Le cadenas jaune était dans la poche de mon jean.
Je ne me rappelais pas l’avoir ramassé. Il tapait contre ma cuisse chaque fois que je bougeais, tordu, avec un éclat de peinture en moins là où le pied-de-biche avait mordu.
Je tenais le téléphone de la femme à deux mains. J’avais de la colle grise sous les ongles, celle de la pharmacie. Je n’avais pas eu le temps de me laver.
« Remontez, a dit la femme. Il y en a d’autres. »
Elle s’appelait Nathalie. Elle me l’avait dit en me tendant la main, comme à une réunion de parents d’élèves. Son fils, Enzo, un plâtre bleu jusqu’au coude, mangeait des chips assis sur deux chaises.
J’ai fait glisser le pouce.
Une porte de cave, un verrou tiré. Sous la photo : « Quinze minutes de calme. Qui veut la recette ? » Posté le 4 juillet.
Au-dessus, un placard à balais avec une clé dans la serrure. 13 juin.
Encore au-dessus, une salle de bain, la porte fermée par un loquet à hauteur d’adulte. 23 mai.
« Combien ? »
« Sept, avec celle de ce matin. Depuis mars. Une toutes les trois semaines, à peu près. »
« Et à chaque fois… »
« À chaque fois, un endroit fermé. Et la même question. »
Elle a regardé son fils. Il ne nous écoutait pas. Il comptait ses chips.
Je n’ai reconnu aucune de ces pièces. Ça ne m’a pas soulagé.
Les commentaires étaient pires que les photos. Sous le placard à balais : « Quelle patience tu as, Chantal. » Sous la cave : « Chez moi c’est le placard sous l’escalier. Trois minutes et ma petite me mange dans la main. » Et en dessous : « Tu peux m’envoyer la recette en message privé ? »
Chantal avait répondu à chacune. « Je t’envoie ça. Courage, les mamans. »
« Ils sont combien, dans ce groupe ? »
« Trois cent douze. » Nathalie a baissé la voix. « C’est Chantal qui l’a créé. Elle est administratrice. C’est elle qui valide les nouveaux. »
« Valide comment ? »
« Il y a trois questions quand on demande à entrer. Sur les punitions. Faut répondre ce qu’elle a envie de lire. »
« Et vous avez répondu quoi ? »
Elle a posé la main sur le plâtre de son fils, sans le regarder.
« Ce qu’elle voulait lire. »
Je n’ai pas insisté. J’ai sorti mon téléphone, 9 %, l’écran fendu depuis mars, et j’ai photographié ses sept posts. Un par un. Les trois fissures passaient en travers de chaque visage de maman.
« Donnez-moi votre numéro, a dit Nathalie. Je vous envoie le lien du groupe. »
Je l’ai tapé. Deux fois, parce que je me suis trompé au huitième chiffre.
Une infirmière a crié : « Enzo ? Radio, c’est par ici ! » Nathalie a repris son téléphone. Elle a dit « Excusez-moi », et c’était tout. Je ne sais pas ce qu’elle s’excusait de faire, ni de ne pas avoir fait.
Mon écran est passé à 4 %. Le chargeur était dans le Kangoo.
Dans le parking, l’asphalte chauffait à travers les semelles. Le volant brûlait les paumes. J’ai ouvert la boîte à gants, entre la carte grise et un paquet de mouchoirs, et j’ai sorti le cadenas de ma poche.
Je l’ai regardé. Quatre euros quatre-vingt-dix à la quincaillerie, le jour où je l’avais acheté. J’avais même gardé le ticket.
Je ne sais pas pourquoi je l’ai rangé là. Un cadenas, ça ne se jette pas. Mais je ne voulais pas qu’il reste dans le garage, ni dans les mains de quelqu’un d’autre.
J’ai fermé la boîte à gants. J’ai branché le téléphone. Cinq minutes, 12 %.
Théo m’attendait dans le couloir, sur une chaise en plastique orange. Ses pieds ne touchaient pas le sol. Il tenait à deux mains un bout de gâteau LU enveloppé dans une serviette en papier.
« Tu manges pas ? »
« C’est pour Emma. Elle aime les LU. »
« Elle peut pas manger, mon grand. Pas tout de suite. »
« Après, alors. »
Il a replié la serviette sur le gâteau. Puis il a levé la tête.
« Et mon vélo ? Il est resté par terre. »
« On ira le chercher. »
« Il va se faire voler, papa. »
« On ira le chercher, Théo. »
Je me suis assis à côté de lui. Il a posé sa tête contre mon bras, sans rien dire. Ça sentait la colle, il n’a rien dit non plus.
J’ai rouvert mes photos. Je ne sais pas ce que je cherchais. J’ai fait défiler jusqu’à la dernière, celle que j’avais prise en premier : l’écran de Nathalie, le cadenas bien net, et tout en haut le commentaire de Stéphanie. J’ai écarté deux doigts pour le lire plus gros.
Stéphanie. La sœur de Céline, celle d’Agde. Je ne l’avais pas vue depuis Pâques.
Je l’ai relu. Quatre fois. Il n’y avait pas de point d’interrogation, pas de smiley, rien qui dise que c’était pour rire.
J’ai senti une odeur de lavande et de boulangerie avant d’entendre quoi que ce soit.
Chantal était revenue des toilettes. Elle s’était arrêtée derrière ma chaise, assez près pour que je sente son souffle sur mon épaule, assez près pour lire mon écran.
« Elle est gentille, Stéphanie. Elle a toujours compris. »
« Elle ne pleure pas, monsieur. Elle ne pleure plus. »
Le docteur Garcia avait attendu que Chantal s’éloigne vers le distributeur pour me dire ça. Il tenait un dossier contre sa poitrine et un stylo sans capuchon. Il n’a pas lâché le stylo de toute la conversation.
« Je comprends pas, j’ai dit. »
Il m’a fait signe de baisser la voix.
« Je l’ai pesée en arrivant. Onze kilos deux cents. Dans son carnet de santé, en avril, elle faisait onze kilos huit. »
« Elle a mal mangé avec la chaleur, c’est… »
« Six cents grammes, monsieur. À deux ans, un enfant prend du poids. Il n’en perd pas. »
« C’est la chaleur, j’ai répété. »
« La chaleur explique la fièvre. Elle n’explique pas le reste. Tout à l’heure, une infirmière a voulu lui reprendre sa peluche pour poser la perfusion. Emma n’a pas crié. Elle a regardé la porte, et elle a lâché la peluche. »
Je me suis appuyé contre le mur. Mes jambes avaient décidé toutes seules. Il était frais. Je me souviens d’avoir pensé que c’était le seul endroit frais de tout Béziers.
« Je vais faire une information préoccupante, a dit le docteur Garcia. Ça part ce soir à la cellule départementale. La gendarmerie est prévenue aussi. »
« Vous allez nous la prendre ? »
« Non. Je demande qu’on regarde. C’est tout ce que j’ai le droit de demander. » Il a baissé les yeux sur son dossier. « Qui la garde, la journée ? »
« Sa grand-mère. »
« Depuis quand ? »
« Depuis mars. »
Il a noté. Le stylo a fait un petit bruit sur le papier. Ça m’a paru très fort.
Je n’ai rien répondu. Je posais des sols chez des gens, du lundi au vendredi, de six heures à seize heures. À la maison, je trouvais une fille qui riait et une belle-mère qui avait fait à manger. Je n’avais jamais mis ma fille sur une balance.
L’adjudant Moreau est arrivé à 17 h 40, en polo bleu marine, un carnet à spirale dans la poche de poitrine. La cinquantaine, la voix posée, des chaussures de ville qui couinaient sur le lino. Il a serré la main de Théo avant la mienne. Théo n’a pas su quoi faire de sa gourde du Lidl, alors il l’a gardée dans l’autre main.
Chantal s’était levée avant même qu’on l’appelle. Elle avait lissé sa jupe. Elle avait repris sa voix de maternelle, celle qu’on met pour parler aux parents.
« Madame, vous étiez au domicile ce matin ? » a demandé Moreau.
« Je suis sortie déjeuner à onze heures. La petite faisait sa sieste. »
« Dans un congélateur ? »
« Dans le garage, c’est le plus frais de la maison. Il est débranché, monsieur l’adjudant. Je suis ATSEM, trente ans de maternelle. J’ai gardé des centaines d’enfants. Vous pouvez demander à la directrice de Sète, elle vous dira. »
« Elle a mis un cadenas ! j’ai dit. »
« Pour qu’elle ne sorte pas. Elle a deux ans, Ludovic, elle est partout. »
Moreau a levé la main vers moi. Pas méchamment. Comme on arrête une voiture.
« Et la maman ? Elle était où ? »
« Elle dormait. C’est une aide-soignante de nuit, elle a besoin de ses heures. » Chantal a croisé les mains sur son sac de la boulangerie. « Mais Céline était au courant, de toute façon. Demandez-lui. »
Moreau a relevé les yeux de son carnet.
« Au courant de quoi, madame ? »
« De la façon dont je m’occupe des enfants. »
Elle a dit ça très doucement. Elle a regardé Théo, puis moi, et elle a ajouté :
« J’ai tout vendu, à Sète. La maison, les meubles, le jardin de mon mari. Pour être là. Sans moi, qui la garde, votre petite ? Vous, avec vos horaires ? Elle, qui ne dort jamais ? »
Personne n’a répondu. Un chariot de médicaments est passé dans le couloir. L’infirmière qui le poussait a ralenti, puis a repris.
« On va tout noter, a dit Moreau. Je vais avoir besoin de vous entendre, madame, monsieur, madame Martin. Chacun séparément. »
Chantal a hoché la tête, comme on remercie un instituteur.
Je suis parti chercher Céline.
Elle était au fond du couloir, près de la fenêtre qui ne s’ouvrait pas. Quelqu’un lui avait prêté des sabots blancs, trop grands de deux pointures. Elle avait toujours son tee-shirt de nuit. Elle tenait un gobelet de café du distributeur, 1,50 €, intact, qui refroidissait.
« Céline. »
Elle n’a pas bougé.
« Ta mère dit que t’étais au courant. »
Elle a regardé le gobelet. Puis le sol. Puis mes mains, la colle grise sous mes ongles.
« Dis quelque chose. »
Elle a levé les yeux vers le plafond, vers les néons, vers n’importe quoi.
« Monsieur Martin ? Madame ? »
La voix de Moreau, au bout du couloir. Il avait sorti son carnet à spirale. Il nous attendait.
Céline a serré le gobelet, et le café est monté contre le bord.
« Je savais pour la cave, Ludo. Pas pour le congé… »
Un mardi d’avril, Théo avait posé sa cuillère dans son bol de céréales.
« Papa, mamie m’a mis à la cave. »
J’étais en train de lacer mes chaussures de chantier. J’avais cinq minutes de retard, et Mickaël m’attendait devant le Kangoo.
« Combien de temps ? »
« Longtemps. Y avait pas de lumière. »
Je me suis accroupi devant lui. Il avait de la poussière grise dans les cheveux, que je n’avais pas vue, et une odeur de terre froide sur les mains. J’ai dit ce que j’ai dit.
« Mamie est sévère, mon grand, mais elle vous aime. »
Il a regardé sa cuillère. Il n’a plus rien dit.
*
Ce jeudi-là, à 21 h 20, le parking des urgences sentait le bitume et le gasoil. Il faisait encore 33 degrés.
Théo dormait sur la banquette arrière du Kangoo, la tête sur sa gourde vide du Lidl. Moreau avait fini par nous laisser partir. Emma restait en observation. Céline dormirait dans un lit pliant, à côté du sien.
Elle est sortie me dire au revoir, ou je croyais.
« La cave, j’ai dit. Tu savais. »
Elle s’est adossée à la portière. Les sabots blancs claquaient quand elle bougeait les pieds.
« Théo me l’a dit un mardi d’avril aussi. Le même jour que toi. Il avait de la poussière dans les cheveux. »
« Et tu m’as rien dit. »
« Il m’a raconté ce que tu lui avais répondu. Que mamie est sévère. » Elle a presque souri, et c’était pire. « Il l’a répété avec ta voix, Ludo. »
Je n’ai rien trouvé. J’ai regardé mes chaussures. Il y avait encore du colle sur le bout gauche.
« Pourquoi t’as rien dit ? »
« Parce que maman nous a donné vingt-deux mille euros. » Elle a parlé vite, comme quand on enlève un pansement. « Pour l’apport du pavillon. Elle est venue habiter chez nous parce qu’elle avait tout vendu. Si je disais quoi que ce soit, elle repartait. Et si elle repartait… »
« Elle reprenait l’argent. »
« On a un prêt qui nous bouffe la moitié des deux paies. Tu me dis qu’on fait quoi ? »
« J’aurais… »
« Tu aurais dit quoi ? Que c’est sévère ? Que c’est l’éducation à l’ancienne ? »
Elle s’est tue. Une ambulance est entrée dans le parking, sans sirène, gyrophare éteint. Elle a attendu qu’elle passe.
« C’est pas la première fois, Ludo. Tu crois que c’est nouveau ? Stéphanie et moi, on a grandi dans le coffre de Sète. »
« Le quoi ? »
« Le coffre. Le congélateur, dans le garage de la maison. Pareil. Maman disait “dix minutes de silence”. Ça faisait jamais dix minutes. »
Je pensais au cadenas, dans la boîte à gants, à deux mètres de nous. Je ne l’ai pas dit.
« On faisait trois coups, avec le doigt. Stéphanie et moi. Pour que l’autre sache qu’on était encore là. »
« Emma a tapé trois fois, j’ai dit. Dans le garage. »
« Je sais. Je l’ai su dans le camion des pompiers. »
Elle a fermé les yeux. Moi, j’ai pensé à la photo, au commentaire. À Stéphanie qui avait écrit « bravo maman » sous un congélateur.
« Stéphanie, elle a écrit… »
« Je sais pas pourquoi elle a écrit ça. Elle a jamais rigolé de ça, jamais. »
Elle a rouvert les yeux.
« Tu devais me le dire, Céline. Pas que je le trouve tout seul dans le téléphone d’une inconnue, devant un distributeur de café. »
« Je sais. »
C’est tout ce qu’elle a dit. Elle a posé la main à plat sur la tôle brûlante, juste une seconde, et elle l’a retirée. Il y avait une marque rouge dans sa paume. Elle ne l’a pas regardée.
« Je dors là-haut avec Emma. Rentre avec Théo. Ferme à clé. »
« Ta mère est à la maison. »
« Je sais. » Elle a regardé ses sabots. « Ferme à clé quand même. »
Elle est retournée vers les portes vitrées. Je l’ai regardée entrer, minuscule dans ces sabots, et la porte automatique s’est refermée derrière elle.
J’ai monté la vitre. J’ai démarré le Kangoo. J’ai mis mes mains sur le volant, à dix heures dix, comme à l’auto-école.
Ma tête était vide. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme ça, le moteur au ralenti, la clim qui soufflait de l’air chaud.
Puis une petite voix, derrière moi, sur la banquette.
« Papa… »
Théo ne dormait pas. Il s’était redressé. Il tenait toujours sa gourde contre lui, à deux mains.
« Faut que je te dise où est le carnet de mamie. »
Je tenais le couvercle de la cocotte à deux mains quand Chantal a dit :
« Pose ça, tu vas te brûler. »
Elle était devant la gazinière, en tablier, la louche à la main. Il était 22 heures. Dehors, 31 degrés. Dans la cuisine, les vitres étaient couvertes de buée, et ça sentait le poireau, la carotte, le bouillon qui avait mijoté tout l’après-midi.
Un pot-au-feu. Par cette chaleur. Pour six.
Dans le Kangoo, Théo m’avait dit où se trouvait le carnet en une seule phrase. La chambre de mamie, sur la table de nuit, elle ne le quitte pas quand on est là. Il n’avait pas dit ce qu’il y avait dedans. Je ne lui avais pas demandé. J’avais dit : « On verra demain. » Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça.
« Assieds-toi, Ludovic. T’as rien mangé depuis ce matin. »
« Chantal… »
« Théo, ton assiette. Tu vas me manger ça, tu es tout pâle. »
Théo s’est assis. Il a pris sa fourchette. Il n’a pas touché à la viande.
Chantal nous a servi comme tous les soirs. Une louche de bouillon, deux carottes, un os à moelle sur le bord pour Théo, qui adore ça d’habitude. Elle parlait de la boulangerie, du prix des poireaux, du voisin qui avait encore tondu à midi. Une femme qui rentre d’une journée ordinaire.
« Elle va s’en sortir, la petite. À cet âge, ça rebondit. »
« Elle a perdu six cents grammes depuis avril. »
« Elle mangeait mal avant. Les enfants, c’est comme ça. »
Je l’ai regardée. Elle a soufflé sur sa cuillère.
« Tu sais ce que je pense ? Que le docteur n’a pas l’habitude. Moi, j’ai vu passer des centaines de gamins. Ils maigrissent, ils reprennent. »
Elle a dit ça avec la même voix que pour les poireaux.
Après le dîner, elle est montée mettre le linge en route. Je suis resté avec Théo devant les assiettes pleines. Il a attendu que le pas disparaisse dans l’escalier. Puis il s’est penché vers moi.
« Papa. Mamie fait la tisane de maman tous les matins. »
« Quelle tisane ? »
« Celle de la boîte. Dans la tasse bleue. Elle reste à côté pour la regarder boire. Maman dit qu’elle dort mieux depuis. »
Sur l’étagère, au-dessus du grille-pain, il y avait une boîte de tisane verveine-tilleul, ouverte, le sachet à moitié sorti. Je la voyais tous les jours. Je ne l’avais jamais vue.
Céline dormait le jour. Elle dormait mal depuis des années, à cause des nuits. Chantal était arrivée en mars et, depuis mars, Céline dormait. Je me suis dit que c’était une bonne chose. C’est ce que je me suis dit à l’époque.
Théo avait chaud, lui aussi. Il s’est frotté le front.
« Il te faut un Doliprane. T’as la tête qui brûle. »
Je suis allé dans le salon. Le sac de Chantal était sur la chaise, ouvert. Un sac en toile beige avec un fermoir qui ne fermait plus. J’ai pensé : elle a toujours des médicaments sur elle.
Doliprane 500, la boîte écrasée. Un paquet de mouchoirs. Un tube de crème pour les mains.
Et à côté, une boîte orange et blanche. Donormyl.
Entamée. Plus de la moitié des comprimés manquaient. Je la connaissais, cette boîte. Ma mère en prenait quand elle n’arrivait plus à dormir, après la mort de mon père.
« Tu cherches quelque chose ? »
Chantal était dans l’encadrement de la porte. Je n’avais pas entendu l’escalier. Je tenais la boîte dans ma main gauche et le Doliprane dans la droite.
« Le Doliprane. Pour Théo. »
« Il est là, devant toi. » Elle n’a pas regardé la boîte orange. Elle a regardé mes mains, longtemps. « Tu fouilles dans mon sac, Ludovic. Dans la maison que j’ai payée. »
« Chantal, c’est quoi, ça ? »
« De l’aide au sommeil. Pour moi. J’ai soixante-trois ans, je dors pas, tu crois que ça se vend sans ordonnance pour rien ? » Elle a tendu la main, calmement. Je lui ai rendu la boîte. « Vingt-deux mille euros, mon petit. Chaque brique de ce pavillon, c’est la maison de Sète. Je ne te le dis pas pour te le reprocher. »
Elle a rangé la boîte au fond du sac. Elle a fermé le fermoir, qui s’est rouvert tout seul. Elle l’a laissé.
« Moi, je ne demande rien à personne. Juste qu’on me laisse faire ce que je sais faire. »
Elle est sortie. J’ai entendu l’eau couler dans la salle de bain, au premier. Elle prenait toujours sa douche tard, longtemps, la porte fermée, à cause de ses jambes.
J’ai donné le Doliprane à Théo, avec de l’eau, à la cuisine. Je l’ai couché dans le lit du haut, celui qu’Emma n’avait jamais le droit de toucher. Il s’est endormi avant que j’aie fini de border.
Le couloir était noir. Sous la porte de la salle de bain, un trait de lumière jaune. De la vapeur. L’eau, qui tapait contre la baignoire.
La porte de la chambre de Chantal était entrouverte.
Sur la table de nuit, à côté d’un verre d’eau et de ses lunettes de lecture, il y avait un carnet noir, en toile cirée, aux coins rongés, avec un élastique rouge tout fin autour.
Je suis resté là une seconde. J’ai écouté l’eau. Puis j’ai posé la main sur la couverture, et j’ai enlevé l’élastique.
À 23 h 41, j’avais quarante pages de ce carnet dans mon téléphone. Je ne les avais pas lues. Je les avais seulement photographiées, une par une, la main à plat sur le papier pour que ça ne tremble pas.
Ça, c’est la fin. Voilà le début.
Quand j’ai enlevé l’élastique, la couverture s’est ouverte toute seule, comme un livre qu’on a trop ouvert au même endroit. Les premières pages étaient collées entre elles, gonflées d’humidité. Impossible de les décoller sans les déchirer. J’ai pris la première page qui s’ouvrait.
Des colonnes, tracées à la règle, au stylo bille bleu. Quatre titres. Date. Nom. Durée. Résultat.
« 14/08/1989. Stéphanie. 25 min. Calme. »
Plus bas : « 02/09/1989. Céline. 40 min. A fini par se taire. »
Céline avait quatre ans.
J’ai tourné les pages. Les années passaient. Stéphanie, Céline, Céline, Stéphanie. L’écriture devenait plus ronde. Puis les noms de filles s’arrêtaient, il y avait des trous de plusieurs années, et puis cette ligne.
« 12/04. Théo. 40 min. Cave. Demande pardon. »
Théo ne m’avait pas dit qu’il avait demandé pardon.
Derrière la cloison, l’eau coulait toujours. J’ai tourné la page, encore, encore. Et les lignes se sont mises à se répéter. Même écriture, même stylo. Trois mots, quatre.
« Emma. 20 min. Pleure. »
« Emma. 35 min. Pleure moins. »
« Emma. 1 h. Ne pleure plus. »
J’ai compté deux fois. Trente et une lignes depuis mars. Trente et une fois ma fille. Certains jours avaient deux lignes, le matin et l’après-midi.
« Ne pleure plus », c’était ce que m’avait dit le docteur Garcia dans le couloir. Je l’ai lu avec sa voix.
La dernière ligne datait de ce matin. « Jeudi 24/07. Emma. 9 h 05. » La colonne Durée était vide. La colonne Résultat aussi. Elle les remplirait ce soir, probablement, avant de dormir.
Je me suis assis sur le bord du lit. Deux oreillers, un seul écrasé. J’avais la tisane dans la tête, la boîte orange dans le sac, et ça, sous mes doigts.
Dans la marge, en face de mars, quelqu’un avait écrit en petit, serré, à l’oblique :
« Congélateur : Ludovic l’a branché et débranché lui-même, il ne sait pas. »
Je l’ai relue. Et je me suis souvenu.
Un samedi de mars, dans le garage. Chantal, en pantoufles, son cabas au bras. « Branche-le deux jours pour voir s’il marche, mon petit. Après, tu le débranches, ça consomme. » J’avais branché. Deux jours plus tard, j’avais débranché. J’étais même content de ne pas avoir gaspillé un euro d’électricité.
Plus bas, une autre note, toujours à l’oblique :
« Cadenas jaune : mon idée. Il l’a posé pour les petits. »
Je savais qui avait dit « avec Théo qui grimpe partout, mets-moi un cadenas dessus ». C’était dans la même conversation, au même endroit, devant le même couvercle. Elle avait même choisi la couleur. « Jaune, ça se voit bien, personne ne se fera mal. »
J’avais trouvé ça malin. Je l’avais remerciée.
Je n’ai pas pleuré. Je ne sais pas ce que j’ai fait, exactement. J’ai sorti mon téléphone, 38 %, et j’ai commencé à photographier. Page après page. J’ai coupé le flash au troisième cliché parce qu’il remplissait la pièce.
Quarante pages. Après, je n’ai plus pu.
Il en restait. Un ticket de caisse Leclerc servait de marque-page, 14,80 €, daté de mardi. Elle gardait tout, même ça. J’ai pensé à la cocotte, en bas, qui refroidissait sur le gaz.
L’eau s’est arrêtée à 23 h 44. J’ai remis le carnet à sa place, la couverture dans l’axe du verre, l’élastique comme je l’avais trouvé. J’ai éteint la lampe de chevet et je suis sorti sans toucher la rampe.
« Ludovic ? »
Chantal était sur le palier, en peignoir, les cheveux dans une serviette. Elle sentait le savon.
« Tu pourras éteindre le gaz ? J’ai laissé le pot-au-feu. Je le garde pour demain, ça sera encore meilleur. »
« Oui. »
« Dors bien, mon petit. Demain, ça ira mieux. »
« Chantal ? »
« Oui ? »
« Rien. Bonne nuit. »
Elle a refermé la porte de sa chambre. J’ai entendu le lit.
J’ai éteint le gaz. Je suis resté debout dans la cuisine, devant les assiettes pleines. Mon téléphone a vibré sur la table à 23 h 52, une fois, puis une autre.
Nathalie. Un message, puis une capture d’écran.
« Elle vient de poster. Je préfère que vous voyiez. »
J’ai ouvert l’image.
Une photo prise cet après-midi, aux urgences. Un homme de dos dans un couloir, tee-shirt de chantier gris, un enfant près de lui, une bosse dans la poche du jean.
C’était moi.
Sous la photo, déjà quarante-sept commentaires. Et au-dessus, la phrase :
« Mon gendre m’accuse. Priez pour ma famille. »
Vendredi, 7 h 24. Je n’avais pas dormi. Théo ronflait au-dessus, Chantal venait de partir à la boulangerie avec son cabas, comme tous les matins, et quelqu’un sonnait à la porte.
C’était Stéphanie. Jean délavé, cernes, les clés de la Twingo dans la main. Elle ressemblait à Céline avec dix ans de plus et une coupe plus courte.
« Elle est où ? »
« Boulangerie. Elle revient dans un quart d’heure. »
« Alors j’ai vingt minutes. »
Elle est entrée sans enlever ses chaussures. Elle s’est assise à ma place, devant la tasse de Chantal encore tiède, et elle a posé son téléphone sur la toile cirée. Écran allumé.
« Regarde. Pas la photo. En dessous. »
Je connaissais la photo. Le congélateur, le cadenas jaune, la phrase « Qui veut la recette ? ». 9 h 12, jeudi. Sous le premier commentaire de Stéphanie, il y avait une réponse. Je ne l’avais jamais vue. Nathalie ne me l’avait pas montrée, ou je n’avais pas fait défiler.
« Ma chérie, trois nuits dans le coffre à Sète, et tu es devenue une femme de caractère. Tu devrais me remercier. »
Jeudi 24 juillet, 9 h 31.
Je l’ai lue deux fois.
« Trois nuits, j’ai dit. »
« L’été de mes neuf ans. »
« Tu l’as écrit pour ça ? Le “bravo maman” ? »
« Ça fait cinq mois que je regarde ce groupe, Ludo. Elle m’y a ajoutée elle-même, en mars. Elle voulait que je voie comme elle était fière. » Elle a avalé sa salive. « J’attendais qu’elle poste une photo avec le coffre dessus. Jeudi, elle l’a fait. Je savais qu’elle répondrait. Elle répond toujours aux compliments. »
« Et t’as pas appelé Céline. »
« Non. »
« Emma était dedans à ce moment-là. »
« Je savais pas. » Sa voix a cassé net, sur la dernière syllabe. « Je te jure sur mes filles, je savais pas. Si j’avais su, j’aurais appelé les pompiers avant d’écrire. Céline m’aurait dit de laisser tomber, c’est pour ça que je lui ai rien dit. Elle dit toujours de laisser tomber. »
Je me suis levé. J’ai ouvert le robinet, je l’ai refermé. Je n’avais pas soif.
« T’as fait une capture ? »
« Sept. Avec l’heure, l’URL, le nom de la page. Et j’ai fait un enregistrement vidéo de l’écran, au cas où elle efface. »
« Elle va effacer ? »
« Elle efface jamais. Elle est trop contente d’elle. »
Elle a fait glisser le fil des commentaires avec le pouce. Elle me les a lus. Les nouveaux, depuis minuit.
« “Un homme qui accuse sa belle-mère devant les urgences, quelle honte.” “On sait bien qui profite du pavillon.” “Pauvre Chantal, trente ans à s’occuper des enfants des autres.” » Elle a levé les yeux. « Y en a deux cent huit, Ludo. Quelqu’un a retrouvé ton nom. Quelqu’un a retrouvé le nom de ta boîte. »
« C’est quoi, le nom de ma boîte ? »
« Je te le lis pas. »
Le portail a grincé. Stéphanie a retourné son téléphone, face contre la toile cirée. Elle a mis la main dessus.
Chantal est entrée avec la baguette sous le bras. Elle s’est arrêtée dans l’encadrement.
« Stéphanie. Tu as fait vite. »
« J’ai pris la nationale. »
« Tu as mangé ? Viens, je te sers un café. » Elle a posé la baguette, elle a embrassé sa fille sur la tempe. Stéphanie l’a laissée faire. Les doigts de sa main sous le téléphone étaient blancs. « Tu es maigre, ma chérie. Tu as de la peine pour Emma, je comprends. Ça passera. »
« Oui, maman. »
Chantal m’a regardé. Pas méchamment. Elle a rempli la cafetière.
« Ludovic, ton tee-shirt est à l’envers. »
À 14 h, la gendarmerie de Béziers avait la clim en panne. Un ventilateur de bureau tournait sur le comptoir, avec une feuille de papier scotchée dessus qui claquait à chaque tour.
Moreau m’a pris en premier. Quarante minutes, un clavier, un écran. Il tapait avec deux doigts, il relisait tout à voix haute. Je lui ai donné les captures de Stéphanie, par mail, avec l’heure et l’URL. Il a imprimé les sept pages. Il les a posées à plat devant lui.
« Un écrit de la grand-mère, daté, c’est utile. Ça ne dit pas qui a enfermé qui. »
« Elle dit trois nuits. »
« Elle dit trois nuits en 1993, à une adulte qui n’est pas plaignante. » Il a levé les yeux. « Je note. Je ne dis pas que ça ne sert à rien. »
Je n’ai pas parlé du carnet. J’avais quarante photos dans mon téléphone, et Chantal assise à quatre mètres, dans le couloir, son sac sur les genoux. Elle regardait l’affiche de la prévention routière. Elle souriait, un peu, comme au dentiste.
Céline est arrivée à 16 h 10. Emma était sortie à midi, Garcia avait signé. Stéphanie l’avait gardée dans la voiture, vitres baissées, avec un paquet de LU. Céline avait mis un jean et une chemise propre. Elle avait les yeux d’une personne qui a regardé la même chose pendant trente heures.
Elle m’a pris le bras en passant. Elle a dit tout bas : « Attends-moi. »
Moreau l’a emmenée au fond, derrière une cloison vitrée. Je suis resté sur la chaise orange. Chantal s’est levée, elle a marché doucement, et elle est allée s’asseoir sur la chaise du fond, juste derrière sa fille. Moreau n’a rien dit.
Je me suis approché de la vitre. La porte était entrouverte.
« Vous avez écrit votre déclaration ? a demandé Moreau. »
« Hier soir. À l’hôpital. Je peux la lire ? »
« Allez-y. »
Céline a sorti une feuille de son sac. Une feuille de cahier, pliée en quatre. Elle l’a dépliée. La feuille tremblait un peu.
« Je soussignée Céline Martin, née à Sète, déclare que ma mère n’est pas dangereuse pour mes enfants. »
Derrière elle, Chantal a croisé les mains sur son sac.
« Je… » Céline a avalé. « Elle les aime. »
Ludo,
J’écris sur le dos d’une enveloppe de la CAF, c’est ce qu’il y avait sur le frigo. Je suis dans la cuisine, il est 17 h 52, j’ai vingt minutes avant que maman revienne de chez les gendarmes. Elle m’a laissée partir la première, elle a dit « va te reposer, ma chérie ». Elle sait que je rentre prendre des affaires. Elle croit que c’est pour dormir.
Je prends Théo et Emma. Stéphanie nous attend dans la Twingo, au coin de la rue, moteur coupé. Je t’ai pas attendu chez les gendarmes. Je savais que si je te regardais, je resterais.
Pour la déclaration. Je l’ai écrite hier soir à l’hôpital, dans le lit pliant, avec Emma qui dormait contre moi. J’ai écrit la vérité. Après, je l’ai recopiée. J’ai enlevé tout ce que tu sais. Quand je l’ai lue, maman était derrière. Elle ne disait rien. Elle regardait ma nuque. Je connais ce regard depuis que j’ai six ans, Ludo. Je n’ai pas pu lire une autre phrase.
Je te demande pas de me pardonner. Je te demande de ne pas rester seul avec elle. Je sais que tu vas rester. C’est pour la maison, c’est pour les mensualités, c’est parce que tu es comme ça. Ne mange rien de ce qu’elle cuisine. Ne bois rien.
On est chez Stéphanie, à Agde. L’adresse, tu la connais. Le téléphone, je le coupe ce soir.
Il y a des gâteaux LU dans le placard du haut pour Théo, il a dit qu’il en voulait quand il reviendrait. Ne les jette pas.
C.
J’ai lu le mot debout, dans la cuisine, avec mes clés encore dans la main. Il était 18 h 26.
Les deux lits du haut étaient défaits. La gourde du Lidl n’était plus sur la table de nuit. La peluche d’Emma non plus. Dans la cuisine, les deux bols de la veille traînaient dans l’évier, avec des céréales gonflées au fond.
J’ai relu le mot. Je l’ai plié en quatre. Je l’ai mis dans la poche arrière de mon jean, avec le ticket du Leclerc.
La Clio de Chantal s’est garée à 18 h 51. Elle est entrée avec son cabas, ses clés, son sourire de fin de journée. Elle a vu les bols dans l’évier, puis ma tête.
« Ils sont partis chez Stéphanie ? »
« Tu le savais. »
« Je me doute, mon petit. Les filles, quand ça va pas, elles vont chez Stéphanie. C’est toujours comme ça. » Elle a posé le cabas sur la chaise. « Ça reviendra. Elles reviennent toujours. »
« Chantal, je veux que tu partes. »
« Que je parte ? »
« Demain. Après-demain. Chez une amie. À l’hôtel, je te paie la chambre. »
Elle a ri. Un rire court, par le nez.
« Où ? J’ai tout vendu, Ludovic. J’ai plus de maison, j’ai plus de jardin, j’ai plus rien. Je suis ici chez moi. » Elle a désigné le plafond, les murs, la cuisine, sans me lâcher des yeux. « J’ai payé. Vingt-deux mille euros. Tu veux que je te dise le prix de ce que tu as fait aujourd’hui ? »
« Cet après-midi, j’étais à la gendarmerie. »
« Tu étais à la gendarmerie. Tu as sali ton nom et le mien. Moi, je suis calme, parce que je suis une grand-mère. Je peux attendre. »
Elle a ouvert son frigo. Elle a sorti un fromage blanc et une cuillère. Elle a mangé debout, devant moi, sans me proposer.
La boîte aux lettres, je ne l’avais pas ouverte. Je suis ressorti, j’ai tiré la petite porte. Une pub de Leclerc, un courrier de la CAF, et une enveloppe blanche à fenêtre. En haut à gauche, un tampon bleu : Maître Leroy, avocat, rue Paul-Riquet.
Je l’ai ouverte sur le trottoir.
Objet : remboursement du prêt familial de 22 000 €. Monsieur, ma cliente, Madame votre belle-mère, vous a remis la somme de 22 000 € il y a deux ans, à titre de prêt. Elle vous met en demeure de lui rembourser cette somme dans un délai de trente jours. À défaut, elle engagera la procédure en vue de la vente du bien.
J’ai lu « prêt ».
Un papier. Le soir de la signature chez le notaire, ou deux jours avant, dans la cuisine de l’ancien appartement. Chantal avait sorti une feuille de son sac : « Pour la banque, mon petit, c’est juste pour la forme. » J’avais signé. Céline aussi. Je n’avais pas lu les lignes du bas.
Trente jours. Vingt-deux mille euros. Je gagnais 1 780 euros net.
Mon téléphone a vibré dans ma poche. C’était une alerte du groupe, celui dont Nathalie m’avait envoyé le lien. Chantal venait de poster à 19 h 02, depuis sa chambre, à l’étage, à deux mètres de moi.
Une affiche rose. « Atelier Silence & Respect. Samedi 2 août, 14 h, MJC de Béziers. Garderie gratuite pour vos enfants pendant la séance. » En dessous, une liste d’inscrites, douze prénoms. Le sixième : Nathalie.
Je suis rentré. J’ai monté l’escalier sans faire de bruit. La porte de Chantal était fermée, il y avait de la lumière dessous.
Sur le frigo, quelqu’un avait écrit sur le calendrier des Pompiers, à la page d’août, à l’encre noire. Pas de moi, pas de Céline. Une écriture penchée, appliquée, que je connaissais par cœur depuis les listes de courses.
« Sam. 2 août — MJC. »
Neuf jours, en comptant celui-là.
« Ludo, je te mets à pied. Dès aujourd’hui. »
Lundi, 7 h 12. Mon patron m’appelait de son camion, j’entendais le clignotant. Je n’avais même pas fini mon café.
« À pied pourquoi ? »
« La pharmacie du centre a reçu quarante appels depuis samedi. Quarante. Et mon téléphone, je l’ai éteint hier. » Il a toussé. « Ils disent que j’emploie un type qui laisse sa gamine dans un frigo. Je t’ai défendu, hein. Je les connais pas, ces gens. Mais je peux pas fermer boutique, j’ai six salariés. »
« C’est faux. »
« Je sais pas si c’est faux. Je te dis que c’est écrit partout. » Il a baissé la voix. « Une semaine. Après, on verra. »
Il a raccroché. J’ai posé le téléphone sur la table, à côté du verre de Chantal. Elle descendait déjà, en pantoufles, avec sa bonne tête du matin.
« Ça va, mon petit ? »
« Tu as appelé ma boîte. »
« Moi ? Je n’ai jamais appelé personne de ma vie. Je ne fais que de la prière. » Elle a mis l’eau à chauffer. « Les mamans du groupe se sont organisées. Moi, je n’y suis pour rien. »
*
Mickaël est arrivé à 12 h 30 avec sa camionnette. Il s’est garé devant le portail, il a laissé le moteur tourner. Il avait un Tupperware dans la main gauche.
« Ma femme t’envoie un gratin. Trois jours que tu manges quoi, des biscuits ? »
« Des biscuits. Bah, ouais. »
« Ouais. »
Il a ouvert l’arrière. Il en a sorti un vélo rouge, tout petit, avec des roulettes pliées vers le haut. Théo n’en voulait plus depuis un an, mais il y tenait.
« Je suis passé vendredi, à 6 h, avant le chantier. Il était là, devant les urgences, couché sur l’herbe. Personne l’avait touché. J’ai pensé, ça se laisse pas par terre. »
Je l’ai pris par le guidon. La peinture était écaillée sur le garde-boue. Il y avait un bout de terre sèche dans la chaîne.
« Merci. »
« Les gars du chantier, ils sont avec toi, tu sais. Sauf le patron. »
« Il a six salariés. »
« Il a six salariés. » Il a regardé la maison. « Et elle, elle est là ? »
« Elle fait la sieste. »
« Ludo. » Il a baissé encore la voix. « Moi, je suis pas malin, mais ma mère a toujours dit : quand une grand-mère fait la sieste à midi, c’est qu’elle attend. »
J’ai poussé le vélo dans l’allée, jusqu’au garage. J’ai levé la porte basculante.
Le garage était vide.
Pas vide. Il y avait la machine à laver, les étagères, l’établi. Mais à gauche, contre le mur du fond, il manquait quelque chose. Un grand rectangle propre, sans poussière, avec quatre petites marques rondes là où les pieds avaient appuyé. Le câble électrique pendait de la prise, la fiche tournée vers le sol.
J’ai laissé le vélo contre l’établi. J’ai monté les marches de la cuisine.
« Où il est ? »
Chantal était assise à la table, devant son bol. Elle n’avait pas l’air d’avoir dormi. Elle a levé les yeux.
« Quoi donc ? »
« Le congélateur. »
« Ah. Emmaüs est passé ce matin, à 9 h. Ils sont venus à deux, des gentils garçons. Ça marchait plus, c’était un danger. Une petite aurait pu s’y enfermer. » Elle a bu sa gorgée. « Quand on est responsable, on agit, Ludovic. »
« Il était à moi. »
« Il était à toi parce que je te l’ai demandé. » Elle a haussé les épaules. « Tu veux me le reprocher ? »
J’ai regardé ses mains. Elles étaient posées à plat sur la table, doigts écartés, les ongles propres. Elle ne tremblait pas.
« C’était une preuve. »
« Une preuve de quoi ? Il est parti chez Emmaüs, mon petit. Il va servir à des gens qui en ont besoin. »
Je suis redescendu. J’ai fermé la porte du garage. Je suis resté devant, la main sur la poignée.
*
Mardi, 10 h. La gendarmerie avait réparé la clim. Il faisait froid dans la salle d’audition, une petite pièce avec un canapé gris, une caméra dans l’angle du plafond et une boîte de mouchoirs sur la table basse.
Céline était arrivée la première, avec Théo. Elle m’a fait un signe de tête. On n’a pas dit un mot. Elle avait les cheveux attachés avec un élastique de bureau. Elle a ouvert la bouche pour me dire quelque chose, et Moreau est arrivé.
« Monsieur, madame, vous suivez dans la pièce d’à côté, il y a un écran. »
Théo est entré seul avec une gendarme en civil, une femme avec une voix douce. Il s’est assis sur le canapé, les pieds ne touchaient pas. Il tenait sa gourde du Lidl à deux mains.
Sur l’écran, on voyait le haut de sa tête.
« Tu sais pourquoi tu es là ? a demandé la gendarme. »
« Pour mamie. »
« Raconte-moi mamie. »
« Mamie dit que c’est un jeu. »
Céline a serré ses doigts. Pas les miens. Les siens, entre eux.
« Quel jeu ? »
« On doit compter jusqu’à cent. Dans le noir. Si on tape, ça recommence à zéro. »
« Et toi, tu as tapé ? »
« Un peu. Après, j’ai plus tapé. » Il a regardé la caméra, puis le canapé. « J’ai dit à papa. Papa a dit que mamie était sévère, mais qu’elle nous aime. Alors j’ai plus redit. »
Je n’ai pas bougé. Je ne crois pas avoir respiré.
À côté de moi, Céline ne m’a pas regardé. Elle a fixé l’écran jusqu’à la fin, vingt minutes encore. Puis elle est sortie, très vite, vers le parking.
Moreau m’a ramené dans son bureau. Je lui ai tendu mon téléphone, ouvert sur les quarante photos du carnet.
« D’où ça sort ? »
« De la chambre de ma belle-mère. Jeudi soir. »
Il a fait défiler. Il s’est arrêté longtemps sur une photo. Il a soupiré par le nez.
« C’est une preuve prise sans autorisation, monsieur Martin. Dans un domicile qui est aussi le sien. Je ne peux pas perquisitionner sur la base d’un téléphone. Il me faut l’original. »
« Elle va le cacher. »
« Alors dépêchez-vous de le trouver avant elle. »
Son téléphone fixe a sonné. Il a décroché sans me quitter des yeux. « Moreau. »
Il a écouté. Son visage a changé. Il s’est tourné vers la fenêtre, puis vers moi.
« Monsieur, l’hôpital vient de me dire que le dossier de votre fille… »
Mercredi soir, il y avait une boîte de tisane neuve au milieu de la table. Verveine-tilleul, cellophane intacte, un Post-it jaune collé dessus.
« Pour Céline, quand elle reviendra. Bises. C. »
La valise de Chantal n’était plus au pied de l’escalier. Elle était partie à 17 h chez Josiane, « pour te laisser respirer, mon petit, trois jours, pas plus ». Sa Clio avait démarré du premier coup. Elle m’avait fait un signe de la main depuis le portail, comme à un voisin.
J’ai pris la boîte. Je l’ai mise dans un sac de congélation, que j’ai fermé. Je l’ai posée sur le frigo. Je n’ai pas su quoi faire d’autre.
La veille, Moreau avait fini sa phrase.
« Le dossier ne montre aucune lésion, monsieur Martin. Pas une trace. Pas de fracture, pas d’hématome. Le médecin note la déshydratation, la fièvre, la perte de poids. Tout s’explique par la chaleur et un petit gabarit. » Il avait posé la main à plat sur le bureau. « J’ai eu le parquet. Le procureur penche pour un classement. »
« Un classement ? Elle a été trouvée dans un congélateur. »
« Un congélateur débranché. Pas de lésion. Pas de témoin. Un cadenas que c’est vous qui avez posé. » Il avait respiré par le nez. « Je ne vous dis pas que je suis d’accord. Je vous dis ce que le procureur va dire. »
Il avait attendu un moment avant de continuer.
« Autre chose. Maître Leroy a déposé plainte ce matin au nom de Mme Chantal. Dégradation volontaire, le cadenas que vous avez forcé. Et harcèlement. »
« Harcèlement de qui ? »
« D’elle. Les captures d’écran de sa page. Vous l’avez nommée dans une publication. »
Je n’avais rien publié. Je ne savais même pas comment on publie.
*
Nathalie m’a appelé mercredi à 20 h 40. Pas de bonjour.
« Je retire ma déclaration. »
« Quelle déclaration ? Vous n’en avez pas fait. »
« Celle que j’allais faire. » Sa voix était étouffée, comme si elle parlait la tête dans un placard. « On a mis un mot sous l’essuie-glace de ma voiture. Dans la boîte aux lettres, un papier avec le nom d’Enzo. Son école, la classe. Écrit à la main. Sans signature. »
« C’est elle ? »
« Je sais pas. Je sais qu’elles sont trois cent douze. »
« Nathalie… »
« J’ai un fils. Il a un plâtre. » Elle a eu un sanglot sec. « Je suis désolée. J’ai vos captures, je les ai toujours. Je les ai pas effacées. Mais je peux plus. »
Elle a coupé. J’ai rappelé. Messagerie.
J’ai mangé le gratin de la femme de Mickaël froid, dans le Tupperware, debout devant le frigo, avec une fourchette de camping. Il restait de la place sur le calendrier des Pompiers, à gauche de « Sam. 2 août — MJC ». Personne n’avait rien noté pour moi.
Le pavillon était vide. Théo, Emma, Céline, Chantal. Plus un bruit, sauf le frigo. J’ai fait le tour des pièces. J’ai éteint, rallumé, éteint. J’ai monté l’escalier jusqu’à la chambre de Chantal, devant la porte fermée. Pas de clé dessus. J’ai posé ma main sur la poignée. Je n’ai pas tourné.
Je ne suis pas fier de cette nuit-là. J’ai appelé Céline quatre fois. Messagerie. J’ai écrit « Je ne t’en veux pas » puis je l’ai effacé, parce que c’était faux et que c’était vrai.
Je me suis assis sur la dernière marche du garage, à côté du vélo rouge. La roue arrière tournait toute seule, un petit quart de tour, quand un scooter est passé dans la rue.
À 1 h 50, un moteur de Twingo s’est arrêté devant le pavillon.
Quelqu’un a tapé à la porte du garage. Trois petits coups. Pas fort.
J’ai failli ne pas ouvrir.
C’était Céline. Seule. Les cheveux mouillés de transpiration, une chemise d’homme par-dessus son tee-shirt, celle de Stéphanie sans doute. Elle avait roulé vitres ouvertes, d’Agde jusqu’ici. Elle sentait la chaleur de la route.
« Les enfants ? »
« Avec Stéphanie. Ils dorment. » Elle regardait derrière moi, le garage, le rectangle vide. « Elle l’a fait enlever. »
« Emmaüs. Lundi. »
Elle a hoché la tête. Elle n’a pas posé de question de plus.
« Je suis pas venue pour ça, Ludo. »
« Du coup, pourquoi t’es là, à deux heures du matin ? »
Elle a plongé la main dans son sac à main, un sac de toile Leclerc plié en deux. Elle en a sorti une feuille pliée en quatre. Un en-tête de laboratoire, un code-barres, des lignes imprimées.
« Sandrine. Mon amie de l’hôpital, tu te rappelles ? Elle est infirmière au labo. Jeudi soir, quand je me suis réveillée, j’avais la bouche pâteuse. Je pouvais pas me tenir debout. Elle m’a pris du sang. Pour ma tension, elle a dit. Elle a fait passer une analyse. Elle m’a rien dit sur le coup, elle voulait être sûre. » Elle a avalé. « Elle m’a appelée cet après-midi. Elle a imprimé ça en douce. »
« C’est quoi ? »
« Lis. »
Je me suis rapproché de la lampe du garage. La feuille tremblait. Pas dans ma main. Dans la sienne, qu’elle ne lâchait pas.
Deux lignes soulignées au stylo bille. Un nom que j’avais déjà vu sur une boîte orange au fond du sac de Chantal.
Doxylamine : 1 240 ng/mL. Et à côté, tapé en gras : Valeur très supérieure à la dose thérapeutique habituelle.
Stéphanie a posé la feuille du labo entre la salière et le pot de moutarde. Elle a mis le doigt sur la ligne soulignée et elle l’a gardé là, comme pour la clouer sur la toile cirée.
« Un cachet de Donormyl, c’est quinze milligrammes. Sandrine m’a fait le calcul au téléphone. Là, on est à plusieurs fois ça. » Elle a regardé sa sœur. « Combien de temps, la tisane ? »
« Depuis mars, a dit Céline. Tous les matins. »
« Tu te réveillais à quelle heure ? »
« Midi. Parfois deux heures. J’étais de nuit, je mettais ça sur le compte de mon boulot. »
Jeudi, 9 h 40. Cuisine d’Agde, rue du Stade, un HLM au troisième sans ascenseur. Un ventilateur sur le frigo qui brassait de l’air tiède. Dans le couloir, deux enfants se chamaillaient pour une tablette. Théo, et la plus petite de Stéphanie. Emma, elle, dormait sur le canapé du salon, la peluche sous le menton, la porte ouverte pour qu’on la voie.
Je n’avais pas dormi. J’avais conduit derrière la Twingo, la gourde de Théo sur le siège passager.
On a entendu un coup de klaxon en bas.
« C’est elle, a dit Stéphanie. Je lui ai donné l’adresse. »
Nathalie est montée avec Enzo. Le plâtre bleu, le sac Lidl avec son goûter. Elle portait un sac à dos de randonnée, avec un ordinateur portable dedans. Elle s’est arrêtée sur le palier, essoufflée, une main sur la rampe.
« J’ai lu votre message à cinq heures du matin, a-t-elle dit à moi seul. Celui avec la photo de la feuille. »
« Vous aviez dit que vous ne pouviez plus. »
« Je sais ce que j’ai dit. » Elle a déposé l’ordinateur sur la table, à côté de la moutarde. « Enzo, va jouer avec les enfants. Prends ta tablette. »
Il est parti sans poser de question. Elle l’a suivi des yeux jusqu’au couloir.
« J’ai pas dormi. J’ai pensé à votre fille, à Enzo, à moi. » Elle a ouvert l’ordinateur. « Je suis là. Ma main tremble pas. »
Elle a cliqué sur un dossier. Il y avait des images, des centaines de petits carrés gris.
« Soixante-trois. Sur quatorze mois. Je les ai toutes sauvegardées, avec la date. Les publications de Chantal, les commentaires, les messages privés. »
Elle a ouvert l’un d’eux. Une liste, tapée dans une messagerie.
La recette de Chantal. 1) Un lieu fermé, sans lumière, sans fenêtre. 2) Dire « dix minutes de silence ». 3) Ne jamais répondre aux coups. 4) À la sortie, un câlin et un goûter. C’est la récompense qui fait que ça marche.
Céline a détourné la tête.
« Elle l’a envoyée à qui ? »
« À moi. En février. Et à beaucoup d’autres. »
« Nathalie. » Stéphanie a croisé les bras. « Vous l’avez essayée. »
Le ventilateur a tourné deux fois. Nathalie a regardé ses mains.
« Une fois. Huit minutes. Dans la salle de bains, avec la porte fermée. Enzo avait cassé la vitre du voisin, j’étais à bout. J’ai mis un minuteur sur mon téléphone. Il a tapé à la quatrième minute. Trois coups, avec le plat de la main. » Elle s’est mordu la lèvre. « Je suis restée jusqu’à huit, parce que j’avais lu qu’il fallait tenir. Après, j’ai ouvert. Il était assis par terre, il comptait. Il m’a dit : “Maman, c’est fini ?” »
« Vous avez arrêté, j’ai dit. »
« J’ai arrêté. Après, j’ai pleuré dans le couloir, sans bruit. » Elle a levé le menton. « Je dis pas ça pour qu’on me plaigne. Je le dis parce que si je le raconte pas, je suis comme elle. »
Céline a posé la main sur son bras. Un moment, personne n’a rien dit.
« Il y a autre chose, a repris Nathalie. Aurélie. Elle est dans le groupe depuis le début. Sa fille, Lola, a été aux urgences en juin. Je l’ai vue dans la salle d’attente, avec un bracelet rose. Aurélie m’a dit qu’elle était tombée du toboggan. » Elle a fait défiler. « Après, elle a posté qu’elle avait fait un “silence” dans la buanderie, à 35 degrés. Ça a eu cent douze mentions j’aime. »
« C’est elle qu’il faut qu’on prévienne, a dit Stéphanie. »
« On ne prévient personne, a dit Céline. Elle ne nous croira pas. »
« Alors qui ? »
Ils se sont tous tournés vers moi. J’étais assis sur le tabouret de la cuisine, avec mon téléphone ouvert sur les quarante photos du carnet. Je ne l’avais pas dit à Nathalie.
« Moreau. »
« Moreau a dit qu’il lui fallait l’original, a dit Céline. »
« Il m’a dit ça. Mais il a Stéphanie, et les soixante-trois captures, et la feuille du labo. Et vous. » J’ai montré Nathalie. « Même si elle retire son nom, il y a les dates. »
« Je ne retire plus rien. »
Céline s’est levée. Elle est allée jusqu’au salon, elle a regardé Emma dormir, elle est revenue.
« Demain. Tous les quatre. Avec l’ordinateur de Nathalie. Moi, je retire ma déclaration. Je dis ce que j’ai écrit à l’hôpital, avant de recopier. »
« Et si Moreau dit que c’est trop tard ? »
« Alors j’aurai dit. »
Stéphanie a rempli les quatre tasses, des tasses dépareillées dont une avec Mickey. Elle a posé la cafetière sur le dessous-de-plat. Elle n’a pas bu.
Elle a ouvert le tiroir sous l’évier, celui où elle mettait les piles et les ficelles. Elle a sorti une enveloppe jaunie, froissée, avec une écriture d’homme.
« Il y a une lettre de papa, a-t-elle dit. Je ne vous l’ai jamais montrée. »
« Août 1993. J’ai onze ans, Céline en a six. »
Stéphanie parlait à la toile cirée. L’enveloppe jaunie était posée à côté de la cafetière. Elle ne l’avait pas ouverte.
« Papa est à Montpellier toute la semaine, pour son travail. Maman veut que je m’excuse auprès de Josette pour une histoire de robe. Je dis non. »
« Josette, c’est ta grand-mère ? a demandé Nathalie. »
« La mère de maman. Elle habite en face. Maman me prend par le bras, on traverse le garage. Il y avait un congélateur blanc, un coffre. Avec un cadenas de vélo à la place du loquet. » Elle a fait tourner sa tasse de Mickey d’un quart de tour. « Dix minutes de silence. »
« Dix minutes, a répété Céline, très bas. »
« Elle a rebranché le sèche-linge dans le garage, pour le bruit. Le soir, elle est pas venue. Le lendemain non plus. »
Personne n’a rien dit. Dans le couloir, la tablette a fait une petite musique de jeu.
« Il y avait un trou pour le câble, a repris Stéphanie. Céline passait du pain par le trou. Elle s’asseyait par terre avec sa couverture de Minnie. Elle tapait trois coups. Moi, je répondais trois coups. »
« Je m’en rappelle pas, a dit Céline. »
« Je sais. Tu étais petite. »
« Si. Je m’en rappelle. » Elle a regardé ses mains. « J’ai dit que je m’en rappelais pas, c’est pas pareil. »
Stéphanie a hoché la tête.
« Papa est rentré le vendredi, à 19 h. Il est resté debout dans le garage, j’ai entendu ses chaussures. Il a vu le cadenas. Après, j’ai entendu l’eau du jardin. Il lavait la Peugeot. »
« C’est dans la lettre ? j’ai demandé. »
« Pas maintenant. » Elle a glissé l’enveloppe sous la salière. « D’abord, on a besoin du carnet, Ludo. L’original. Moreau l’a dit. Sans ça, c’est nos mots contre les siens, et elle sait très bien parler. »
*
À 11 h 05, j’avais la Kangoo devant l’immeuble. L’arrière sentait la colle et le lino neuf, deux rouleaux de 4 mètres couchés sous une bâche, une gourde vide du Lidl qui roulait dans un coin.
« Tu y vas seul, a dit Céline à la fenêtre. »
« Elle est chez Josiane jusqu’à samedi. La maison est vide. »
« Elle a dit trois jours. Elle est jamais partie quand elle a dit. »
« Je prends le carnet et je reviens. Vingt minutes. »
Elle a tendu la main à travers la vitre baissée. Elle m’a pris le poignet, sans serrer.
« Si la Clio est devant, tu fais demi-tour. »
« D’accord. »
J’ai pris la nationale. Quarante minutes avec les camping-cars. J’ai gardé la boîte à gants fermée, avec le cadenas tordu dedans. Je sentais qu’il était là, comme une dent.
La Clio était dans l’allée.
Je me suis garé de l’autre côté de la rue. J’ai attendu deux minutes, les mains sur le volant. Personne aux fenêtres. Le portail était entrouvert. Moi, je ne l’avais pas laissé comme ça.
Je suis monté directement. Troisième marche, quatrième, celle qui craque. La porte de la chambre de Chantal était grande ouverte.
La pièce était vide. Pas rangée, vide. Le lit refait au carré, les draps tirés comme à l’hôpital. Sur la table de chevet, le verre, et la lampe. Rien d’autre. J’ai ouvert le tiroir. Une boîte de mouchoirs. J’ai regardé sous le matelas, derrière l’armoire, dans le cabas accroché à la porte.
Le carnet n’était nulle part.
Et la boîte de tisane non plus.
« Tu cherches quelque chose, mon petit ? »
Elle était en bas. Elle ne criait pas. Elle avait la voix qu’elle prenait pour dire que le déjeuner était prêt.
Je suis descendu. Elle était assise à la table de la cuisine, en blouse bleue à fleurs, devant un bol de haricots verts qu’elle équeutait. Elle en avait déjà fait un tas. Elle ne levait pas la tête.
« Je pensais que tu étais chez Josiane. »
« Josiane a son mari qui rentre de l’hôpital. Et puis moi, trois jours, j’en ai pas besoin. Je suis chez moi. » Elle a cassé un haricot. « Ta chambre aussi, je l’ai faite. Et celle des petits. »
« Où est le carnet ? »
« Quel carnet ? »
« Chantal. »
« Ah, tu m’appelles Chantal. » Elle a eu un petit sourire pour le bol. « Il y a des choses qui disparaissent, Ludovic, quand on est méchant avec une vieille dame. Moi, je dis rien. Mais je suis pas bête. Cherche pas, mon petit. »
« C’est toi qui l’as caché. »
« Ou c’est toi qui l’as pris. » Elle a enfin levé les yeux. Elle ne clignait presque pas. « Jeudi soir, l’élastique était à l’envers. Je mets toujours l’élastique à l’endroit. Tu t’es cru discret ? »
J’ai senti le carrelage sous mes semelles, froid malgré le 38.
« Les gendarmes ont déjà… »
« Les gendarmes ont un dossier vide. » Elle a posé un haricot sur le tas. « Et moi, j’ai un avocat qui t’écrit en recommandé. Vingt-deux mille euros, trente jours. Tu comptes les jours, au moins ? »
Je n’ai rien dit. J’avais dit trop souvent « mamie est sévère » dans cette cuisine.
La porte du jardin s’est ouverte derrière moi.
Un bruit de roues sur le carrelage. Quelqu’un entrait en poussant quelque chose, un petit vélo rouge, avec de la terre dans la chaîne.
C’était Théo.
À 13 h 05, j’avais le carnet dans les mains, et Chantal ne savait toujours pas où il était.
Je vais dire comment on en est arrivés là.
Dans la cuisine, Chantal avait posé son haricot. Théo est resté dans l’encadrement de la porte du jardin, une main sur le guidon. Il regardait le carrelage.
« Tiens, mon grand. Tu es venu voir mamie ? »
« J’ai voulu mon vélo. »
« Ah. » Elle a essuyé ses doigts sur sa blouse. « Tu peux le laisser dans l’entrée, il est sale. »
« Je le mets au garage, a dit Théo. Papa, je peux ? »
« Vas-y. »
« Samedi, les petits viennent, Ludovic, a dit Chantal. J’ai neuf enfants à la garderie. Je compte sur Théo pour m’aider. Il est très gentil avec les petits. »
« On verra samedi. »
« On verra, a-t-elle répété, très doucement. »
Elle n’allait plus dans le garage depuis lundi. Il était vide. Elle ne nous a pas suivis.
*
La porte basculante est restée à moitié fermée, pour la lumière. Il faisait 40 degrés là-dedans, ça sentait la poussière chaude et l’huile de chaîne. Théo a couché le vélo sur le flanc. Il a mis un doigt devant sa bouche. Puis il a retourné la selle.
Un sac de congélation, avec la fermeture Zip. Tenu par trois tours de scotch d’emballage marron.
« Tu l’as pris où, ce scotch ? »
« À l’établi. T’avais pas vu. »
« Théo. Tu étais dans la Kangoo ? »
« Derrière les rouleaux. Tu avais pas bien attaché la bâche. » Il a haussé les épaules. « Y avait la gourde du Lidl, j’ai pas bu. »
« Quarante minutes, sous une bâche. À Agde, Tata va devenir folle. »
« Je voulais voir si tu y allais vraiment. »
Il m’a regardé en face pour la première fois depuis la cuisine.
« Si tu cherchais, papa. Ou si tu allais dire encore que mamie, elle est sévère. »
J’ai ouvert la bouche. Je l’ai refermée. Je n’avais rien à répondre à un gamin qui a encore des autocollants sur son cartable.
« Jeudi soir, je t’ai vu par la porte, a-t-il continué. Tu prenais des photos. Vendredi, mamie est partie chercher le pain, j’ai pris le carnet sur la table. Je l’ai mis dans mon cartable. Chez Tata, elle regarde dans les sacs, pour les goûters. Alors je l’ai gardé sur moi. Et ce matin, quand j’ai vu la Clio, j’ai collé le sac sous la selle. Mamie regarde jamais le vélo. Elle dit que c’est un truc de bébé. »
« Merci, mon grand. »
« De rien. »
Je me suis assis sur le sol de béton. J’ai défait le scotch avec les ongles.
Le carnet était tel que je l’avais laissé. La toile cirée noire, l’élastique, une odeur de lavande et de renfermé. J’ai ouvert à la dernière page écrite.
Sam. 2 août. MJC. 9 enfants. Voir si le local de rangement ferme à clé.
En dessous, d’une écriture plus serrée : Cadenas n° 2, dans le cabas.
Je n’ai pas lu à voix haute. Théo a lu par-dessus mon épaule, les lèvres en mouvement.
« C’est quoi, “local” ? »
« Une pièce. Ferme tes yeux deux secondes. »
Il ne les a pas fermés.
Je suis revenu à la première page. Je ne l’avais jamais vue : elle était collée à la couverture, la colle de toile cirée avait pris avec la chaleur, et j’avais photographié à partir de la vingtième. Je l’ai décollée du pouce, doucement.
Une écriture que je ne connaissais pas. Ronde, appliquée, à l’encre violette.
1969. Chantal, 7 ans. Cave de Sète. 40 minutes. A pleuré.
Ce n’était pas la main de Chantal. J’ai tourné trois pages. Les mêmes colonnes. Date, nom, durée, résultat. Un nom, toujours le même, des durées qui s’allongeaient. Puis, en 1988, l’encre violette s’arrêtait en plein milieu d’une ligne, et l’écriture de Chantal prenait la suite, sans changer de colonnes.
Josette. Elle lui avait passé le carnet, comme on passe une cocotte.
« Papa ? »
« Oui. »
« Elle va pas nous le faire, samedi ? »
« Non. »
J’ai dit ça trop vite. Il l’a vu.
*
J’ai chargé le vélo à l’arrière, sur les rouleaux. Chantal nous a regardés partir depuis le seuil, un torchon à la main. Elle a dit « Tu reviens manger, mon petit, il y a des haricots » pour tout le voisinage. Théo s’est assis à l’avant, sur le siège de Céline, le sac de congélation sur ses genoux. Il a tenu le carnet contre lui pendant toute la nationale.
À Agde, Céline a pris Théo dans ses bras sur le palier. Elle ne lui a pas crié dessus. Elle a dit « Tu es fou, tu es complètement fou » en pleurant dans ses cheveux.
Le soir, Stéphanie a décacheté l’enveloppe. Elle a lu à voix haute, debout, sans hausser le ton.
« Sète, le 12 mars 2009. Ma Stéphanie. Le vendredi de l’été 93, je suis rentré à 19 h. J’ai vu le cadenas sur le coffre. J’ai entendu taper. J’ai su. J’ai pris le tuyau et j’ai lavé la voiture. Je n’ai pas eu le courage. Je suis parti en 1996, et je n’ai pas eu le courage de vous dire pourquoi. Je ne te demande pas de me pardonner. Garde cette lettre. Si ta mère recommence avec d’autres enfants, elle servira à quelque chose. Papa. »
Elle a plié la feuille en quatre.
« Il est mort en 2010, a-t-elle dit. Elle était dans sa veste. »
À 20 h 40, j’ai appelé Moreau. Il a décroché à la première sonnerie.
« Vous l’avez ? »
« L’original. Et une lettre de 2009. »
« Apportez tout demain à 8 h, à la brigade. Je fais un reçu. »
« Vous l’arrêtez quand ? »
Il y a eu un silence de quelques secondes, avec un bruit de papier.
« Monsieur Martin. Je ne peux pas la placer en garde à vue avant lundi. Le substitut a lu le dossier de l’hôpital, aucune lésion. Un carnet de 1969, il me parle de prescription. Il me répond lundi. »
« Elle a un cadenas jaune dans son cabas. Pour samedi. »
« Samedi, je viendrai. »
Samedi 2 août, 13 h 10. Il restait cinquante minutes.
J’avais remis le carnet à Moreau la veille, à 8 h 05, contre un reçu écrit au stylo bille : « Pièce n° 1, carnet toile cirée noire, 1 exemplaire ». Il avait lu la dernière page debout, sans s’asseoir. Il avait pris la lettre de Gérard dans un sachet plastique. Puis il m’avait dit :
« Vous ne venez pas samedi. »
« Elle a écrit “voir si le local ferme”. »
« Je sais lire, monsieur Martin. Restez à Agde. »
Je n’étais pas resté à Agde.
*
« Il a dit dehors, a dit Stéphanie dans sa cuisine, à 11 h. Il a pas dit qu’on pouvait pas s’asseoir. »
« Moi j’y vais, a dit Céline. C’est ma mère. C’est moi qui ai signé. »
Nathalie rangeait ses papiers dans le sac à dos. Elle avait imprimé les 63 captures, relié avec des spirales de la papeterie du centre commercial, 7,90 €.
« Et Enzo ? a demandé Céline. »
« Il est inscrit à la garderie depuis juin. Neuf enfants, c’est écrit dans le carnet. » Nathalie a refermé la fermeture éclair. « Si j’en retire un, elle compte et elle comprend. Il y va. Moi, je reste derrière la vitre de la porte, je le vois d’où je suis. »
« Tu es sûre ? »
« Non. » Elle a regardé le plâtre bleu d’Enzo, qui dessinait sur la nappe. « Mais je l’ai déjà laissé huit minutes dans une salle de bains. Là, j’aurai le droit de regarder. »
Stéphanie gardait les enfants chez la voisine du deuxième. Théo a voulu venir. On a dit non. Il est resté sur le palier, avec le vélo rouge couché à ses pieds. Il n’a pas dit au revoir.
*
La MJC de Béziers sent la cire et le café tiède. 13 h 40. Un hall avec des affiches de théâtre, une fontaine à eau en panne, et au fond, une salle avec des chaises en cercle. Une affiche rose sur la porte : « Atelier Silence & Respect. Samedi 2 août, 14 h. »
Chantal avait installé une table avec une urne de verveine et des gobelets en carton. Treize chaises. Elle portait son chemisier crème, celui des mariages, et ses boucles d’oreilles en perles. Elle disposait les gobelets un par un, en rangs.
Mickaël est arrivé avec deux collègues du chantier. Polos orange, chaussures pleines de plâtre. Ils se sont assis au dernier rang, bras croisés. Mickaël m’a fait un signe, deux doigts au front.
« Ils sont là, m’a-t-il glissé. Si ça chauffe, ils bougent. »
Mon téléphone a vibré.
Moreau : Je suis sur le parking. Ne faites rien.
Les mères sont arrivées par grappes. Douze, comme sur l’affiche. Des poussettes dans le hall. Une dame avec un cabas du Lidl, une autre avec un bébé endormi sur l’épaule. Elles disaient « Bonjour, madame Chantal » comme à la directrice de l’école. Aurélie est arrivée à 13 h 52, en robe blanche, un sac en paille. Elle s’est assise au premier rang, pile devant l’estrade. Elle n’a pas regardé Nathalie.
Chantal a pris la clé du local de rangement au bout du couloir. Je l’ai suivie du regard par la vitre.
Un battant gris, une poignée basse. Elle l’a ouvert, elle a regardé à l’intérieur : des tapis de gym, des cartons, une ampoule nue. Elle est entrée. La porte s’est refermée sur elle. Elle a tourné la poignée de l’intérieur, plusieurs fois. Rien. Elle l’a rouverte de l’extérieur, calmement. Elle a hoché la tête.
Elle a sorti de son cabas un cadenas jaune. Un neuf, avec encore l’étiquette de prix. Elle l’a passé dans le crochet. Elle l’a fermé, elle l’a tiré. Puis elle l’a enlevé, elle l’a remis dans le sac.
Le même modèle que celui de mon garage. 6,90 € chez Leclerc. Je l’avais fixé moi-même avec deux vis de 4.
Céline m’a pris le bras.
« Respire, Ludo. »
« Je respire. »
Josiane est arrivée en retard, à 13 h 55. La soixantaine, une coiffure impeccable, un sac Leclerc au bras. Chantal l’a embrassée sur les deux joues. Josiane a regardé le local au fond du couloir. Elle s’est arrêtée au milieu du hall.
« Chantal. Le petit placard, là. Tu vas pas mettre les enfants dedans, hein ? »
« Josiane. »
« Je te demande. »
« Tu viens ou tu rentres chez toi ? »
Josiane a serré son sac. Elle a regardé Chantal, puis le placard, puis le sol. Elle s’est assise au troisième rang, à côté d’une poussette.
Chantal nous a vus. Elle n’a pas bronché. Elle a eu un petit sourire, comme au marché devant des voisins.
« Les familles sont toujours les bienvenues, a-t-elle dit à la salle, d’une voix de maternelle. Ludovic, Céline. Au fond, si vous voulez bien. »
À 14 h 02, les enfants sont passés dans la salle d’à côté, avec une animatrice de la MJC en tee-shirt vert. Nathalie a suivi Enzo jusqu’à la vitre. Elle s’est plantée derrière, sac à dos sur le ventre. Neuf petites têtes autour d’un tapis de dessin.
Chantal est montée sur l’estrade. Elle a tapoté le micro. Un larsen court.
« Mesdames. Merci d’être venues. Je vais vous parler de quelque chose qu’on a perdu : le silence. »
Au premier rang, une chaise a raclé le parquet.
Aurélie s’était levée. Elle tenait son sac de paille à deux mains devant son ventre.
« Madame Chantal. Je voulais dire… Je m’appelle Aurélie. Ma fille s’appelle Lola. Le 14 juin, elle a passé la nuit aux urgences pédiatriques de Béziers. »
Chantal a souri.
« Je sais, ma chérie. Je te l’ai déjà dit. Elle est tombée du toboggan. »
« Non, a dit Aurélie. Elle est pas tombée du toboggan. »
« Tu as très bien fait, Aurélie. Assieds-toi. »
Chantal avait dit ça dans le micro, avec la voix qu’elle prenait pour féliciter un enfant qui a rangé ses chaussures. Sa voix remplissait toute la salle.
« Non, a dit Aurélie. Je m’assieds pas. »
Elle a sorti son téléphone du sac de paille. Elle tremblait, mais elle tenait l’écran bien droit, tourné vers les chaises.
« Lola est restée vingt-cinq minutes dans la buanderie. Il faisait 35 degrés. Vous m’aviez dit que ça marchait. Quand je l’ai ressortie, elle ne parlait plus. À l’hôpital, ils lui ont mis une perfusion. L’infirmière a dit “déshydratation”. J’ai dit toboggan. »
« Parce que c’était vrai, ma chérie. »
« Parce que vous me l’avez écrit. » Elle a lu l’écran à voix haute. « “Dis toboggan, ils comprennent pas. Bisous, Chantal.” Vingt-trois heures dix. »
Un petit bruit s’est fait entendre dans la salle. Une mère a serré son bébé contre elle.
« Elle invente, a dit Chantal au micro. Elle est épuisée, la pauvre. »
Céline s’est levée à côté de moi. Elle n’a pas dit un mot. Elle a remonté l’allée entre les chaises, droit devant, en jean et en chemise propre. Elle est montée sur l’estrade. Elle a posé sa main sur le micro, sans le lui arracher.
« Maman. Donne-le-moi. »
« Céline. Tu es fatiguée, tu ne sais plus ce que tu dis. »
« Donne-le-moi. »
Chantal l’a lâché. J’ai vu ses doigts s’ouvrir un par un.
*
« Je suis la fille de Chantal, a dit Céline. »
Sa voix a grincé. Elle a toussé et elle a recommencé, plus bas.
« Je travaille de nuit à l’hôpital. Je vais vous dire ce que je sais. Depuis mars, je bois une tisane tous les matins. Il y avait du Donormyl dedans. Une analyse l’a montré le 24 juillet : plusieurs fois la dose. Je dormais jusqu’à midi. Pendant ce temps-là, ma mère gardait ma fille. »
Elle a regardé la salle. Elle n’a regardé personne en particulier.
« En avril, mon fils m’a dit qu’il avait été enfermé à la cave. Je l’ai cru. Et j’ai rien dit. Parce que ma mère avait payé la maison, et parce que j’avais appris toute petite que c’est ça, une famille : on se tait. Le 25 juillet, j’ai signé un papier à la gendarmerie qui disait que ma mère n’est pas dangereuse. C’est faux. J’ai signé parce que j’avais peur. » Elle a avalé. « Ma fille a trente et une lignes dans un carnet. J’étais sa mère. »
« Ce n’est pas vrai, a dit Chantal, du bout de la salle. Dix minutes de silence, ça n’a jamais… »
« Ça a jamais fait de mal à personne, a fini Céline. Si. À moi. »
Une mère s’est levée. Puis une autre. Les poussettes ont commencé à rouler. Les chaises raclaient le parquet, quelqu’un a dit « Où est ma fille ? », « La garderie, vite ». Aurélie était déjà dans le couloir.
J’ai fait signe à Nathalie, à travers la vitre. Elle avait ses spirales sous le bras, les 63 captures. Elle a hésité une seconde, elle a regardé les petits derrière elle, et elle est entrée.
C’est moi qui lui ai fait signe. Je le dis tout de suite, je ne vais pas le garder pour la fin.
Chantal est descendue de l’estrade, calmement, avec son cabas dans la main gauche. Un des collègues de Mickaël s’est levé à moitié. Elle lui a souri.
« Je vais aux toilettes, jeune homme. Je peux ? »
Il s’est rassis. Elle a posé le cabas sur sa chaise et elle est sortie par la porte latérale, celle qui donne sur le couloir.
« Ludo, a dit Mickaël. »
« Je sais. »
Je ne bougeais pas. Moreau avait écrit Ne faites rien. Au troisième rang, Josiane s’était mise debout sans que je la voie faire. Elle fixait le cabas sur la chaise de Chantal, la bouche à moitié ouverte.
« Ludo. Viens voir. »
Le cabas était ouvert. Dessus, un mouchoir en tissu. Dessous, un cadenas jaune, tout neuf, l’étiquette à 6,90 € encore accrochée à l’anse. À côté, un anneau avec trois clés.
« C’est celui qu’elle m’a montré en juin, a murmuré Josiane. Elle m’a dit que c’était pour le vélo de son petit-fils. »
« Où est la clé du local ? »
« Sur l’anneau. »
Un cri est venu de la salle d’à côté. Nathalie.
« Enzo ! »
Je me suis retourné. À travers la vitre, huit enfants autour du tapis. L’animatrice en tee-shirt vert comptait avec ses doigts. Nathalie était déjà dans le couloir, la gorge nouée.
« Elle l’a pris, a dit l’animatrice. Madame Chantal. Elle a dit que sa maman le demandait. »
J’ai attrapé l’anneau. Josiane m’a poussé dans le dos du plat de la main.
Le couloir faisait vingt mètres. La porte grise, au bout. Chantal n’était pas devant. Elle n’était nulle part.
J’ai entendu.
Trois petits coups. Pas forts. Avec le plat de la main, à hauteur d’enfant.
Je me suis agenouillé. J’ai essayé la première clé, elle ne rentrait pas. La deuxième non plus. La troisième s’est enfoncée dans la serrure avec un petit bruit sec.
Elle a tourné.
La porte a commencé à s’ouvrir.
Lundi 4 août, 16 h 40. Couloir du tribunal judiciaire de Béziers, un banc en bois, un distributeur de café en panne.
Chantal est passée devant moi, entre deux gendarmes. Elle avait le même chemisier crème que samedi. Elle ne m’a pas regardé.
« Mise en examen, m’a dit Moreau après, au distributeur. Séquestration de mineurs. Violences habituelles sur mineurs de moins de quinze ans. Administration de substances nuisibles sur sa fille. Contrôle judiciaire : interdiction d’approcher les enfants, Céline, Stéphanie, vous, Madame Nathalie et Madame Aurélie. Interdiction de travailler auprès de mineurs. Interdiction de se rendre à Béziers. »
« Elle dort où ? »
« Je ne vous le dirai pas, monsieur Martin. Et vous ne le demanderez pas. »
Je n’ai pas demandé.
*
Je dois revenir à samedi.
La porte du local s’est ouverte sur une ampoule nue, des tapis de gym roulés et un petit garçon assis par terre, le plâtre bleu sur les genoux. Il n’avait pas pleuré. Il avait les yeux ronds.
« J’ai compté, a dit Enzo. Jusqu’à deux cent quarante. »
Quatre minutes. Nathalie s’est mise à genoux, elle l’a pris contre elle, elle n’a pas dit un mot. Elle sentait la sueur et le papier chaud des photocopies.
« Mamie Chantal a dit que c’était un jeu, a dit Enzo dans son cou. Elle a dit que je devais pas parler. J’ai tapé une fois, trois coups, comme maman m’avait dit. »
« T’as très bien fait, a soufflé Nathalie. T’as très bien fait. »
Je tenais encore le trousseau. Mes doigts ne voulaient pas lâcher.
Par la porte vitrée du hall, j’ai vu Chantal sur le parking, son sac à main sous le bras. Elle avait laissé le cabas sur la chaise, avec le cadenas dedans. Elle avançait vers sa Clio, à pas réguliers. Moreau l’attendait devant le capot, avec deux collègues en uniforme.
« Madame. Vous êtes placée en garde à vue pour séquestration d’un mineur. »
« Dix minutes, adjudant. » Elle a ouvert son sac, comme pour chercher ses clés. « Il aurait fait dix minutes. »
« Il en a fait quatre. Et on vous a vue le mettre dedans. »
Elle l’a regardé, longtemps. Puis elle a tendu ses poignets, avec l’air de quelqu’un qui rend un service.
*
Voilà le reste, dans l’ordre où je l’ai appris.
Dimanche, Josiane est allée à la gendarmerie avec son sac Leclerc sur le bras. Quatre heures d’audition. Elle a dit à Moreau que Chantal lui avait montré le carnet en 2012, à Sète, sur la table du salon. « J’ai dit que c’était des histoires de vieux. J’ai rien dit après. » Elle a aussi parlé du cadenas montré en juin. Moreau a tout noté.
Dimanche soir, à minuit, le groupe « Éducation bienveillante, Béziers et alentours » a disparu. Nathalie m’a envoyé une capture : Ce groupe n’est plus disponible. Mille deux cent quatorze membres. Quatre cents signalements en deux jours, et une réquisition de la gendarmerie.
Mardi matin, le courrier de Maître Leroy. Une page. Sa cliente renonçait à sa demande de remboursement et retirait sa plainte pour dégradation. Le notaire me l’avait déjà dit au téléphone : les 22 000 €, c’était un don déclaré en 2023, écrit, signé, pas un prêt. J’avais payé deux ans avec ça sur le dos, et ça n’avait jamais été une dette.
J’ai porté le cadenas tordu à Moreau. Je l’ai sorti de la boîte à gants, il avait pris la forme de ma poche. « Pièce n° 7 », a écrit l’adjudant.
Ce jour-là, j’ai dit le reste. Dans un bureau sans fenêtre, avec un gobelet d’eau.
« J’ai acheté le congélateur. 80 €, sur Leboncoin, un coffre blanc de 250 litres. C’est moi qui l’ai branché, c’est moi qui l’ai débranché quand elle me le disait. Le cadenas, c’est moi aussi. Deux vis de 4, un samedi matin. Théo m’a dit deux fois que mamie l’enfermait. Les deux fois, je lui ai dit qu’elle était sévère mais qu’elle l’aimait. »
« Je le note, a dit Moreau. »
« Je n’ai pas fini. »
« Monsieur Martin. Je note. » Il a levé les yeux. « Le procureur ne retient rien contre vous pour l’instant. Le juge vous entendra comme témoin. Ce que ça veut dire pour le reste, ce n’est pas à moi de le dire. »
Je n’ai pas dit merci.
Céline a été entendue le même jour. Elle a dit ce qu’elle a dit à la MJC, mot pour mot. Moreau lui a répondu que sa déclaration du 25 juillet, il faudrait l’expliquer au juge. Elle a dit : « Je sais. »
Mercredi, mon patron a appelé à 7 h 12. Il a dit : « Reviens lundi. J’ai écrit aux pharmacies. » Je lui ai dit que je viendrais. Il a ajouté qu’il avait gardé mon casier, avec mes genouillères. Je n’ai rien répondu à ça non plus.
Le congélateur n’est pas revenu. Emmaüs m’a dit qu’il était parti lundi, vendu comptant à un monsieur, 40 €, personne n’avait noté son nom. Moreau a pris les photos du carnet à la place. Dans le garage, le rectangle propre est resté au fond, avec les quatre ronds des pieds. Je n’ai pas essayé de le recouvrir.
*
Céline est revenue au pavillon vendredi, avec les enfants. Elle dort dans la chambre d’Emma, sur un matelas. On n’a pas parlé de nous. On a parlé du pédopsychiatre de l’hôpital, jeudi 14 h pour Emma, mardi pour Théo, et du lait.
Samedi 9 août, 18 h. Il faisait encore chaud sur le béton de l’allée.
J’avais dévissé les roulettes du vélo rouge le matin, avec la clé de 13, parce que Théo me l’avait demandé. Il a fait le tour de l’allée, très droit, les genoux écartés, la langue entre les dents. Il a freiné devant le garage, les deux pieds à terre.
Emma était sur la marche de la cuisine, la peluche sous le menton, un morceau de gâteau LU dans l’autre main. Elle regardait le vélo. Elle a levé le bras.
« Encore. »
Théo m’a regardé. Je n’ai rien dit. Il a poussé le sol du pied, et il est reparti.
