
PARTIE 1
Le soir même où elle avait enterré son fils de 4 ans, Élise Moreau trouva son mari dans leur cuisine, une valise vide posée sur la table.
—Tu as jusqu’à dimanche pour partir.
Elle resta debout près de la porte, encore vêtue du manteau noir qu’elle avait porté au cimetière d’Angers. De la terre séchée collait à ses chaussures. Sur le réfrigérateur, un dessin de fusée tenait encore avec 2 aimants rouges.
Louis avait dessiné cette fusée 9 jours plus tôt, depuis son lit d’hôpital.
—Partir où ? demanda-t-elle.
Thomas ne la regarda presque pas.
—Chez ta sœur. À l’hôtel. Je ne sais pas.
Élise crut d’abord que le chagrin lui avait fait perdre la raison.
Puis il prononça un prénom.
—Camille va venir vivre ici.
Camille.
Sa meilleure amie depuis leurs études à Nantes.
La femme qui avait passé des nuits entières avec elle dans le service de pédiatrie. Celle qui, quelques heures plus tôt, avait serré Élise contre elle devant le cercueil blanc de Louis.
—Pourquoi Camille viendrait-elle vivre ici ?
Thomas leva enfin les yeux.
—Parce qu’elle est enceinte.
Le silence devint presque physique.
Élise posa une main contre le plan de travail.
—De qui ?
—De moi.
Elle ne cria pas.
Elle regarda simplement la petite tasse verte de Louis, oubliée près de l’évier.
Thomas soupira.
—Je sais que le moment est terrible. Mais après tout ce qui vient d’arriver… j’ai besoin d’avancer. Ce bébé est peut-être une seconde chance.
Une seconde chance.
Son fils était sous terre depuis moins de 8 heures.
Élise monta dans la chambre de Louis, ferma la porte et s’effondra au pied de son lit. Elle pleura jusqu’à ne plus sentir son visage.
Puis elle remplit une valise.
Des vêtements. Ses papiers. Quelques médicaments. Une photo de Louis. Et le petit astronaute en peluche qu’il emportait partout.
À 22 h 17, elle quitta la maison sans discuter davantage.
Elle prit une chambre dans un hôtel près de la gare d’Angers-Saint-Laud. En cherchant son chargeur, elle trouva au fond de son sac une chemise cartonnée apportée quelques semaines auparavant chez le notaire.
Elle l’ouvrit machinalement.
Acte d’acquisition.
Élise Moreau.
Elle relut la première page.
Elle avait acheté cette maison 7 ans avant son mariage, avec l’argent laissé par sa grand-mère. Thomas n’en avait jamais été propriétaire.
Et soudain, un souvenir revint.
Pendant l’hospitalisation de Louis, Thomas lui avait demandé plusieurs fois où se trouvaient l’acte original, ses relevés bancaires et sa pièce d’identité.
Le lendemain matin, Élise appela le notaire de famille.
À 11 h 40, celui-ci la rappela.
—Madame Moreau, quelqu’un s’est renseigné la semaine dernière sur la possibilité de garantir un emprunt important avec votre maison.
Élise sentit ses doigts devenir glacés.
—Qui ?
—C’est précisément ce qu’il va falloir vérifier.
Elle regarda la photo de son fils posée sur le lit.
Thomas ne l’avait peut-être pas chassée uniquement pour installer Camille.
Il avait peut-être attendu qu’elle soit trop détruite pour comprendre ce qu’il préparait.
PARTIE 2
Maître Delmas, l’avocate recommandée par son notaire, confirma rapidement que la maison constituait un bien propre d’Élise.
—Thomas ne peut pas l’hypothéquer à votre place. S’il a utilisé votre identité, nous ne parlons plus seulement d’un divorce.
Le soir même, Thomas téléphona.
—Il faut que tu viennes signer des documents.
—Lesquels ?
—Pour la maison.
—Ma maison ?
Un silence.
—Tu es partie, Élise.
—Tu m’as mise dehors le jour où nous avons enterré Louis.
Sa voix se durcit.
—Camille et moi avons besoin de stabilité.
Élise raccrocha.
2 jours plus tard, Maître Delmas découvrit qu’un courtier avait reçu un dossier de financement comportant une copie de sa carte d’identité, des relevés et une prétendue procuration signée.
Le dossier avait été constitué pendant que Louis était encore hospitalisé.
Puis Camille appela.
Elle pleurait.
—Thomas m’a menti sur la maison.
—Ce n’est pas mon problème.
—Il y a autre chose.
Élise se figea.
—Quoi ?
—2 jours avant la mort de Louis, il m’a écrit : “Si ça finit mal, Élise n’aura plus la force de vérifier quoi que ce soit.”
Et Maître Delmas venait justement de recevoir les données techniques du faux dossier.
PARTIE 3
Le message de Camille resta affiché sur l’écran pendant plusieurs secondes.
Élise ne parvenait plus à respirer normalement.
Elle relut les mots.
Si ça finit mal.
Il parlait de Louis.
Pas d’un contrat. Pas d’une opération commerciale. Pas d’une dispute.
De leur fils de 4 ans qui, à ce moment-là, luttait encore contre une infection fulgurante dans une chambre blanche du CHU.
—Envoie-moi tout, dit-elle.
—Élise…
—Tout. Les messages. Les mails. Les captures. Sans rien supprimer.
Camille renifla.
—Je vais le faire.
—Et après ça, ne m’appelle plus aujourd’hui.
Elle raccrocha.
Pendant les heures qui suivirent, Élise resta assise sur le bord du lit de l’hôtel, l’astronaute de Louis entre les mains.
Elle n’accusait pas Thomas d’avoir provoqué la mort de leur fils.
Les médecins avaient été clairs.
Il n’avait rien fait à Louis.
C’était presque pire d’une autre manière.
Il avait vu la catastrophe arriver.
Il avait vu Élise dormir sur une chaise près du lit de leur enfant, oublier de manger, signer des papiers médicaux avec des mains tremblantes.
Et pendant qu’elle suppliait intérieurement pour que Louis ouvre les yeux, Thomas avait réfléchi à ce que sa douleur pourrait lui permettre d’obtenir.
Le lendemain, Maître Delmas lui montra les premiers éléments du dossier.
Une demande de financement de 280 000 €.
Une copie de l’acte de propriété.
Des justificatifs de revenus.
La photocopie du passeport d’Élise.
Et une procuration censée autoriser Thomas à poursuivre certaines démarches en son nom.
—Cette signature n’est pas la mienne.
—Je sais.
—Comment ont-ils pu accepter ça ?
—Ils n’ont encore rien débloqué. Le courtier a transmis le dossier à un établissement qui a demandé des vérifications supplémentaires. Pour une garantie hypothécaire réelle, il aurait de toute façon fallu passer par un acte notarié. C’est probablement ce qui allait faire échouer leur montage.
Élise releva brusquement les yeux.
—Leur montage ?
L’avocate posa 4 relevés bancaires devant elle.
—J’ai besoin que vous regardiez ces dépenses.
Élise les connaissait mal.
Depuis l’hospitalisation de Louis, Thomas gérait la plupart des paiements courants.
Elle vit d’abord un hôtel à La Baule.
Puis un bijoutier de Nantes.
Une société d’ameublement.
Un restaurant à Paris.
Un crédit renouvelable.
Puis 3 mensualités de prêt qu’elle n’avait jamais vues.
—Combien doit-il ?
—Nous n’avons pas encore le chiffre complet. Mais suffisamment pour comprendre pourquoi votre maison l’intéressait.
Élise ferma les yeux.
Pendant des années, Thomas avait plaisanté sur cette maison.
“Ton château.”
“L’héritage de mamie.”
“Le seul endroit où je resterai même si tu me quittes.”
Elle avait cru à de l’humour.
—Il savait qu’elle était uniquement à moi.
—Oui.
—Et il a quand même essayé.
Maître Delmas ne répondit pas immédiatement.
—Il semble surtout avoir pensé que vous ne regarderiez pas les documents à temps.
Cette phrase lui fit plus mal que tous les chiffres.
Parce qu’elle était vraie.
Le soir du funeral, Élise était partie quand Thomas le lui avait ordonné.
Le lendemain, elle avait même envisagé de lui demander si elle pouvait revenir quelques jours.
Demander la permission.
Pour dormir dans sa propre maison.
Elle baissa la tête, honteuse.
L’avocate reprit doucement :
—Votre vulnérabilité n’est pas une autorisation.
Élise ne répondit rien.
3 jours plus tard, elle décida de retourner chez elle.
Pas pour Thomas.
Pas pour récupérer le canapé, les assiettes ou la télévision.
Elle voulait les affaires de Louis.
Quand elle arriva, elle resta immobile devant la porte.
La serrure avait changé.
Elle essaya une deuxième fois.
Sa clé ne tournait plus.
Thomas avait fait remplacer le cylindre.
Elle appela Maître Delmas.
L’avocate lui déconseilla d’entrer de force et organisa la récupération des affaires avec l’aide d’un commissaire de justice afin d’éviter une nouvelle confrontation incontrôlable.
Thomas ouvrit finalement la porte.
Lorsqu’il vit Élise accompagnée, son visage se ferma.
—Tu fais quoi avec eux ?
—Je prends les affaires de Louis.
—Tu aurais pu m’appeler.
Élise le regarda.
—Tu as changé la serrure.
—Tu étais partie.
Le commissaire de justice intervint calmement.
—Nous sommes ici uniquement pour constater et permettre à Madame Moreau de récupérer ses effets personnels ainsi que ceux de son fils.
Thomas serra la mâchoire.
—C’est encore chez moi.
Maître Delmas répondit :
—La question patrimoniale sera traitée dans le cadre approprié. Aujourd’hui, vous évitez simplement d’aggraver votre situation.
Pour la première fois, Thomas sembla inquiet.
Élise entra.
La maison sentait le parfum de Camille.
Sur le meuble de l’entrée se trouvait un sac à main qu’Élise connaissait.
Dans la cuisine, ses plantes avaient été déplacées.
Une bouteille d’eau pétillante était ouverte sur la table.
Sur le dossier d’une chaise pendait une veste rose.
Le pire n’était pas que Camille soit là.
Le pire était la normalité.
Comme si Élise et Louis avaient été effacés d’un décor entre 2 journées ordinaires.
Elle monta l’escalier.
La porte de la chambre de Louis était entrouverte.
Quand elle entra, elle s’arrêta.
Des cartons étaient empilés contre le mur.
Des vêtements de grossesse.
Un siège-auto encore emballé.
Des sacs provenant d’une boutique pour bébé.
Élise resta incapable de bouger.
Le lit de Louis était toujours là.
Mais sa fusée en bois avait disparu de l’étagère.
Ses livres avaient été regroupés dans une caisse.
Son astronaute n’était plus sur l’oreiller.
Elle ouvrit le placard.
Presque vide.
—Tu cherches quelque chose ?
Camille se trouvait dans l’encadrement de la porte.
Son ventre commençait à se voir.
Elle tenait une boîte en plastique.
Élise la reconnut immédiatement.
Les voitures miniatures de Louis.
—Pourquoi tu touches à ses affaires ?
Camille baissa les yeux.
—On avait besoin de place.
Le mot “on” frappa Élise comme une gifle.
—Pose cette boîte.
—Élise, je voulais justement—
—Pose-la.
Camille obéit.
Élise s’approcha, prit la boîte et la serra contre elle.
—Je ne voulais pas te faire de mal.
Élise la fixa longuement.
—Tu couchais avec mon mari pendant que mon fils était à l’hôpital.
Camille pâlit.
—Je sais.
—Tu m’apportais du café le matin.
Aucune réponse.
—Tu me prenais dans tes bras quand les médecins sortaient de sa chambre.
Camille se mit à pleurer.
—Je sais.
—Tu étais à son enterrement.
—Oui.
—Et 3 jours après, tu rangeais ses jouets pour faire de la place au bébé que tu as avec son père.
Camille posa une main sur sa bouche.
—Arrête.
—Pourquoi ? Parce que l’entendre est plus douloureux que le faire ?
Thomas apparut derrière elle.
—Ça suffit.
Élise tourna la tête.
—Non. Pendant 12 ans, tu as décidé quand les conversations commençaient et quand elles s’arrêtaient. Cette fois, tu vas écouter.
—Tu es dans un état émotionnel—
—Ne termine pas cette phrase.
Son ton le fit taire.
—Tu m’as dit que la mort de Louis t’offrait une seconde chance. Tu m’as chassée de chez moi. Et pendant que j’étais à l’hôtel avec ses vêtements encore dans ma valise, tu essayais d’utiliser ma signature pour obtenir de l’argent.
Thomas regarda Maître Delmas.
—Elle raconte n’importe quoi.
L’avocate ne répondit pas.
Élise non plus.
Elle ramassa les objets de Louis avec des gestes lents.
Ses livres.
Son pyjama avec des étoiles.
Sa fusée.
Ses petites bottes jaunes.
Un carnet où il dessinait des planètes.
Puis elle descendit.
Au moment de sortir, Thomas la suivit.
—Tu vas vraiment porter plainte contre moi ?
Elle se retourna.
—Tu t’inquiètes de ça maintenant ?
—Élise, écoute-moi. J’ai fait des erreurs.
—Une erreur, c’est oublier un anniversaire.
—J’étais sous pression.
—Notre fils mourait.
—Justement !
Le mot sortit trop fort.
Même Thomas sembla comprendre ce qu’il venait de dire.
Élise le fixa.
Il passa les mains sur son visage.
—Je veux dire… tout allait mal. Les dettes, Louis, notre couple…
—Et tu as choisi le moment où je n’arrivais même plus à manger pour essayer de prendre ce qui m’appartenait.
—Je comptais rembourser.
Élise eut un petit rire sans joie.
—Avec quoi ?
Thomas ne répondit pas.
Elle partit.
Les appels commencèrent le soir même.
D’abord agressifs.
—Tu transformes tout en affaire criminelle.
Puis menaçants.
—Tu vas détruire notre famille.
Ensuite presque doux.
—On peut régler ça entre nous.
Élise ne répondait pas.
Elle enregistrait les messages et les transférait à son avocate.
Un soir, Thomas laissa un vocal plus long.
—Retire ta plainte. J’ai besoin de ce financement. Tu ne comprends pas ce qui va m’arriver si je ne trouve pas l’argent.
Élise l’écouta 2 fois.
Pas une phrase sur Louis.
Pas une phrase sur ce qu’il lui avait fait.
Seulement lui.
Toujours lui.
L’enquête permit de reconstituer progressivement la préparation du dossier.
La fausse procuration avait été créée depuis un ordinateur connecté au réseau de la maison.
Certains documents avaient été téléchargés depuis l’espace personnel d’Élise pendant des périodes où elle se trouvait jour et nuit à l’hôpital.
Plusieurs échanges entre Thomas et un intermédiaire mentionnaient la nécessité d’aller vite.
Rien ne permettait encore d’affirmer juridiquement qui avait réalisé chaque manipulation.
Mais Thomas dut répondre à des questions précises.
Puis Camille demanda à revoir Élise.
Elle refusa d’abord.
Camille insista :
—J’ai trouvé quelque chose que ton avocate doit voir.
Elles se retrouvèrent dans un café près du jardin du Mail.
Camille arriva sans maquillage.
Elle semblait avoir peu dormi.
—Thomas m’a menti sur presque tout.
Élise remua son café.
—Ça ne change pas ce que tu as fait.
—Je sais.
Cette réponse la surprit.
Camille posa son téléphone sur la table.
—Regarde.
Des messages s’affichèrent.
Thomas : “Quand Élise sera sortie définitivement, je termine le dossier.”
Plus bas :
“Elle ne vérifiera rien avant des semaines.”
Puis :
“Après ce qui arrive à Louis, elle sera incapable de gérer la maison.”
Élise posa le téléphone.
—Quand a-t-il écrit ça ?
Camille hésita.
—La veille de la mort de Louis.
Les bruits du café s’éloignèrent.
Une cuillère tomba quelque part.
Une machine à café se mit en marche.
Élise n’entendait presque plus rien.
—Tu savais ?
—Pas pour le faux dossier. Thomas m’avait dit que tu voulais vendre la maison après… après Louis.
—Après sa mort ?
Camille pleurait maintenant.
—Il disait que votre couple était fini depuis longtemps. Que tu voulais partir. Que la maison vous appartenait à tous les 2.
Élise la regarda.
—Et ça suffisait pour coucher avec lui ?
—Non.
—Alors ne cherche pas d’excuse.
—Je n’en cherche plus.
Camille posa une main sur son ventre.
—Je te dis tout ça parce que je commence à avoir peur.
Élise fronça les sourcils.
—De quoi ?
—De l’homme avec qui je vais avoir un enfant.
Pendant un instant, Élise éprouva quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé ressentir envers Camille.
Pas du pardon.
Pas de la compassion.
Une forme de lucidité.
Camille avait trahi son amie.
Mais elle découvrait maintenant qu’elle n’avait jamais été la partenaire d’un grand amour.
Elle avait été une pièce du plan.
—Envoie tout à Maître Delmas.
—C’est déjà fait.
Élise se leva.
—Je suis désolée, dit Camille.
Élise resta debout.
—Certaines excuses servent à reconnaître ce qu’on a détruit. Elles ne le reconstruisent pas.
Puis elle partit.
Thomas tenta alors une autre stratégie.
Il raconta à sa famille qu’Élise avait quitté le domicile après la mort de Louis parce qu’elle “ne supportait plus leur couple”.
Sa belle-mère téléphona.
—Thomas dit que vous étiez déjà séparés.
—Il m’a demandé de partir quelques heures après l’enterrement.
Silence.
—Il dit que tu avais pris ta décision avant.
—J’ai des messages.
La femme hésita.
—Élise, tu sais qu’il est complètement perdu lui aussi.
Cette phrase fit monter une colère froide.
—Perdre son fils n’oblige personne à falsifier la signature de sa femme.
Elle raccrocha.
Pendant des années, Thomas avait été apprécié de tous.
Celui qui réparait une étagère chez sa belle-mère.
Celui qui organisait les barbecues.
Celui qui jouait au football avec les enfants pendant les repas de famille.
Élise comprit alors quelque chose de terrifiant.
Les personnes capables de cruauté ne portent pas toujours cette cruauté sur leur visage.
Thomas avait réellement aimé Louis à certains moments.
Elle en était convaincue.
Elle retrouva un jour une photo prise 1 an auparavant.
Louis était assis sur les épaules de son père au bord de l’océan.
Tous les 2 riaient.
Élise voulut déchirer la photo.
Elle n’y arriva pas.
Parce que le rire de son fils était vrai.
Et c’était peut-être cela qui rendait tout plus difficile.
Le passé n’était pas entièrement faux.
Il était contaminé.
Quelques semaines plus tard, Thomas organisa un dîner avec plusieurs membres de la famille pour expliquer “ce qui s’était réellement passé”.
La sœur d’Élise l’apprit et la prévint.
Élise hésita.
Puis elle décida d’y aller avec Maître Delmas.
Lorsqu’elles entrèrent dans la brasserie, Thomas devint livide.
—Qu’est-ce que tu fais ici ?
—Je viens écouter l’histoire que tu racontes sur moi.
—C’est un dîner privé.
—Je suis quand même la femme que tu accuses d’avoir abandonné sa famille.
8 personnes étaient assises autour de la table.
Personne n’osa parler.
Thomas se redressa.
—Élise est extrêmement fragile depuis le décès de Louis. Elle interprète certaines choses de manière—
—Nous avons enterré Louis à 15 h 30, dit-elle. À 19 h, tu m’as annoncé que Camille était enceinte de toi. À 22 h, j’ai quitté la maison parce que tu m’avais ordonné de partir.
La sœur de Thomas ferma les yeux.
Sa mère fixa son assiette.
—Notre mariage était terminé, répondit Thomas.
—Alors pourquoi avais-tu besoin de ma signature ?
Élise posa une copie du dossier sur la table.
—Cette maison m’appartient depuis 7 ans avant notre mariage. Pourtant, un dossier de financement de 280 000 € a été préparé avec une procuration portant une fausse signature à mon nom.
Thomas se leva.
—Tu ne devrais pas parler d’une procédure en cours.
—Tu as raison.
Élise sortit son téléphone.
—Parlons seulement de ce que tu m’as envoyé toi-même.
Elle lança le message vocal.
La voix de Thomas remplit la table.
“Retire ta plainte. J’ai besoin de ce financement.”
Personne ne bougea.
Son frère finit par demander :
—Pourquoi avais-tu besoin d’hypothéquer sa maison ?
—Ce n’est pas aussi simple.
—Ça me paraît assez simple, répondit-il.
Thomas regarda autour de lui.
—Vous ne comprenez pas la situation financière.
À cet instant, une voix retentit derrière eux.
—Moi, je la comprends maintenant.
Camille venait d’entrer.
Thomas pâlit davantage.
—Qu’est-ce que tu fais ici ?
—Je dis ce que tu m’as raconté.
—Pars.
—Non.
Elle s’approcha de la table.
—Thomas m’a dit qu’Élise lui laisserait la maison. Il m’a dit qu’elle était d’accord pour le financement.
—Camille, ferme-la.
Elle sortit son téléphone.
—Et il m’a écrit qu’après Louis, Élise serait trop détruite pour vérifier les papiers.
La mère de Thomas porta une main à sa bouche.
—Tu as écrit ça ?
—Elle sort les phrases de leur contexte.
Son frère le fixa.
—Quel contexte rend cette phrase acceptable ?
Thomas ne répondit pas.
Puis il commit l’erreur qu’Élise n’oublia jamais.
—Vous ne voyez pas dans quel état elle est depuis que le petit est mort.
Élise se leva si vite que sa chaise racla le sol.
—Ne l’appelle plus jamais “le petit”.
Sa voix tremblait.
—Il s’appelait Louis.
Thomas baissa les yeux.
—Tu pouvais me tromper. Tu pouvais me mentir. Tu pouvais t’endetter. Tu pouvais même essayer de prendre ma maison.
Elle sentit ses larmes monter.
—Mais ce que je ne te pardonnerai jamais, c’est d’avoir regardé la période la plus atroce de ma vie et de t’être demandé comment ma douleur pouvait te servir.
Personne ne prit la défense de Thomas.
Pour la première fois, il n’avait plus le contrôle du récit.
La suite fut moins spectaculaire.
Des auditions.
Des courriers d’avocats.
Des relevés.
Des expertises de signatures.
Une procédure de divorce.
Le projet de financement fut définitivement bloqué.
Élise conserva la propriété de sa maison.
Thomas dut répondre de l’utilisation des documents litigieux dans le cadre de l’enquête.
Élise ne ressentit aucune joie particulière.
La justice ne ramenait pas Louis.
Elle n’effaçait pas la chambre d’hôpital.
Elle n’effaçait pas Camille dans sa cuisine.
Elle ne rendait pas 12 années intactes.
Pendant plusieurs mois, Élise resta dans un appartement loué.
Elle ne supportait pas l’idée de rentrer.
Puis, un samedi matin, elle se gara devant la maison.
Elle resta 27 minutes dans sa voiture.
Finalement, elle entra.
Le silence l’accueillit.
Plus de Thomas.
Plus de Camille.
Plus de disputes.
Dans la chambre de Louis, les murs étaient toujours bleu clair.
Élise remit sa fusée sur l’étagère.
Ses petites voitures dans leur boîte.
L’astronaute sur le lit.
Puis elle posa une photographie près de la fenêtre.
Elle ne voulait pas transformer la pièce en mausolée.
Louis n’avait pas seulement été un enfant malade.
Il avait couru dans ce couloir.
Renversé du chocolat sur le tapis.
Réveillé ses parents à 6 h 12 parce qu’il avait “une question urgente sur la Lune”.
Il avait vécu.
Cette pensée fit pleurer Élise.
Puis, au milieu de ses larmes, elle sourit.
Les semaines suivantes, elle repeignit la cuisine.
Changea les rideaux.
Déplaça la table.
Acheta 3 plantes.
Pas pour effacer ce qui s’était passé.
Pour rappeler à son corps que cette maison pouvait encore contenir autre chose que la dernière journée de son mariage.
Un dimanche, sa sœur vint avec un gâteau.
Elle observa les pièces.
—Ça ne ressemble plus à avant.
Élise regarda autour d’elle.
—Tant mieux.
Sa sœur aperçut la photo de Louis.
—Il me manque.
—À moi aussi.
Elles restèrent silencieuses.
Élise comprit avec le temps que récupérer sa maison n’avait jamais été sa véritable victoire.
La maison lui appartenait déjà.
Voir Thomas subir les conséquences de ses choix n’était pas non plus une victoire complète.
Le vrai combat avait lieu ailleurs.
Au supermarché, lorsqu’elle apercevait un petit garçon choisir des céréales.
Dans la rue, quand un enfant riait derrière elle.
Devant une paire de chaussures taille 26.
Devant une fusée en plastique.
Chaque fois, son corps se souvenait avant son esprit.
Puis un matin, plusieurs mois plus tard, Élise préparait du café lorsqu’elle réalisa quelque chose.
Cela faisait presque 1 heure qu’elle pensait à Louis.
À son rire.
À ses questions.
À ses cheveux impossibles à coiffer.
Et pas une seule fois à Thomas.
Elle resta immobile devant la fenêtre.
Puis elle sourit.
Pour la première fois depuis très longtemps, le souvenir de son fils n’appartenait plus à la trahison de son père.
Louis redevenait simplement Louis.
Un enfant qui avait vécu 4 années.
4 années beaucoup trop courtes.
Mais suffisamment longues pour remplir une maison entière de souvenirs.
Ce soir-là, Élise ferma la porte, posa sa main sur la poignée et regarda l’astronaute installé sur une petite étagère du salon.
Thomas avait cru qu’après l’enterrement, elle n’aurait plus la force de protéger quoi que ce soit.
Il s’était trompé.
Recommencer ne signifiait pas qu’elle devait oublier.
Cela signifiait apprendre à ramasser, une à une, les parties d’elle-même que quelqu’un avait prises pour des faiblesses.
Et découvrir qu’elles étaient encore assez nombreuses pour la remettre debout.