Après notre rencontre au café, les discussions entre Élodie et moi sont devenues plus rares.
Ce n’était pas parce qu’elle avait accepté la séparation.
Elle continuait de penser que je finirais par changer d’avis.
Mais Maître Caron avait désormais pris en charge les démarches.
Je n’avais plus besoin de répondre à chaque reproche.
Je pouvais travailler.
Voir mes enfants.
Remettre un peu d’ordre dans l’appartement.
Et commencer à vivre sans attendre la prochaine dispute.
Les premiers jours, ce calme me paraissait presque étrange.
Je rentrais de la pharmacie.
Je posais mes clés.
Personne ne m’attendait pour m’expliquer qu’une nouvelle dépense était urgente.
Personne ne me parlait d’un fournisseur impatient.
Personne ne me demandait de soutenir une entreprise dont je ne comprenais même pas les produits.
J’avais longtemps considéré ces conversations comme normales.
Je découvrais à quel point elles m’avaient épuisé.
L’appartement au-dessus de l’ancien garage avait besoin de travaux.
Je le savais depuis des années.
Je n’avais simplement jamais trouvé le temps de m’en occuper.
Maintenant, chaque amélioration avait un sens.
Je voulais que Hugo et Manon puissent y venir sans avoir l’impression d’être hébergés provisoirement.
Je voulais que leurs affaires aient une place.
Une vraie.
Pas un carton qu’il fallait cacher avant l’arrivée des invités.
Lorsque Manon venait, elle posait son carnet sur la table.
Hugo installait son télescope près de la fenêtre.
Je ne leur demandais pas de ranger immédiatement.
Il y avait des limites, bien sûr.
Je n’avais pas envie de vivre dans un désordre permanent.
Mais je comprenais la différence entre apprendre à des enfants à respecter leur maison et leur faire croire qu’ils dérangeaient simplement en y vivant.
Cette différence me semblait évidente.
Elle ne l’avait pourtant pas toujours été.
Un soir, j’ai retrouvé un crayon sur le canapé.
Autrefois, j’aurais demandé à Manon de le retirer avant qu’Élodie le remarque.
Cette fois, je l’ai simplement posé près de son carnet.
Puis j’ai préparé le dîner.
Rien d’extraordinaire.
Pourtant, ce petit geste m’a rappelé combien notre ancienne vie était devenue tendue.
Pendant ce temps, le divorce avançait.
Maître Caron me demandait régulièrement des documents.
Des relevés.
Des justificatifs.
Des copies de messages.
Je lui transmettais ce qu’elle réclamait.
Cela ressemblait parfois à un travail supplémentaire après ma journée à l’officine.
Mais j’étais décidé à ne plus laisser les choses dans le flou.
Élodie avait engagé son propre avocat.
Ses demandes sont arrivées par les voies habituelles de la procédure.
Je me souviens du jour où Maître Caron m’a invité à les examiner.
Je me suis assis en face d’elle.
Elle avait disposé plusieurs feuilles sur son bureau.
« Votre épouse souhaite obtenir une part importante des biens et une compensation financière. »
J’ai hoché la tête.
Je m’y attendais un peu.
Mais je n’avais pas imaginé jusqu’où iraient ses demandes.
Elle réclamait notamment la moitié de la maison.
J’ai demandé à Maître Caron de répéter.
« La moitié ? »
« C’est ce qu’elle demande. »
Je suis resté silencieux.
Cette maison, je la possédais avant notre mariage.
Je n’avais pas attendu de rencontrer Élodie pour l’acheter.
Elle y avait vécu avec moi.
Elle y avait choisi les décorations.
Elle avait changé les coussins.
Elle avait même décidé que les santons traditionnels n’avaient pas leur place dans notre salon.
Mais elle ne l’avait pas achetée avec moi.
Je connaissais cette différence.
Maître Caron aussi.
Elle m’a demandé les justificatifs nécessaires concernant l’acquisition du bien.
Je les avais conservés.
Comme tant d’autres papiers.
Ce qui avait parfois agacé Élodie devenait maintenant utile.
Nous avons examiné les documents.
Puis l’avocate a poursuivi.
Élodie demandait également une prestation compensatoire importante.
Elle estimait que notre séparation lui causait un préjudice financier.
Je savais qu’elle avait quitté son emploi six mois auparavant.
Je me souvenais très bien de la conversation.
Elle était rentrée un soir en colère.
Sa responsable lui avait parlé, selon elle, d’une manière qu’elle jugeait irrespectueuse.
Élodie avait annoncé qu’elle ne voulait plus travailler dans ces conditions.
J’avais essayé de comprendre ce qui s’était passé.
Elle n’avait pas voulu entrer dans les détails.
Elle disait seulement qu’elle méritait mieux.
À l’époque, j’avais accepté de prendre en charge davantage de dépenses pendant qu’elle chercherait autre chose.
J’avais cru qu’il s’agissait d’une période de transition.
Puis les semaines avaient passé.
Et Maxime avait continué à venir avec ses projets.
Je me suis souvenu de tout cela en lisant ses demandes.
Je n’étais pas opposé au principe d’un règlement équitable.
Je voulais simplement que les faits soient examinés correctement.
Maître Caron me l’a confirmé.
« Nous allons répondre avec les pièces dont nous disposons. »
Elle ne promettait pas de miracle.
Elle ne me disait pas que tout serait simple.
Elle travaillait.
Et cette manière de faire me convenait.
Mais une autre demande m’a surpris.
Élodie parlait d’une forme d’investissement personnel dans notre mariage.
Elle voulait que cela soit pris en considération financièrement.
J’ai relu le passage.
Je n’arrivais pas à comprendre exactement comment elle évaluait ce qu’elle appelait son investissement émotionnel.
Maître Caron m’a laissé quelques secondes.
Puis elle a repris le dossier.
Je pensais aux efforts que chacun fait dans un mariage.
Les soirées difficiles.
Les compromis.
Les habitudes que l’on partage.
Je ne prétendais pas avoir été parfait.
Je travaillais beaucoup.
Il m’arrivait de rentrer fatigué.
Je n’avais pas toujours été suffisamment disponible.
Mais je ne savais pas comment une personne pouvait présenter sa présence affective comme une somme à rembourser.
Surtout après avoir utilisé les comptes de son conjoint pour aider son frère.
Je n’ai pas fait de commentaire.
Maître Caron avait déjà compris ma réaction.
Nous avons continué.
Un autre document concernait Maxime.
Élodie soutenait que j’avais accepté de participer financièrement à son entreprise.
Je me suis redressé.
« Je n’ai jamais promis de financer ses affaires. »
L’avocate a fait glisser une copie vers moi.
« Voici ce qu’ils présentent comme une preuve. »
J’ai lu trois mots.
« On verra bien. »
Je me suis mis à chercher dans ma mémoire.
J’avais échangé tellement de messages avec Élodie au cours de notre mariage.
Mais je ne me souvenais d’aucune discussion où j’aurais accepté de financer l’entreprise de Maxime.
Maître Caron a sorti la conversation complète.
Je l’ai parcourue.
Puis j’ai compris.
Élodie m’avait envoyé un message au sujet d’un café.
Elle voulait savoir si j’accepterais de goûter une boisson au lait d’avoine.
J’avais répondu que nous verrions bien.
C’était tout.
Aucun accord commercial.
Aucun montant.
Aucune discussion concernant Maxime.
J’ai relevé les yeux.
« Ils utilisent vraiment ça ? »
Maître Caron a gardé son sérieux.
Mais j’ai vu son expression changer légèrement.
Elle a relu l’échange.
Puis elle a expliqué qu’elle avait déjà rencontré des preuves étonnantes dans des dossiers de divorce.
Des biens oubliés.
Des déclarations contradictoires.
Des justifications très difficiles à soutenir.
Mais elle n’avait encore jamais vu une réponse concernant du lait d’avoine servir à démontrer un engagement d’investissement.
Je n’ai pas pu retenir un rire.
C’était la première fois depuis plusieurs jours qu’un élément de la procédure me semblait presque comique.
Mais mon rire s’est rapidement arrêté.
Élodie avait pris un message banal.
Elle en avait supprimé le contexte.
Puis elle avait tenté de lui donner une signification financière.
Cela me rappelait sa manière de parler.
Elle isolait une phrase.
Elle lui donnait le sens qui l’arrangeait.
Et elle me demandait ensuite de me justifier.
Cette fois, pourtant, la conversation complète existait.
Les faits pouvaient être vérifiés.
Je n’avais plus à discuter de ce que j’avais voulu dire.
Les mots étaient là.
Avec leur contexte.
Maître Caron a rangé les documents.
Elle m’a expliqué que nous aurions l’occasion de présenter ces éléments dans le cadre de la médiation.
Je lui ai demandé si Élodie comprenait les conséquences de ses demandes.
L’avocate a simplement répondu que son rôle était de traiter les faits.
J’ai apprécié cette réponse.
Elle ne cherchait pas à m’entraîner dans une guerre personnelle.
Moi non plus, je n’en voulais pas.
Je voulais que la procédure se termine.
Je voulais retrouver une vie stable.
Et surtout, je voulais que les enfants puissent cesser de s’inquiéter.
À cette période, Hugo et Manon commençaient à être plus détendus dans l’appartement.
Ils arrivaient avec leurs affaires.
Ils laissaient leurs chaussures dans l’entrée.
Ils discutaient de leurs journées.
Mais certaines habitudes restaient.
Un soir, Hugo a demandé s’il pouvait prendre un deuxième morceau de pain.
J’ai répondu oui.
Il a hésité.
« Même si j’ai déjà beaucoup mangé ? »
Je l’ai regardé.
Je me suis souvenu des remarques d’Élodie sur ses portions.
Elle avait parfois plaisanté en disant qu’il mangeait assez pour coûter une fortune.
J’avais trouvé cela désagréable.
Je n’avais pas toujours réagi.
Maintenant, mon fils hésitait à se resservir.
J’ai posé la corbeille près de lui.
« Tu peux en prendre si tu as encore faim. »
Il a souri.
Puis il a tendu la main.
Ce soir-là, j’ai compris que le divorce ne suffirait pas à effacer tout ce qui s’était passé.
Je pouvais quitter Élodie.
Je pouvais protéger les comptes.
Je pouvais rénover l’appartement.
Mais je ne pouvais pas faire disparaître immédiatement les réflexes que mes enfants avaient développés.
Il leur faudrait du temps.
Et il me faudrait de la patience.
Une autre patience.
Pas celle qui consiste à supporter en silence.
Celle qui consiste à être présent, jour après jour, jusqu’à ce qu’un enfant n’ait plus peur de demander quelque chose d’ordinaire.
Quelques jours plus tard, Maître Caron m’a confirmé que les échanges préparatoires à la médiation avançaient.
Je devais me tenir prêt à examiner les demandes et les réponses.
J’ai relu les documents une dernière fois.
La maison.
Les sommes versées à Maxime.
Les dépenses dissimulées.
La capture d’écran sortie de son contexte.
Je n’avais jamais imaginé que mon mariage se terminerait autour d’une telle accumulation de papiers.
Au début de notre relation, Élodie disait que j’étais trop organisé.
Elle se moquait gentiment de mes classeurs.
Je croyais qu’elle trouvait cela amusant.
Maintenant, ces documents me permettaient au moins de ne plus dépendre uniquement de sa version des faits.
J’ai refermé le dossier.
Je n’étais pas heureux de devoir me défendre contre ma propre épouse.
Je n’avais aucun plaisir à penser à notre séparation.
Mais je sentais une différence profonde.
Je n’essayais plus de prouver que j’étais un bon mari.
J’essayais enfin d’être le père dont mes enfants avaient besoin.
Et pour la première fois, ces deux rôles n’étaient plus confondus.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : À la médiation, les messages de Maxime ont révélé ce qu’il pensait vraiment de mes enfants, et j’ai cessé d’espérer des regrets
Je pensais avoir construit une famille heureuse, jusqu’au matin de Noël où ma femme a expliqué à mes enfants pourquoi aucun cadeau ne portait leur prénom
Part 6 of 12
