Je descendis dans la cuisine encore en pyjama, le téléphone collé à l’oreille. « Quel enregistrement ? » demandai-je. Priscilla avait déjà reçu un extrait transmis par l’avocate de Katherine. « Il s’agit d’un fichier audio où l’on entend apparemment votre voix dire que vos enfants peuvent faire autant de bruit qu’ils veulent parce que la propriété vous appartient. »
Je m’arrêtai devant le réfrigérateur.
« J’ai dit quelque chose comme ça ? »
« C’est justement ce que nous devons déterminer. »
Je fouillai ma mémoire. J’avais pu prononcer une phrase ressemblante dans une conversation banale, peut-être avec les enfants. Mais formulée ainsi, elle semblait conçue pour renforcer exactement le récit de Katherine.
« Quand aurait-elle enregistré ça ? »
« Elle affirme que c’était trois semaines avant le camion, pendant une discussion près de la clôture. »
Je réfléchis.
Trois semaines avant.
Je ne me souvenais d’aucune dispute à cette période.
« Elle était venue me parler seulement une fois avant le camion. Et c’était environ deux semaines avant. »
« C’est aussi ce que nous avons établi jusqu’ici. »
« Tu as écouté le fichier entier ? »
« Nous n’avons reçu qu’un extrait de dix-huit secondes. J’ai immédiatement demandé l’original complet, avec ses métadonnées. »
Je respirai plus lentement.
Encore la même méthode.
Un document.
Une nouvelle version.
Puis les questions techniques.
« Ne faites rien », ajouta Priscilla. « Ne cherchez pas à reconstruire la conversation seule. Je vous rappellerai dès que nous aurons le fichier. »
Le reste de la matinée fut atrocement lent.
Je préparai le petit déjeuner.
Je conduisis les enfants.
Je essayai de travailler.
Mais la phrase tournait dans ma tête.
Ils peuvent faire autant de bruit qu’ils veulent. C’est chez nous.
Elle ressemblait à quelque chose que j’aurais pu dire.
Peut-être même à quelque chose que j’avais dit après une plainte de Katherine.
La mémoire n’est pas un enregistrement.
Plus je cherchais, moins j’étais certaine.
Ce doute me dérangeait plus que tout le reste.
À midi, Priscilla appela.
« J’ai le fichier complet. »
« Et ? »
« Venez. »
Son ton ne révélait rien.
Je quittai la maison aussitôt.
Dans son bureau, elle avait branché des écouteurs à son ordinateur.
« Avant de vous faire écouter, je veux que vous sachiez une chose. »
Je m’assis.
« Quoi ? »
« L’extrait transmis hier n’est pas faux au sens où votre voix aurait été imitée. C’est bien vous. »
Mon estomac se noua.
« Donc j’ai vraiment dit ça. »
« Vous avez prononcé ces mots. Mais pas dans l’ordre où ils ont été présentés. »
Je la regardai.
Elle lança le fichier complet.
Au début, j’entendis des bruits de vaisselle.
Puis ma propre voix, plus lointaine.
« Lucas, moins fort, s’il te plaît. »
Un enfant répondit quelque chose d’incompréhensible.
Puis ma voix de nouveau :
« Oui, c’est chez nous, mais ça ne veut pas dire qu’on fait autant de bruit qu’on veut. On respecte les voisins aussi. »
Je cessai de respirer.
Priscilla arrêta.
« Vous entendez ? »
Je hochai la tête.
Dans l’extrait de Katherine, les mots « oui », « c’est chez nous », « autant de bruit qu’on veut » avaient été assemblés, tandis que « mais ça ne veut pas dire » et la suite avaient disparu.
Je ressentis un mélange de soulagement et de dégoût.
« Elle l’a découpé. »
« Très probablement. »
« Mais comment elle a eu cet enregistrement ? »
Priscilla relança le fichier depuis le début.
Le son venait clairement de notre cuisine.
On entendait même la porte du réfrigérateur.
« Ça a été enregistré chez moi. »
« Ou très près de chez vous. »
Je regardai l’écran.
« La fenêtre était peut-être ouverte. »
« C’est possible. Mais écoutez la suite. »
Elle avança.
On entendit Sofia parler de devoirs.
Puis Mateo demander où se trouvait un chargeur.
Puis ma voix :
« Cherche dans le tiroir à côté du téléphone fixe. »
J’eus un frisson.
Ces sons n’auraient pas été aussi nets depuis la maison de Katherine.
« Où était l’appareil ? »
« Nous devons le déterminer. »
Priscilla afficha les informations du fichier.
La date correspondait à vingt-six jours avant le camion.
L’heure : 18 h 42.
Durée originale : quarante-sept minutes.
« Elle a enregistré ma maison pendant presque une heure ? »
« C’est ce que le fichier semble indiquer. »
Je me sentis soudain observée rétrospectivement.
J’imaginai mes enfants dîner.
Moi ranger la cuisine.
Une appareil caché quelque part.
« Comment ? »
Priscilla rapprocha une feuille.
« Les métadonnées indiquent un modèle de petit enregistreur numérique. Pas un téléphone. »
Je pensai au jardin.
À la clôture.
Aux rosiers.
Au portillon.
Puis une image surgit dans ma mémoire.
Quelques semaines avant le camion, j’avais trouvé un petit objet noir derrière un pot de fleurs près de la fenêtre de la cuisine.
Je l’avais pris pour un morceau cassé d’un arroseur automatique.
Je l’avais jeté dans le tiroir du garage avec d’autres petites pièces.
Je me levai brusquement.
« Je crois que j’ai quelque chose. »
Nous retournâmes ensemble chez moi.
Le tiroir contenait vis, raccords, anciennes piles, ruban isolant et outils minuscules.
Je fouillai.
Rien.
Je vidai tout sur l’établi.
Toujours rien.
Puis Mateo entra dans le garage.
« Qu’est-ce que tu cherches ? »
« Un petit objet noir que j’avais trouvé près de la cuisine. »
« Celui avec un écran cassé ? »
Je me retournai.
« Tu l’as vu ? »
« Oui. Tu m’avais demandé si ça venait d’un jouet. »
Le souvenir revint plus clairement.
Exact.
Je lui avais montré.
« Qu’est-ce qu’on en a fait ? »
Mateo réfléchit.
« Je crois que tu l’as mis dans la boîte des trucs électroniques. »
Nous avions une caisse pour les anciens câbles et appareils à recycler.
Elle se trouvait dans une étagère du débarras.
Je courus presque.
Sous deux chargeurs et un vieux routeur, je trouvai l’objet.
Noir.
Long comme deux doigts.
Petit écran.
Port USB.
Priscilla ne le toucha pas.
« Ne le manipulez plus. »
Je restai immobile.
« C’est un enregistreur ? »
« Ça y ressemble fortement. »
Elle appela immédiatement l’enquêteur chargé du dossier.
L’appareil fut récupéré cet après-midi-là.
Je refusai de dire aux enfants davantage que nécessaire.
Mais Mateo avait compris.
« Katherine avait mis ça ici ? »
« On ne sait pas encore. »
« Mais quelqu’un l’avait mis. »
« Oui. »
Son visage se ferma.
« J’en ai marre qu’on dise toujours qu’on ne sait pas alors que c’est évident. »
Je m’agenouillai devant lui.
« Je comprends. Mais savoir ce qu’on pense et pouvoir le prouver sont deux choses différentes. »
Il détourna les yeux.
« C’est nul. »
« Oui. Parfois. »
Deux jours plus tard, l’analyse préliminaire confirma que l’enregistreur contenait le fichier original.
Il contenait aussi d’autres fichiers.
Onze au total.
Enregistrements de conversations dans notre cuisine.
Sur plusieurs semaines.
Certains duraient dix minutes.
D’autres plus d’une heure.
Ma première réaction fut physique.
Je dus sortir du bureau de Priscilla et respirer dans le couloir.
La piscine pouvait être reconstruite.
Le cadenas remplacé.
Les rosiers replantés.
Mais savoir que quelqu’un avait écouté ma maison, mes enfants, peut-être mes conversations privées, provoqua une sensation d’intrusion bien différente.
Lorsque je revins, Priscilla ne parla pas immédiatement.
« Qui a posé cet appareil ? »
« Nous ne le savons pas encore. »
« Katherine avait le fichier. »
« Oui. Ce qui crée un lien évident. Mais les enquêteurs vont déterminer comment elle l’a obtenu. »
« Il y a combien d’enregistrements avec les enfants ? »
« Plusieurs. »
Je fermai les yeux.
« Daniel ? »
Elle comprit ma question.
« Il y a un fichier où vous écoutez son message vocal avec eux. »
Je ressentis quelque chose se briser en moi.
Cette soirée-là.
Notre rituel privé.
La voix de Daniel.
Les enfants silencieux.
Katherine ou quelqu’un travaillant pour elle avait enregistré cela.
Pour la première fois depuis le début, je ne voulais plus rester calme.
Je voulais traverser la clôture.
Je voulais hurler.
Je voulais lui demander comment elle avait osé écouter un homme mort parler à ses enfants.
Priscilla attendit que ma colère retombe suffisamment pour que je puisse l’entendre.
« Renata. Ce que vous ressentez est compréhensible. Mais ne la contactez pas. »
Je serrai mes mains.
« Je sais. »
« Dites-le-moi. »
Je la regardai.
« Je ne la contacterai pas. »
Je quittai le bureau.
Dans ma voiture, je pleurai pour la première fois depuis le matin du camion.
Pas longtemps.
Mais sans essayer de m’arrêter.
Le lendemain, les enquêteurs demandèrent à Roland s’il connaissait l’existence de l’enregistreur.
Sa réponse fut oui.
Priscilla me l’apprit plus tard dans la journée.
Roland affirmait que Katherine l’avait acheté environ deux mois avant l’incident.
Elle voulait, selon lui, obtenir « une vraie preuve du bruit ».
Il pensait qu’elle comptait l’accrocher près de leur clôture.
Il ne savait pas qu’elle l’avait placé chez nous.
Mais il se souvenait d’une conversation où elle avait dit :
« Si je peux enregistrer ce qui se passe dans leur cuisine, j’aurai forcément quelque chose qu’on pourra utiliser. »
Je ressentis à nouveau ce froid familier.
Chaque fois que je pensais atteindre le fond, un niveau supplémentaire apparaissait.
Son obsession n’avait pas commencé avec la piscine.
Elle avait collecté.
Observé.
Enregistré.
Attendu.
Puis fabriqué ce qui lui manquait.
L’accord civil signé la veille fut soudain entouré d’un problème nouveau.
L’enregistreur n’avait pas été mentionné pendant la médiation parce que son existence était inconnue.
Priscilla m’expliqua que cela pouvait avoir des conséquences sur certaines clauses, notamment celles concernant la déclaration complète des faits pertinents.
« Est-ce que tout l’accord tombe ? »
« Pas nécessairement. Et ce n’est peut-être pas dans votre intérêt de le faire tomber. La reconstruction doit être financée. Les restrictions doivent rester en place. Nous pouvons traiter ce nouvel élément séparément. »
« Je ne veux pas recommencer depuis zéro. »
« Moi non plus. »
Le soir, Katherine rentra chez elle vers dix-neuf heures.
Deux enquêteurs arrivèrent vingt minutes plus tard.
Ils restèrent longtemps.
Je ne regardai pas par la fenêtre.
Je préparai le dîner.
Aidai Lucas avec ses devoirs.
Écoutai Sofia raconter une dispute avec une camarade.
Essayai de rendre la maison normale.
Vers vingt et une heures, quelqu’un frappa à ma porte.
Ce n’était pas Katherine.
C’était Roland.
Il se tenait sous la lumière du porche avec Charles Levin.
Priscilla participa à l’échange par téléphone.
Roland semblait encore plus épuisé que la dernière fois.
« Il faut que je vous dise quelque chose avant qu’elle le dise autrement. »
Je ne répondis pas.
« L’enregistreur n’était pas la seule chose. »
Mon corps entier se raidit.
« Quoi d’autre ? »
Roland regarda son avocat.
Puis moi.
« Katherine avait une caméra. »
Le monde sembla se rétrécir autour de cette phrase.
« Où ? »
« Je ne sais pas si elle l’a réellement installée. Elle disait qu’elle voulait voir quand les enfants utilisaient la piscine et combien de temps ils restaient dehors. »
Je sentis Priscilla parler depuis le téléphone.
« Monsieur Voss, soyez précis. Quel type de caméra ? Où était-elle censée être placée ? »
Roland répondit :
« Dans un nichoir fixé à la clôture. »
Je tournai lentement la tête vers le fond du jardin.
Un vieux nichoir décoratif appartenant à Katherine dépassait au-dessus de notre séparation depuis plusieurs mois.
Je l’avais vu des dizaines de fois.
Je n’y avais jamais prêté attention.
« Vous l’avez encore ? » demanda Priscilla.
« Il est chez elle. Je crois. »
Je regardai le jardin plongé dans le noir.
Depuis des semaines, je pensais que nous avions enfin découvert jusqu’où Katherine était allée.
Cette nuit-là, je compris que nous ne savions toujours pas tout.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : Le nichoir tourné vers notre jardin contenait une carte mémoire, et ce qu’elle avait filmé força même Katherine à abandonner son dernier mensonge
À cinq heures du matin, le grondement derrière ma fenêtre m’a annoncé que Katherine venait enfin de franchir l’irréparable
Part 12 of 18
