
Quand Camille Delmas ouvrit les yeux après 4 ans de coma, elle ne demanda ni de l’eau, ni où elle se trouvait, ni combien de temps elle avait dormi.
Elle regarda son mari assis près de son lit et murmura :
— Je veux divorcer.
Julien Morel resta immobile.
Sa main entourait encore celle de Camille. Il portait un costume bleu nuit parfaitement coupé, une montre qu’elle ne lui connaissait pas et cette expression calme des hommes habitués à faire attendre les autres.
4 ans plus tôt, il travaillait encore avec elle jusqu’à 2 heures du matin dans un ancien atelier mal chauffé de Montreuil. Ils mangeaient des sandwichs devant leurs écrans, négociaient leurs premiers contrats sur une table récupérée dans une brocante et se disputaient pour savoir s’ils pouvaient se permettre d’embaucher un développeur supplémentaire.
À présent, Julien ressemblait au dirigeant d’un groupe coté qu’il était devenu.
Mais lorsque Camille prononça le mot « divorcer », quelque chose se brisa dans son visage.
— Camille… tu viens juste de te réveiller.
Sa voix trembla.
— Tu ne sais même pas depuis combien de temps tu es ici.
— 4 ans.
Julien pâlit.
Elle retira lentement sa main de la sienne. Le mouvement lui arracha une douleur jusqu’à l’épaule. Son corps n’avait presque plus de force, mais son esprit, lui, était parfaitement réveillé.
— Comment tu le sais ?
Camille le fixa.
— Parce que j’entendais.
Il cessa de respirer pendant une seconde.
Le coma n’avait pas été un grand trou noir. Il y avait eu de longues périodes sans rien, puis des fragments. Le bruit des perfusions. Des infirmières. La pluie sur la fenêtre. Des conversations.
Au début, Julien venait chaque jour.
Elle l’avait entendu pleurer.
— Reviens, Camille. Je t’en supplie.
Il lui racontait l’entreprise, les employés, les difficultés, les petits succès. Il lui lisait même parfois des messages de leur meilleure amie commune.
Puis ses visites étaient devenues plus courtes.
Chaque jour était devenu chaque semaine.
Chaque semaine était devenue parfois.
Et un prénom avait commencé à revenir.
Élodie.
— Élodie comprendra.
— Ne pleure pas, Élodie.
— Je ne peux pas quitter Camille maintenant.
Puis un soir :
— Pas encore.
Camille avait aussi entendu 2 infirmières chuchoter près de son lit.
— C’est sa directrice financière, non ?
— Oui. Celle qui vient parfois avec lui.
— Pauvre femme.
— Tu crois qu’elle entend ?
Camille entendait.
Elle entendait beaucoup plus que les gens ne l’imaginaient.
Julien se pencha vers elle.
— Ton cerveau sort d’un traumatisme énorme. Les médecins ont expliqué que tu pouvais avoir des souvenirs confus.
— Mes souvenirs ne sont pas confus.
La porte s’ouvrit brusquement.
Un homme d’une trentaine d’années entra avec un téléphone à la main.
— Monsieur Morel, madame Vernier est déjà au courant.
Il s’arrêta en découvrant Camille éveillée.
Julien se leva.
— Sortez.
L’homme disparut.
Élodie Vernier.
Ce n’était donc plus seulement un prénom flottant dans les brumes d’un coma.
Julien se rassit.
— Camille, on parlera de tout ça lorsque tu seras plus forte.
— Non. Nous parlerons avec des avocats.
— Arrête.
Pour la première fois, sa voix devint dure.
— Tu viens de revenir. Tu ignores tout ce que j’ai vécu pendant 4 ans.
Camille observa son mari.
Il avait raison sur un point.
Elle ignorait encore beaucoup de choses.
Mais elle savait déjà qu’une femme pouvait perdre 4 ans de sa vie sans être obligée de sacrifier le reste.
La porte s’ouvrit de nouveau.
Une femme apparut.
Fine, élégante, manteau beige sur une robe crème, cheveux châtains attachés avec une simplicité étudiée.
Camille reconnut immédiatement sa voix.
— Madame Delmas…
Élodie baissa les yeux.
— Je suis tellement heureuse de vous voir réveillée.
Julien se raidit.
— Tu devais être à Bruxelles.
Élodie ne le regarda même pas.
— Pourquoi tu ne m’as pas dit qu’elle était réveillée ?
Le silence devint presque obscène.
Elle venait de tutoyer Julien devant sa femme tout juste sortie d’un coma.
Élodie tenta de sourire.
— Je n’ai même pas eu le temps de préparer quelque chose.
Ses yeux se remplirent de larmes.
Elle tourna les talons et sortit.
Julien fit un pas derrière elle.
Un seul.
Puis il se souvint de Camille.
Ce pas suffit.
Camille comprit.
Elle représentait la culpabilité.
Élodie représentait le désir.
Une infirmière entra quelques instants plus tard.
— Madame Delmas doit se reposer.
Julien promit de revenir.
Camille regarda par la fenêtre.
10 minutes plus tard, dans le petit jardin intérieur de la clinique parisienne, elle aperçut Élodie devant une fontaine.
Élodie gifla Julien.
Julien ne protesta pas.
Il l’attira contre lui.
Elle se mit à pleurer sur son épaule.
Camille détourna les yeux.
— Vous avez besoin de quelque chose ? demanda l’infirmière.
— D’un téléphone.
Sa meilleure amie, Sophie Arnaud, répondit après 3 sonneries.
— Allô ?
— Sophie.
Il y eut un silence.
Puis un sanglot violent.
3 heures plus tard, Sophie entra dans la chambre avec son manteau mal boutonné et du mascara sous les yeux.
Elle regarda Camille comme si elle venait de voir un fantôme.
Puis elle courut jusqu’au lit.
Elles pleurèrent toutes les 2.
— Espèce de folle, murmura Sophie. J’attends depuis 4 ans de pouvoir t’engueuler.
Camille esquissa son premier sourire.
Après plusieurs minutes, Sophie s’assit.
Son visage changea.
— Il y a quelque chose que tu dois savoir.
— Élodie Vernier.
Sophie resta bouche ouverte.
— Comment…
— Je les entendais.
Sophie jura à voix basse.
— Elle s’est installée dans ta vie progressivement. Julien disait qu’elle l’aidait à tenir. Au début, personne n’osait juger. Après 2 ans, les gens ont commencé à les considérer comme un couple sans le dire officiellement.
— Chez moi ?
Sophie ne répondit pas immédiatement.
Camille comprit.
2 jours plus tard, malgré les protestations des médecins, elle demanda à passer quelques heures dans l’appartement qu’elle possédait avec Julien dans le 16e arrondissement.
Sophie poussa son fauteuil roulant jusqu’à l’entrée.
L’empreinte digitale de Camille fonctionnait toujours.
La porte s’ouvrit.
La première chose qu’elle remarqua fut l’absence de leur photo de mariage.
À sa place se trouvait une grande toile représentant une plage bretonne sous un ciel gris bleuté.
Dans le salon, les coussins rouges choisis par Camille avaient disparu.
Des tons crème et lavande avaient envahi la pièce.
Ses livres avaient été déplacés sur une étagère haute.
Son bureau était devenu un atelier de peinture.
Des pinceaux séchaient dans des pots.
Sur le réfrigérateur, un papier était maintenu par un aimant.
« Risotto ce soir ? Je rentre vers 20 h ❤️ »
Sophie arracha le mot.
— Prends tes papiers et on part.
Camille ouvrit le coffre du bureau.
Actes de propriété.
Pacte d’actionnaires.
Documents bancaires.
Contrats.
Testament de son père.
Elle rangea tout dans une chemise.
Au moment où Sophie tournait le fauteuil vers la porte, celle-ci s’ouvrit.
Julien entra en embrassant Élodie.
La main d’Élodie glissait sous sa veste.
— Tu crois vraiment qu’elle reviendra vivre ici ? demanda-t-elle en riant. Elle ne tient même pas debout.
Elle leva les yeux.
Son sourire disparut.
Julien devint livide.
— Camille…
Élodie resserra presque instinctivement son bras autour de lui.
Julien la repoussa.
— Sors.
— Julien…
— Sors !
Élodie partit, le visage rouge.
Julien se précipita vers Camille et tomba à genoux devant son fauteuil.
— Ce n’est pas ce que tu crois.
Camille eut un rire sans joie.
— Quelle phrase extraordinaire.
— Laisse-moi expliquer.
Il attrapa sa main.
— Pendant 2 ans, j’ai attendu. J’étais détruit. Les médecins me disaient que tu pouvais ne jamais revenir. Élodie était là.
— Et maintenant je suis là.
Julien resta silencieux.
— Le problème, poursuivit Camille, c’est que vous étiez également là tous les 2 il y a 30 secondes.
Sophie s’approcha.
— Lâche sa main.
Julien obéit.
— Je vais mettre fin à tout ça, dit-il. Je te le jure.
— C’est déjà fini.
Son visage se décomposa.
— Non.
— Nous ferons expertiser l’appartement, les comptes et les participations. Rien ne sera décidé oralement.
— Tu veux récupérer l’entreprise ?
Camille releva les yeux.
— « Récupérer » ?
Julien comprit son erreur.
Novalys n’avait jamais été uniquement son entreprise.
Camille possédait encore une part importante du capital. Au lancement de la société, elle avait apporté une partie de ses économies, conçu la stratégie commerciale et obtenu leurs premiers gros clients.
Pourtant, Julien éclata :
— Tu veux sûrement retourner voir Antoine de Villiers maintenant.
Camille resta stupéfaite.
Antoine était un ami d’enfance. Il avait permis à Novalys d’obtenir un marché important avant l’accident. Julien en avait été jaloux.
4 ans plus tard, après avoir installé sa maîtresse chez eux, il trouvait encore le moyen d’accuser Camille.
Sophie éclata de rire.
— Antoine est marié depuis 3 ans et il vient d’avoir son 2e enfant. Tout le monde ne fonctionne pas comme toi.
Julien ouvrit la bouche.
Camille leva simplement une main.
— Sophie, on part.
— Sans moi, tu ne tiendras pas 1 mois, lança Julien.
Les portes de l’ascenseur se refermèrent devant lui.
Camille observa son reflet dans le miroir.
Elle était maigre.
Pâle.
Ses jambes ne la portaient plus.
Mais elle était vivante.
Ce soir-là, elle appela son demi-frère, Adrien Delmas.
Ils avaient toujours eu une relation difficile. Adrien, de 11 ans son aîné, dirigeait une partie du groupe familial fondé par leur père. Camille avait passé sa jeunesse à croire qu’il la jugeait irresponsable.
— Oui ?
— Je suis réveillée.
Silence.
— Je sais.
— Je veux changer d’établissement. Julien ne doit plus pouvoir entrer librement.
— Je t’envoie une ambulance demain matin.
Aucune question inutile.
C’était Adrien.
Le lendemain, Camille fut transférée dans une clinique de rééducation appartenant au réseau de santé de la famille Delmas.
Julien vint plusieurs fois.
Il resta dehors.
Un soir, il loua même un panneau lumineux sur un immeuble visible depuis le jardin.
« Camille, pardonne-moi. »
Des patients trouvèrent cela romantique.
Camille trouva cela fatigant.
Elle accepta finalement une rencontre uniquement pour faire cesser le spectacle.
Julien arriva avec des fleurs.
— Élodie ne travaille plus avec moi.
— Félicitations.
— Reviens à la maison.
— Non.
— Je peux acheter une autre maison. On recommence ailleurs.
Camille posa son verre d’eau.
— Et si Élodie attendait un enfant de toi ?
Julien répondit immédiatement :
— Impossible.
Trop rapidement.
Sophie avait déjà appris la vérité par une ancienne collègue de Novalys.
Élodie était enceinte.
Camille ne montra rien.
— Je pourrais peut-être envisager de te pardonner sous 2 conditions.
Les yeux de Julien s’illuminèrent.
— Lesquelles ?
— Tu me rends le contrôle de la participation que tu gères en mon nom dans Novalys. Et tu récupères tous les avantages personnels accordés à Élodie avec l’argent de la société.
Le visage de Julien changea imperceptiblement.
Camille le vit.
La perspective de perdre sa femme l’effrayait.
La perspective de perdre le contrôle de l’entreprise l’effrayait davantage.
— Il faut du temps pour les actions.
— Alors prends ton temps.
Une semaine plus tard, il arriva avec une liste.
Véhicule de fonction retiré.
Carte bancaire professionnelle bloquée.
Appartement de fonction rendu.
Plusieurs dépenses personnelles remboursées.
— Et les actions ? demanda Camille.
— Un projet important est en cours. On ne peut pas bouleverser l’actionnariat maintenant.
Il posa une carte bancaire sur la table.
— J’ai transféré 2 000 000 € sur un compte à ton nom. Utilise-les comme tu veux.
Camille la prit.
Il sourit, croyant avoir acheté du temps.
— Je veux revenir chez Novalys.
— Tu dois te concentrer sur ta santé.
Sa réponse avait été immédiate.
— Je veux voir ce qu’est devenue mon entreprise.
Julien hésita.
Puis sourit.
— Bien sûr.
Camille retourna chez Novalys 2 mois plus tard.
Elle avançait encore difficilement et utilisait parfois un fauteuil, mais ce jour-là elle avait choisi une robe rouge.
Dans les nouveaux bureaux de La Défense, certains employés la regardaient comme une revenante.
Près de la machine à café, elle entendit 2 femmes discuter.
— Élodie s’est sacrifiée pendant des années et maintenant l’épouse revient tout récupérer.
— Camille Delmas a passé 4 ans dans un lit pendant que les autres faisaient tourner l’entreprise.
Camille entra.
Les 2 femmes pâlirent.
— Continuez, dit-elle calmement. J’aimerais comprendre ce que j’ai manqué.
Elles ne répondirent pas.
Julien les licencia le soir même pour prouver sa fidélité.
Camille trouva cela presque comique.
Dans les semaines suivantes, elle demanda à consulter davantage de rapports.
Quelque chose clochait.
Novalys affichait une activité impressionnante, mais les flux de trésorerie se dégradaient.
Certains projets absorbaient des millions sans produire de revenus.
Des contrats immobiliers apparaissaient dans les comptes d’une entreprise technologique.
Plusieurs filiales avaient été créées pendant son coma.
Puis Julien annonça que Novalys devait être vendue rapidement.
— Nous avons trop de dettes. Un groupe immobilier est prêt à reprendre nos actifs.
Camille feignit l’inquiétude.
— Tu es certain ?
— C’est la seule solution.
Le lendemain, Julien prétendit rencontrer les acquéreurs.
Sophie le suivit.
Il ne se rendit pas à un rendez-vous d’affaires.
Il alla dans une clinique privée.
Camille et Sophie arrivèrent peu après.
Dans une salle d’attente, Julien tenait Élodie par la taille.
Son ventre commençait à s’arrondir.
Il lui donnait une part de tarte achetée dans la boulangerie où Camille et lui allaient lorsqu’ils avaient créé Novalys.
Camille s’avança.
Julien la vit.
Son visage s’effondra.
Elle prit doucement le compte rendu d’échographie posé à côté de lui.
— 13 semaines.
Élodie se leva.
— Je voulais le garder.
Camille la regarda.
— Évidemment. Cet enfant ne m’a rien fait.
Puis elle regarda Julien.
— Tu n’as plus besoin de mentir.
— Camille…
— Ne prononce pas mon prénom comme si tu essayais encore de sauver quelque chose.
Elle partit.
Quelques semaines plus tard, Élodie perdit spontanément la grossesse.
Camille apprit la nouvelle par Sophie.
Elle ne ressentit aucune satisfaction.
Un enfant n’avait rien à faire dans cette guerre.
Elle rendit visite à Élodie à l’hôpital.
Cette fois, la femme qui lui avait pris sa place ne ressemblait plus à une rivale.
Elle ressemblait simplement à quelqu’un qui avait tout perdu.
— Vous avez gagné, murmura Élodie.
Camille posa des fleurs sur la table.
— Non. Julien a perdu.
Élodie détourna la tête.
Camille s’assit.
— Vous étiez directrice financière de Novalys.
Élodie se figea.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Plusieurs dizaines de millions ont transité par des sociétés liées au groupe immobilier qui prétend vouloir racheter Novalys.
Silence.
— Julien va avoir besoin d’un responsable lorsque tout sortira.
Élodie pâlit.
— Il vous protégera, vous pensez ?
Camille posa devant elle une copie de plusieurs relevés.
— Ou bien il dira que sa directrice financière gérait les comptes pendant qu’il s’occupait de son épouse dans le coma ?
Les mains d’Élodie commencèrent à trembler.
— Qu’est-ce que vous voulez ?
— Les vrais documents.
Camille lui obtint un avocat indépendant.
En échange, Élodie remit des sauvegardes, des tableaux internes, des courriels et des conventions cachées.
La réalité était pire que prévu.
Julien et plusieurs dirigeants avaient volontairement affaibli Novalys.
Ils transféraient des fonds vers une société immobilière contrôlée indirectement par Julien.
Cette structure achetait des terrains, lançait des programmes, encaissait des réservations puis détournait une partie des sommes vers d’autres sociétés.
Dans le même temps, la valeur de Novalys était artificiellement dégradée afin de justifier une vente à bas prix.
Une fois le divorce lancé, Camille aurait récupéré une part d’une société presque vidée.
Julien aurait conservé la richesse ailleurs.
Sophie retrouva d’anciens salariés.
Adrien mobilisa les avocats du groupe familial.
Des commissaires aux comptes signalèrent plusieurs incohérences.
Camille transmit les éléments nécessaires aux autorités.
Un soir, Julien fut interpellé à la sortie d’un club privé parisien.
Camille se trouvait dans une voiture garée de l’autre côté de la rue.
Lorsqu’il la vit, il cria son prénom.
Elle remonta la vitre.
Les enquêtes durèrent longtemps.
Les montages financiers furent démontés un par un.
Élodie coopéra.
Les courriels internes démontrèrent que Julien avait validé personnellement plusieurs opérations.
Ses avocats parlèrent d’erreurs de gestion.
Les documents racontaient autre chose.
Les actifs de plusieurs sociétés furent saisis.
Des indemnisations furent organisées pour les victimes des programmes immobiliers.
Julien fut condamné à une lourde peine d’emprisonnement pour plusieurs infractions financières. D’autres responsables furent également condamnés ou interdits de gérer.
Élodie reçut une peine réduite en raison de sa coopération et de son rôle secondaire.
Novalys, elle, survécut.
Adrien fit investir le groupe Delmas dans une augmentation de capital.
— Ce n’est pas pour toi, précisa-t-il.
— Bien sûr.
— C’est un investissement stratégique.
Camille sourit.
Elle connaissait enfin le langage affectif de son frère.
Julien demanda plusieurs fois à la voir depuis la prison.
Elle refusa toujours.
Elle n’avait plus besoin d’explication.
La rééducation dura encore des mois.
Certains matins, Camille ne pouvait faire que 10 pas avant que ses jambes tremblent.
Elle pleurait parfois de rage dans les vestiaires du centre de kinésithérapie.
Puis elle recommençait.
10 pas devinrent 20.
20 devinrent 50.
Un matin, elle traversa seule tout son appartement.
Elle avait quitté celui qu’elle partageait avec Julien.
Son nouveau logement donnait sur un parc.
Il était moins spectaculaire.
Mais chaque objet lui appartenait réellement.
Des livres à hauteur de main.
Des fleurs rouges sur la table.
Aucun tableau représentant un voyage qu’une autre femme avait fait avec son mari.
Camille reprit progressivement la direction stratégique de Novalys.
Les projets douteux furent arrêtés.
Les équipes furent réorganisées.
Une plateforme numérique abandonnée depuis 2 ans fut finalement lancée et dépassa toutes les prévisions.
Un soir, Camille resta seule dans son bureau après le départ des employés.
Sur son écran apparaissaient les résultats du trimestre.
Pour la première fois depuis son réveil, elle ne pensa ni à Julien ni à Élodie.
Elle pensa seulement à cette femme immobilisée dans un lit qui avait entendu les autres continuer à vivre autour d’elle.
Elle avait cru qu’on lui avait volé 4 ans.
C’était vrai.
Mais personne ne lui volerait les suivants.
Son téléphone vibra.
Un message de Sophie.
« Pas mal pour une revenante. »
Camille éclata de rire.
Elle se leva sans prendre sa canne et marcha jusqu’à la fenêtre.
Paris brillait sous elle.
Autrefois, elle avait cru que Julien était la preuve qu’elle avait réussi sa vie.
Elle avait eu tort.
Sa vie n’était pas un homme.
Ce n’était même pas Novalys.
C’était cette capacité à rester debout lorsqu’il n’y avait plus personne à qui s’accrocher.
Camille contempla son reflet dans la vitre.
Elle portait du rouge.
Comme avant.
Mais cette fois, personne ne pouvait prétendre qu’elle essayait de redevenir celle qu’elle avait été.
Elle n’était plus la femme qui attendait que son mari tienne ses promesses.
Elle était celle qui avait ouvert les yeux après 4 ans de silence et compris, avant même de demander un verre d’eau, qu’elle n’avait plus besoin de lui pour vivre.
