PARTIE 3 – Je croyais pouvoir atteindre la station-service avant que le froid me rattrape, mais mes jambes ont commencé à ne plus répondre

Au début, je comptais mes pas.

Pas vraiment avec des chiffres.

Je me disais simplement d’en faire encore quelques-uns.

Puis de recommencer.

C’était la seule façon que j’avais trouvée pour ne pas penser à la distance.

Je n’avais aucune idée du temps écoulé depuis mon départ.

Je savais seulement que je marchais depuis longtemps.

La pluie n’avait pas ralenti.

Elle avait traversé mon sweat-shirt jusqu’à ce que je ne sente presque plus la différence entre le tissu et ma peau.

Mon jean était lourd.

Mes baskets étaient pleines d’eau.

Je levais les pieds avec de plus en plus de difficulté.

Je regardais la route.

Je cherchais une lumière.

J’espérais toujours atteindre la station-service.

Je pensais à la porte de cet endroit comme à quelque chose de précieux.

Une porte que je pourrais ouvrir.

Une porte derrière laquelle quelqu’un accepterait de m’écouter.

Je n’avais plus besoin que l’on me croie immédiatement.

Je voulais seulement qu’on me laisse me réchauffer.

Qu’on m’aide à téléphoner.

Qu’on m’explique quoi faire.

Je n’avais jamais imaginé devoir demander cela à un inconnu.

Chez nous, j’avais toujours eu une porte.

Un toit.

Des vêtements secs.

Je n’avais pas compris à quel point ces choses pouvaient devenir importantes en quelques minutes.

Maintenant, je pensais à elles à chaque pas.

Je serrais mes bras contre mon corps.

Je frottais mes mains sur mes manches.

Je les cachais ensuite sous mes bras.

Mais la chaleur ne revenait pas.

Mes doigts étaient devenus maladroits.

Je voulais les refermer.

Ils répondaient lentement.

Je voulais sentir le bout de mes doigts contre mes paumes.

La sensation était faible.

Je commençais à avoir peur de mon propre corps.

Jusque-là, je connaissais la peur de mon père.

La peur de sa colère.

La peur qu’il ne m’écoute jamais.

Maintenant, une autre peur prenait sa place.

Et si je n’arrivais pas à continuer ?

Je chassais cette question.

Je me disais que j’étais jeune.

Que j’étais capable de marcher.

Que je finirais bien par trouver quelqu’un.

Je m’accrochais à ces pensées parce qu’elles étaient plus faciles à supporter que la vérité.

Le froid me gagnait.

Je ne pouvais plus prétendre le contraire.

Mes jambes avaient commencé à trembler autrement.

Au début, elles tremblaient comme mes mains.

Puis elles étaient devenues lourdes.

Je sentais mes muscles se contracter.

Chaque mouvement demandait davantage d’effort.

Je voulais accélérer.

Je n’y arrivais pas.

Je marchais plus lentement malgré moi.

Je me souvenais du bruit de mes baskets sur la route mouillée.

C’était un bruit régulier.

Presque rassurant.

Tant que je l’entendais, je savais que j’avançais.

Alors je l’écoutais.

Un pas.

Un autre.

Encore un.

Je gardais les yeux devant moi.

La station-service restait invisible.

Je ne savais pas si je m’en approchais vraiment.

Je savais seulement que j’avais quitté la maison et que je n’avais pas d’autre endroit vers lequel aller.

Par moments, je pensais à faire demi-tour.

Cette idée revenait sans cesse.

Je pouvais retourner devant notre porte.

Frapper encore.

Attendre que mon père comprenne ce qu’il avait fait.

Mais je revoyais la lumière du porche s’éteindre.

Je revoyais la porte fermée.

Je me souvenais de ses dernières paroles.

Et je continuais.

Je ne voulais pas croire qu’il me laisserait mourir de froid.

Même après ce qui s’était passé, une partie de moi cherchait encore des excuses à son comportement.

Il était en colère.

Il avait mal compris.

Il ne se rendait peut-être pas compte de la température.

Il pensait peut-être que je reviendrais rapidement.

Je ne savais rien de ce qu’il pensait réellement.

Je construisais ces explications parce qu’il était difficile d’accepter qu’un père puisse agir ainsi.

À quinze ans, je l’aimais encore.

Cela ne rendait pas ses actes moins dangereux.

Cela rendait seulement la situation plus difficile à comprendre.

Je revoyais Tiffany avec mon sac.

Je revoyais l’étiquette blanche.

Je me demandais comment quelqu’un avait pu faire inscrire mon nom sur un médicament que je n’avais jamais demandé.

Cette question me paraissait maintenant très lointaine.

Je n’avais plus l’énergie de chercher une réponse.

Je voulais seulement me mettre à l’abri.

Les minutes passaient.

Je ne savais plus combien de kilomètres me séparaient de la maison.

Je savais que j’avais marché longtemps.

Trop longtemps pour mes vêtements trempés.

L’eau coulait le long de mon visage.

Je ne savais plus toujours si je pleurais.

Mes joues étaient tellement froides que je sentais à peine les gouttes.

Je respirais par petites inspirations.

Chaque souffle me demandait un effort.

Je me disais de rester concentrée.

Ne pas penser à l’accusation.

Ne pas penser à Tiffany.

Ne pas penser à mon père.

Marcher.

C’était devenu toute mon attention.

Puis mes jambes avaient commencé à céder.

Pas d’un seul coup.

D’abord, j’avais trébuché.

Je m’étais redressée.

Je m’étais dit que ce n’était rien.

Le sol était mouillé.

Mes chaussures étaient usées.

J’avais simplement mal posé le pied.

Je voulais y croire.

Mais quelques instants plus tard, mes genoux avaient de nouveau fléchi.

J’avais ralenti encore.

Je sentais le froid dans mes cuisses.

Dans mes mains.

Dans ma poitrine.

Je n’avais jamais ressenti une fatigue semblable.

Ce n’était pas la fatigue après une longue journée.

Ce n’était pas l’envie de dormir après l’école.

C’était une lourdeur qui semblait me tirer vers le sol.

Je voulais avancer.

Mon corps semblait hésiter.

Je m’étais arrêtée au bord de la route.

Je regardais devant moi.

Je cherchais toujours une lumière.

J’avais pensé qu’une courte pause pourrait m’aider.

Juste quelques secondes.

Je savais pourtant que rester immobile dans le froid n’était pas une bonne idée.

Alors j’avais essayé de repartir immédiatement.

Mon pied avait bougé.

Puis l’autre.

Mais chaque pas paraissait plus difficile que le précédent.

Je me souvenais d’avoir pensé à mes mains.

Elles ne me faisaient presque plus mal.

Cela m’avait inquiétée.

Au début, elles brûlaient de froid.

Maintenant, elles semblaient très loin de moi.

Je les regardais sans réussir à les réchauffer.

J’avais voulu tirer mes manches davantage.

Mes doigts avaient mal saisi le tissu.

Je m’étais énervée contre moi-même.

Une petite colère absurde.

Je voulais que mes mains fonctionnent.

Je voulais que mes jambes continuent.

Je voulais être capable de faire ce qu’on attend normalement d’un corps de quinze ans.

Marcher jusqu’à un endroit éclairé.

Demander de l’aide.

Rentrer au chaud.

Rien de plus.

Mais je n’y arrivais plus correctement.

J’avais repris quelques pas.

Je n’avais toujours pas vu la station-service.

La tempête me paraissait plus forte.

Je ne savais pas si elle avait réellement empiré ou si j'étais simplement devenue plus faible.

Le bruit de la pluie remplissait mes oreilles.

Je n’entendais presque rien d’autre.

Je regardais le bord de la route pour éviter de m’en éloigner.

Je savais qu’un fossé se trouvait près de la chaussée.

Je voulais rester sur mes pieds.

Je voulais être visible.

Mais mes yeux avaient du mal à se concentrer.

Je clignais plusieurs fois.

Je regardais mes chaussures.

Puis la route.

Puis le noir devant moi.

J’avais essayé de me rappeler pourquoi j’étais dehors.

Cette pensée m’avait fait revoir mon père.

Son visage.

Le flacon.

La porte.

Pendant une seconde, j’avais ressenti une colère immense.

Pas contre la tempête.

Pas contre la distance.

Contre le fait que je n’aurais jamais dû me retrouver là.

Je n’avais pas fugué.

Je n’avais pas choisi de partir.

Je n’avais pas décidé de prendre un risque.

J’avais simplement demandé qu’on me croie.

Et j’avais été chassée.

Je ne pouvais pas changer cette réalité.

Je pouvais seulement continuer à marcher.

J’avais fait encore quelques pas.

Puis mes genoux avaient fléchi.

Je m’étais rattrapée comme j’avais pu.

Je ne voulais pas tomber sur la route.

Je m’étais rapprochée du bord.

Je regardais le sol, mais tout me semblait moins précis.

Je n’arrivais plus à mesurer correctement mes mouvements.

Je me souviens de la peur que j’avais ressentie à ce moment-là.

Une peur très simple.

Je savais que quelque chose n’allait pas.

Je savais que j’avais besoin d’aide.

Et je ne voyais personne.

J’avais essayé d’appeler.

Ma voix était faible.

Le vent et la pluie couvraient presque tout.

Je ne savais même pas si quelqu’un pouvait m’entendre.

Il n’y avait aucune réponse.

J’avais pensé à mon téléphone, resté dans la maison.

Je n’avais jamais autant regretté de ne pas avoir un objet avec moi.

J’aurais voulu appeler les secours.

J’aurais voulu expliquer où je me trouvais.

Mais je ne connaissais même pas exactement ma position.

Je savais seulement que j’étais quelque part sur cette route.

À plusieurs kilomètres de chez moi.

Près d’un fossé.

La station-service était encore hors de vue.

Je me souvenais d’avoir voulu faire un dernier effort.

Je m’étais redressée.

J’avais déplacé une jambe.

Puis l’autre.

Le mouvement m’avait semblé incroyablement difficile.

Je voulais me convaincre qu’il suffisait de continuer.

Encore un peu.

Encore quelques mètres.

Je ne pouvais pas savoir combien il en restait.

Mes jambes tremblaient maintenant sans interruption.

Je sentais mes forces disparaître.

J’avais cessé de penser à mon père.

Même le visage de Tiffany s’était éloigné.

Je regardais simplement devant moi.

Puis le sol avait semblé se rapprocher.

J’avais perdu l’équilibre.

J’avais essayé de me retenir.

Je n’avais pas réussi.

Je m’étais effondrée près du bord de la route.

Je ne me souvenais pas d’avoir eu le temps de réfléchir à ma chute.

Il y avait eu le froid.

Le sol humide.

La sensation que mes bras ne me portaient plus.

Puis j’avais essayé de bouger.

Je voulais me relever.

Je savais que rester allongée là était dangereux.

Mais mon corps ne répondait plus comme je le voulais.

Je me souvenais de fragments.

L’eau.

La route.

Le tissu mouillé contre mon visage.

Je ne savais plus si mes yeux étaient ouverts.

Je voulais appeler encore.

Je ne savais pas si un son était sorti de ma bouche.

Je pensais à la maison.

À la porte d’entrée.

À la lumière du porche.

Je ne comprenais toujours pas pourquoi elle avait été éteinte.

C’était une pensée étrange à garder dans un moment pareil.

Mais elle restait là.

Cette lumière avait été ma dernière chance de croire que mon père allait me faire rentrer.

Maintenant, je ne voyais plus aucune lumière.

Je ne savais pas combien de temps j’étais restée consciente.

Je ne savais pas si quelqu’un passerait sur cette route.

Je ne savais pas que, quelque part, une infirmière rentrait de son travail.

Je ne savais pas qu’elle allait me trouver.

À cet instant, je ne savais presque plus rien.

Seulement que j’avais froid.

Que je voulais rentrer.

Et que je n’avais plus la force de me relever.

Puis j’avais perdu connaissance.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Une infirmière inconnue m’a trouvée inconsciente près du fossé, tandis que mon père ignorait encore que sa colère avait failli me tuer

Story Parts

Je pensais que mon père connaissait assez bien sa propre fille pour reconnaître un mensonge, jusqu’au soir où Tiffany a ouvert mon sac

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