PARTIE 5 – Ma mère est arrivée pendant que les contractions s’intensifiaient, et j’ai dû lui expliquer pourquoi Julien avait pris l’avion sans moi

J'étais encore assise près de l'entrée lorsque j'ai entendu une voiture s'arrêter devant le portail.

J'ai regardé l'heure.

Dix-huit minutes s'étaient écoulées depuis mon appel.

Je n'avais jamais été aussi soulagée d'entendre le bruit d'un moteur.

Une nouvelle contraction venait de se terminer.

J'avais les mains posées sur mon sac de maternité.

Mes jambes me semblaient lourdes.

Et je continuais à regarder le stylo métallique que Julien avait laissé dans le salon.

Je ne savais pas pourquoi cet objet me troublait autant.

Ce n'était qu'un stylo.

Pourtant, quelques heures plus tôt, mon mari l'avait posé sur mon ventre en attendant que je signe des papiers dont il connaissait parfaitement la portée.

J'ai entendu la portière claquer.

Puis la voix de ma mère.

« Claire ? C'est moi. »

J'ai essayé de me lever.

Mais une douleur m'a obligée à rester immobile.

La porte s'est ouverte.

Agnès est entrée la première.

Ma sœur Manon la suivait.

Elles ont immédiatement regardé mon visage.

Puis mon ventre.

Puis le sac posé à mes pieds.

Ma mère s'est approchée.

« Depuis combien de temps tu as des contractions ? »

« Depuis ce matin. »

Elle s'est accroupie devant moi.

« Elles sont régulières ? »

J'ai hésité.

« Elles se rapprochent. »

Manon a posé son sac sur la console de l'entrée.

Elle a regardé autour d'elle.

Les tasses étaient encore sur la table.

Le salon portait les traces du départ précipité de la famille Delmas.

« Où est Julien ? »

J'ai baissé les yeux.

Je savais que cette question arriverait.

Je savais aussi que ma réponse serait difficile à entendre.

« Il est parti à l'aéroport. »

Manon est restée immobile.

« Maintenant ? »

J'ai hoché la tête.

« Avec ses parents. Et Sophie. »

Ma mère a fermé les yeux.

Elle n'a rien dit pendant plusieurs secondes.

Je crois qu'elle essayait de ne pas montrer sa colère.

Manon, elle, n'a pas fait cet effort.

Elle a prononcé un juron à voix basse.

Puis elle m'a regardée.

« Il t'a vraiment laissée ici alors que tu peux accoucher aujourd'hui ? »

J'ai essayé de répondre.

Mais ma gorge s'est serrée.

J'avais tenu devant Julien.

Devant Béatrice.

Devant Sophie.

J'avais même réussi à parler calmement avec Romain.

Pourtant, devant ma mère et ma sœur, je sentais mes forces m'abandonner.

« Il avait son voyage. »

Manon a secoué la tête.

« Ce n'est pas une réponse, Claire. »

Je le savais.

Mais c'était la seule explication que Julien m'avait donnée.

Des billets déjà payés.

Des rendez-vous professionnels.

Des engagements impossibles à déplacer.

Et une épouse enceinte qui pouvait appeler un taxi.

Agnès a posé sa main sur la mienne.

« On parlera de lui plus tard. »

J'ai senti les larmes monter.

« Maman, il y a autre chose. »

Elle a regardé le sac de maternité.

« Quoi ? »

J'ai ouvert la poche transparente.

J'en ai sorti le document.

Ma mère l'a pris avec précaution.

« Qu'est-ce que c'est ? »

« Il voulait que je signe ça avant son départ. »

Manon s'est rapprochée.

« Un document financier ? »

« Oui. »

J'ai repris mon souffle.

« Mais quelqu'un avait déjà mis ma signature dessus. »

Le visage de ma sœur a changé.

« Comment ça ? »

J'ai regardé ma mère.

« Ils ont essayé de me faire accepter un transfert de mes biens. La maison. Des comptes. Une partie de ce qui concerne mon cabinet. »

Agnès a baissé les yeux vers les feuilles.

Elle ne connaissait pas tous les détails juridiques de l'héritage de Jeanne.

Mais elle savait à quel point ma grand-mère avait voulu me protéger.

Elle connaissait aussi la maison.

Elle m'avait aidée à choisir certains meubles.

Elle avait passé des journées entières à préparer la chambre de notre fille.

« Julien savait ? »

J'ai répondu sans hésiter.

« Oui. »

Ma mère m'a regardée.

« Tu en es certaine ? »

« J'ai trouvé ses messages. »

J'ai expliqué que Sophie et Béatrice avaient participé aux échanges.

Que les documents avaient été préparés avant mon départ pour la maternité.

Que tout semblait organisé autour de ma grossesse.

Ma mère a posé les papiers sur la console.

Elle avait les lèvres serrées.

Manon a pris son téléphone, puis l'a reposé.

« Je vais l'appeler. »

« Non. »

Ma voix est sortie plus forte que prévu.

Elle m'a regardée.

« Claire… »

« Romain m'a demandé de ne confronter personne. »

Je lui ai expliqué que l'avocat avait reçu les preuves.

Qu'il avait commencé les démarches nécessaires.

Qu'il voulait préserver les fichiers et les documents.

Manon a respiré profondément.

« D'accord. »

Puis elle a regardé mon ventre.

« Mais maintenant, on va s'occuper de toi. »

Une contraction est arrivée avant que je puisse répondre.

J'ai serré le bord de la chaise.

Ma mère a posé une main dans mon dos.

Manon s'est agenouillée devant moi.

Personne ne m'a demandé de signer quoi que ce soit.

Personne n'a regardé sa montre.

Elles ont attendu avec moi.

Quand la douleur a diminué, Agnès a pris mon manteau.

« On part. »

J'ai voulu récupérer les papiers.

Elle m'a aidée à les remettre dans le sac.

« Ils restent avec toi. »

J'ai hoché la tête.

Puis j'ai regardé une dernière fois le salon.

La tasse de Béatrice.

Le stylo.

Les coussins légèrement déplacés.

Je trouvais étrange que la maison paraisse si ordinaire.

Quelques heures plus tôt, ma vie venait de changer dans cette pièce.

Et pourtant, le soleil entrait toujours par la baie vitrée.

Le réfrigérateur continuait à fonctionner.

Les rideaux bougeaient doucement.

Je me suis demandé combien de fois les événements les plus importants se produisaient au milieu de choses parfaitement banales.

Manon a pris mon sac.

Ma mère m'a soutenue jusqu'à la voiture.

Je me suis installée avec difficulté.

Je sentais le poids de mon ventre jusque dans mon dos.

Agnès s'est assise près de moi.

Manon a pris le volant.

Nous avons quitté Tassin-la-Demi-Lune.

La ville commençait sa journée.

Des voitures circulaient.

Des gens marchaient vers leur travail.

Je regardais les rues défiler à travers la vitre.

Lyon était sous un ciel clair, presque blanc.

Je connaissais ce trajet.

Mais je ne l'avais jamais fait de cette manière.

Je pensais arriver à la maternité avec Julien.

Je pensais qu'il me tiendrait la main.

Je pensais qu'il serait nerveux.

Peut-être maladroit.

Peut-être incapable de trouver les bons mots.

Mais présent.

À la place, ma mère comptait les minutes entre mes contractions.

Et ma sœur surveillait la circulation.

Mon téléphone a vibré.

J'ai immédiatement regardé l'écran.

Pendant une seconde, j'ai cru que c'était Julien.

Je ne sais pas ce que j'espérais encore.

Des excuses.

Un message disant qu'il avait changé d'avis.

Une phrase montrant qu'il avait enfin compris.

Mais ce n'était pas lui.

C'était Romain.

Il m'informait que la banque avait été alertée.

Les comptes concernés par l'opération suspecte faisaient désormais l'objet de contrôles.

Le notaire avait également été prévenu.

Aucun changement concernant la maison ne devait être validé.

J'ai relu le message.

Puis je l'ai montré à ma mère.

Elle a posé sa main sur mon genou.

« Jeanne avait raison de prendre ses précautions. »

J'ai regardé par la fenêtre.

« Je lui trouvais parfois trop de méfiance. »

Agnès a secoué la tête.

« Elle avait surtout appris à se protéger. »

Je n'ai pas répondu.

Je pensais au jour où Jeanne m'avait expliqué ses dispositions.

Elle ne m'avait pas demandé de me méfier de tous les hommes.

Elle ne m'avait pas demandé de vivre seule.

Elle voulait seulement que je ne puisse pas être dépossédée de ce qui m'appartenait parce que j'aimais quelqu'un.

Cette différence me paraissait immense maintenant.

Une nouvelle contraction a commencé.

J'ai fermé les yeux.

Ma mère m'a encouragée à respirer.

Manon a ralenti légèrement.

Je me suis concentrée sur l'air qui entrait dans mes poumons.

La douleur est montée.

Puis elle a diminué.

J'ai ouvert les yeux.

« Ça va ? » a demandé Manon.

« Oui. »

Ce n'était pas entièrement vrai.

Mais je pouvais encore parler.

Je pouvais encore respirer.

Et surtout, je n'étais plus seule.

Quand nous sommes arrivées à l'hôpital de la Croix-Rousse, Agnès est descendue la première.

Manon a récupéré le sac.

Je me suis levée lentement.

Le bâtiment me paraissait immense.

Je n'avais pas peur des médecins.

J'avais suivi mes rendez-vous.

J'avais préparé mon dossier.

Mais à cet instant, je réalisais que j'allais mettre au monde ma fille sans le père que j'avais imaginé près de moi.

Cette pensée m'a blessée.

Je ne voulais pourtant pas qu'elle prenne toute la place.

Je devais avancer.

Nous sommes entrées.

À l'accueil de la maternité, une employée a commencé à vérifier mes informations.

Elle m'a demandé mon nom.

Ma date de naissance.

Puis elle a consulté le dossier.

« Votre mari est toujours la personne à contacter en cas d'urgence ? »

J'ai regardé le formulaire.

Le nom de Julien apparaissait.

Julien Delmas.

Pendant des mois, cette mention m'avait semblé normale.

C'était mon mari.

Le père de notre fille.

La personne qui devait être prévenue si quelque chose m'arrivait.

Mais ce matin-là, il avait choisi de partir.

Et je savais que je ne pouvais pas dépendre de lui pour prendre des décisions urgentes.

J'ai senti ma mère se tenir près de moi.

Elle n'a rien dit.

Elle m'a laissée répondre.

« Non. »

L'employée a relevé les yeux.

« Vous souhaitez désigner quelqu'un d'autre ? »

J'ai hoché la tête.

« Ma mère. Agnès. »

Elle a demandé les informations nécessaires.

J'ai répondu.

Puis elle a modifié le dossier.

Cela n'a pris que quelques instants.

Un nom a disparu.

Un autre l'a remplacé.

C'était un geste administratif.

Rien de spectaculaire.

Pourtant, je me souviens très bien de ce que j'ai ressenti.

Depuis longtemps, je laissais Julien décider de beaucoup de choses.

L'heure des discussions.

Les sujets qu'il acceptait d'aborder.

La manière dont nous devions présenter notre couple aux autres.

Même mes inquiétudes devaient attendre qu'il soit disposé à les entendre.

Cette fois, je venais de prendre une décision sans lui demander son accord.

Et personne ne m'avait reproché de le faire.

L'employée m'a rendu mes documents.

« Nous allons vous installer. »

J'ai serré la main de ma mère.

Manon a pris le sac.

Nous avons avancé dans le couloir.

J'entendais des voix.

Des pas.

Le bruit des portes.

Tout me semblait à la fois familier et complètement nouveau.

Une sage-femme est venue à notre rencontre.

Elle m'a demandé de lui parler des contractions.

J'ai expliqué quand elles avaient commencé.

Elle a écouté attentivement.

Puis elle m'a accompagnée dans une salle d'examen.

Je me suis installée sur le lit.

Le matelas était ferme.

La lumière douce.

J'ai regardé mon ventre pendant qu'elle préparait les capteurs.

Quand elle les a placés, j'ai retenu mon souffle.

Un bruit rapide a rempli la pièce.

Le cœur de ma fille.

Régulier.

Vivant.

Présent.

J'ai fermé les yeux.

Agnès s'est mise à pleurer.

Je l'ai entendue essayer de se reprendre.

Manon a posé le sac près d'une chaise.

Puis elle s'est rapprochée du moniteur.

J'avais entendu ce rythme pendant mes consultations.

Mais jamais il ne m'avait autant bouleversée.

Quelques heures plus tôt, Julien utilisait l'échographie de notre fille pour maintenir un document sur une table.

Maintenant, j'entendais son cœur battre.

Et je comprenais avec une clarté douloureuse que tout ce que je devais protéger se trouvait là.

Pas dans les papiers.

Pas dans le regard de Béatrice.

Pas dans les promesses de Julien.

Dans cette petite vie qui allait bientôt commencer.

La sage-femme m'a demandé comment je me sentais.

J'ai répondu que j'avais mal.

Elle m'a expliqué qu'elle allait surveiller l'évolution du travail.

Puis elle a vérifié mes informations médicales.

Ma tension.

Les précautions prévues pendant ma grossesse.

Je l'écoutais attentivement.

Pour la première fois depuis le début de la matinée, quelqu'un me parlait de mon état sans me reprocher d'être enceinte.

J'ai senti mes épaules se détendre.

Mon téléphone a vibré de nouveau.

Un message de Romain.

Il avait préparé une autorisation urgente pour poursuivre les démarches de protection.

Je l'ai ouverte.

Cette fois, j'ai lu les informations calmement.

Personne ne me pressait.

Personne ne disait qu'un avion allait partir.

Je savais pourquoi je signais.

Et ce que cette signature permettrait.

J'ai demandé à la sage-femme si je pouvais prendre quelques instants.

Elle a accepté.

Agnès s'est assise près de moi.

J'ai pris le stylo qu'on m'avait donné.

J'ai regardé le document.

Puis j'ai écrit mon nom.

Lentement.

Sans trembler.

Claire Delmas.

J'ai terminé le dernier trait comme je l'avais toujours fait.

Et je me suis souvenue de la signature falsifiée.

Des courbes trop régulières.

De la terminaison différente.

Cette fois, c'était bien ma main.

Ma décision.

Mon consentement.

J'ai rendu le document.

Puis j'ai posé la main sur mon ventre.

Le cœur de ma fille continuait à battre sur le moniteur.

J'ai regardé ma mère.

« Je veux qu'elle sache un jour que je ne l'ai pas laissée sans protection. »

Agnès a essuyé ses joues.

« Elle le saura. »

Je ne savais pas encore ce que Julien allait faire lorsqu'il découvrirait que ses opérations étaient bloquées.

Je ne savais pas comment les prochaines heures allaient se dérouler.

Mais je savais que je venais d'entrer à la maternité avec les preuves de ce qu'il avait tenté.

Et que je ne lui permettais plus de décider à ma place.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : À neuf heures dix-sept, Julien m’a appelée de l’aéroport pour se plaindre de ses cartes bloquées pendant que notre fille arrivait

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À quelques heures de mon accouchement, mon mari m’a tendu un document que je n’aurais jamais dû signer

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