Le premier été après notre installation, j’avais tondu la pelouse presque tous les week-ends.
Au départ, Travis devait s’en occuper une fois sur deux.
Nous en avions discuté dans la cuisine.
Il avait accepté immédiatement.
« Aucun souci, Ryan. On alterne. »
La première semaine, il l’avait fait.
La suivante, il avait eu quelque chose de prévu.
Puis il avait été fatigué.
Puis il avait expliqué que la tondeuse faisait un bruit étrange.
J’avais fini par sortir la machine moi-même.
Je me souvenais de l’herbe humide collée à mes chaussures.
De la chaleur sur ma nuque.
De Travis qui passait devant la fenêtre du salon sans s’arrêter.
Il ne faisait pas semblant de ne pas me voir.
Il ne semblait même pas considérer qu’il avait quelque chose à faire.
La différence était importante.
Et pourtant, je continuais.
Les gouttières avaient suivi le même chemin.
À l’automne, les feuilles s’y accumulaient.
Je montais sur l’échelle pour les nettoyer.
Travis disait qu’il allait m’aider.
Puis son téléphone sonnait.
Ou il devait sortir.
Ou il promettait de s’en occuper le lendemain.
Le lendemain, rien ne changeait.
Je finissais seul.
J’avais commencé à organiser mes week-ends en fonction des travaux qui ne pouvaient pas attendre.
Pendant que certains de mes collègues parlaient de leurs voyages ou de leurs loisirs, je calculais combien de temps il me faudrait pour entretenir la maison.
Je ne leur expliquais pas vraiment ma situation.
Je disais simplement que j’avais des choses à réparer.
Cela me paraissait plus facile.
Un jour, j’avais remarqué une fuite sous l’évier de la salle de bains des invités.
Au début, ce n’était qu’une petite quantité d’eau.
J’avais demandé à Travis de regarder.
« Je m’en occuperai », avait-il répondu.
Une semaine avait passé.
Puis une autre.
L’humidité avait commencé à abîmer le bois du meuble.
J’avais trouvé une odeur désagréable en ouvrant les portes sous le lavabo.
Je m’étais accroupi pour regarder les raccords.
Une pièce devait être remplacée.
J’avais acheté le matériel et effectué la réparation après le travail.
Pendant que je serrais les raccords, j’avais pensé aux mains de papa.
Il aurait su exactement quoi faire.
Il aurait probablement réparé le problème en quelques minutes.
Moi, j’avais dû vérifier plusieurs fois pour être certain de ne pas aggraver la fuite.
Quand j’avais terminé, je m’étais senti satisfait.
Puis j’avais remarqué que Travis n’était même pas venu voir si j’avais besoin d’aide.
Je m’étais dit que ce n’était pas grave.
C’était devenu ma phrase préférée.
Ce n’est pas grave.
Il traverse une période compliquée.
Il me rendra service une autre fois.
Les mois avaient passé et cette autre fois n’était jamais arrivée.
Le lave-vaisselle avait ensuite commencé à faire un bruit inquiétant.
Un soir, il s’était arrêté complètement.
L’eau sale était restée au fond.
Travis avait assuré qu’il trouverait un réparateur.
J’avais attendu.
Trois semaines.
Pendant ces trois semaines, l’odeur dans la cuisine avait empiré.
Je nettoyais ce que je pouvais.
Je faisais la vaisselle à la main.
Travis continuait à déposer ses assiettes dans l’évier.
Finalement, j’avais acheté une pompe de remplacement.
J’avais posé une lampe près de l’appareil et passé une bonne partie de la nuit à démonter les éléments nécessaires.
J’avais consulté un tutoriel vidéo pour comprendre l’installation.
Quand le lave-vaisselle avait redémarré, j’avais ressenti un soulagement immédiat.
Le lendemain, Travis avait ouvert la porte de la machine.
« Ah, ça remarche ? Super. »
C’était tout.
Pas une question.
Pas un merci.
Je m’étais surpris à attendre quelque chose de plus.
Un simple mot aurait suffi.
Puis j’avais eu honte de cette attente.
Aujourd’hui, c’est cette honte qui me paraît la plus triste.
Je n’aurais jamais dû me sentir embarrassé de vouloir être reconnu pour un effort réel.
Mais je connaissais tellement bien le fonctionnement de notre famille que je préférais minimiser mes besoins.
J’étais devenu très doué pour cela.
Il y avait pourtant quelqu’un qui voyait ce qui se passait.
Connor.
Nous nous connaissions depuis longtemps.
Il faisait partie des rares personnes avec qui je pouvais parler sans devoir choisir soigneusement chaque mot.
Un soir, nous étions allés boire une bière.
Il m’avait demandé comment se passait la vie dans la maison.
J’avais commencé par répondre que tout allait bien.
Puis j’avais parlé des factures.
Des courses.
De la pelouse.
Du lave-vaisselle.
Connor avait posé son verre.
Il m’avait regardé sans sourire.
« Ryan, qu’est-ce qu’il fait, ton frère, à part vivre là ? »
J’avais haussé les épaules.
« Il travaille. Enfin, quand il a des ventes. »
« Et pour la maison ? »
Je n’avais pas su quoi répondre immédiatement.
Connor avait attendu.
Je m’étais entendu défendre Travis.
« Il n’est pas très organisé. Tu le connais. »
Connor avait secoué la tête.
« Je le connais, oui. C’est justement pour ça que je te pose la question. »
Je n’avais pas aimé ce qu’il disait.
Pas parce qu’il était injuste.
Parce que je commençais à comprendre qu’il avait raison.
Je m’étais dépêché de changer de sujet.
Je n’étais pas encore prêt à regarder notre arrangement en face.
Puis Britney était entrée dans la vie de Travis.
Au début, je l’avais trouvée agréable.
Elle était sociable.
Elle parlait facilement.
Elle semblait aimer mon frère et savait rire à ses plaisanteries.
Je n’avais aucune raison de m’opposer à leur relation.
Et je n’avais aucune envie de devenir le frère qui se plaignait de voir quelqu’un entrer dans la maison.
Les premières semaines, Britney venait simplement passer du temps avec Travis.
Elle restait parfois pour dîner.
Puis elle avait commencé à dormir sur place.
Ensuite, elle avait laissé quelques affaires.
Bientôt, sa présence ne ressemblait plus à celle d’une invitée.
Elle vivait pratiquement chez nous.
Personne ne m’avait demandé mon avis.
Un soir, j’étais rentré après une longue journée de travail et j’avais remarqué que le salon avait changé.
Les meubles n’étaient plus disposés comme avant.
Plusieurs décorations avaient disparu.
Et les plans encadrés que papa avait conservés avaient été retirés du mur.
Je les avais cherchés.
Ils se trouvaient dans un placard du couloir.
Empilés derrière d’autres objets.
J’avais demandé à Travis ce qui s’était passé.
Il avait expliqué que Britney voulait rendre le salon plus agréable.
« Elle a de bonnes idées », m’avait-il dit.
J’avais regardé les cadres.
Certains avaient appartenu à papa depuis des années.
Je ne prétendais pas que chaque objet devait rester éternellement à sa place.
Je savais qu’une maison habitée changeait.
Mais j’aurais voulu qu’on me demande mon avis.
Je possédais la moitié de cette maison.
Et j’étais aussi le fils de l’homme dont on retirait les souvenirs des murs.
J’avais dit à Travis que nous aurions dû en parler.
Il m’avait répondu que je prenais les choses trop au sérieux.
Cette remarque m’avait fait taire.
Encore.
Je n’avais pas envie de transformer une décoration en dispute familiale.
Alors j’avais remis les cadres à l’abri.
Je les avais rangés soigneusement.
Puis j’étais retourné à mon travail.
Ce comportement m’avait paru raisonnable.
Il ne l’était pas.
Chaque fois que je me taisais, je leur apprenais qu’ils pouvaient décider sans moi.
Les semaines suivantes, Britney avait continué à modifier la maison.
Elle choisissait où placer les meubles.
Elle organisait le salon.
Elle parlait des pièces comme si Travis et elle avaient seuls le droit d’en décider.
Parfois, elle me demandait de déplacer quelque chose.
Je le faisais.
Je me disais que cela ne me coûtait rien.
Mais les changements s’accumulaient.
Un soir, je m’étais installé devant mon ordinateur après avoir terminé mon travail habituel.
J’avais encore plusieurs heures de tâches pour un client indépendant.
Depuis le salon, j’entendais une émission de téléréalité.
Le volume était élevé.
Travis et Britney riaient.
Je leur avais demandé de baisser un peu le son.
Ils l’avaient fait pendant quelques minutes.
Puis le bruit avait repris.
J’avais fermé la porte de ma chambre.
J’avais mis un casque.
Je m’étais remis au travail.
C’était devenu une routine.
Le matin, je me levais avec une liste de choses à faire.
Je partais au bureau.
Je rentrais.
Je réparais, nettoyais ou payais quelque chose.
Ensuite, je travaillais encore pour mes clients.
Je trouvais rarement un moment pour simplement me reposer dans la maison.
Et lorsque je voulais m’asseoir au salon, j’avais souvent l’impression de déranger.
Je détestais cette sensation.
C’était pourtant chez moi.
J’avais le même nom sur les documents de propriété.
Les mêmes droits légaux.
La même histoire familiale attachée aux murs.
Mais, dans les gestes quotidiens, tout semblait déjà décidé.
Travis était chez lui.
Britney était chez elle.
Moi, j'étais celui qui veillait au fonctionnement de l’endroit.
Je n’avais pas encore trouvé les mots pour le dire.
Connor, lui, les avait trouvés.
Lors d’une autre soirée, je lui avais raconté les changements dans le salon.
Il avait écouté.
Puis il m’avait demandé ce que Britney payait pour vivre dans la maison.
J’avais admis que nous n’avions rien établi.
Il avait demandé si Travis versait régulièrement sa part des charges.
J’avais regardé mon verre.
« Pas toujours. »
Connor avait laissé passer quelques secondes.
« Tu comprends que tu leur facilites la vie à tous les deux ? »
J’avais répondu que nous étions une famille.
Il avait acquiescé lentement.
« D’accord. Mais qui te facilite la vie, à toi ? »
Cette question était restée avec moi.
Je l’avais emportée jusque dans ma voiture.
Puis jusque dans ma chambre.
Je ne savais pas quoi en faire.
Je pensais encore que l’amour familial exigeait de supporter certaines choses.
Je pensais que si je restais patient, Travis finirait par reconnaître mes efforts.
J’attendais une prise de conscience qui ne venait jamais.
Et pendant que j’attendais, les objets de papa disparaissaient progressivement de notre quotidien.
Jusqu’au soir où j’avais trouvé quelque chose dans la poubelle du garage.
Quelque chose que je n’aurais jamais imaginé voir là.
Une boîte en bois.
Petite.
Usée sur les bords.
Fabriquée par les mains de mon père.
Sa boîte à pêche.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Quand j’ai retrouvé un souvenir de papa dans la poubelle, j’ai compris ce que valait réellement ma place dans cette maison
J’avais trente ans quand j’ai compris que mon frère pouvait m’oublier pendant cinq heures sans même trouver cela inquiétant
Part 2 of 15
