
Papa a baissé sa vitre. Il avait coupé le moteur pour entendre, et il n’entendait pas mieux que moi.
Jusque-là, je n’avais que la bouche de maman. Maintenant, sa voix entrait dans le break avec l’odeur du fumier et de la paille chaude.
« Lui, il en a une. Alors où est la mienne ? »
J’ai collé mon front contre la vitre arrière. Le skaï de la banquette me collait aux cuisses. Sur ma gauche, Manon a bougé sous son chapeau.
« Papa, elle dit quoi, maman ? »
« Chut. »
Il ne s’est pas retourné. Il tapotait le volant avec son alliance, tac, tac, tac, toujours au même endroit.
Pépé a répondu sans hausser la voix. Il ne la haussait jamais, même pour les veaux.
« Tu sais très bien où elle est. »
« Non. J’sais pas de quoi tu parles. »
« Sur l’enclume. Tu avais dix-huit ans. »
Maman n’a rien dit. Pépé a continué sur le ton qu’il prenait pour m’expliquer comment fermer une barrière.
« Tu l’as jetée dessus. Tu as crié que je pouvais m’enterrer avec ma terre. »
« J’étais une gamine ! »
« Oui. Et je l’ai ramassée. »
Je connaissais l’enclume. Je l’avais frottée à la toile émeri tout un après-midi de juillet, parce que Pépé disait qu’une enclume sale fait des chiffres sales. Je n’avais jamais pensé que maman avait pu cogner dessus, elle aussi. Maman, avec son gilet clair et son sac en bandoulière.
Papa s’est penché vers sa vitre ouverte. Je voyais son cou, rouge au-dessus du col.
« Nathalie ! On a de la route ! »
« Toi, tu t’en mêles pas. »
Il s’est rassis. Il a posé la main sur la poignée de sa portière, puis il l’a retirée. Il n’a pas remonté la vitre.
Sur la banquette, Manon a soulevé son chapeau d’un doigt.
« On est arrivés ? »
« Rendors-toi, ma puce. »
Maman a fait un pas vers le perron. Elle tenait toujours ma rondelle, le bras tendu, comme si elle hésitait entre la rendre et la lancer.
« Tu me l’avais promise, la Combe. Quatre hectares, papa. La commune va la rendre constructible, tu le sais mieux que moi. »
« Je le sais. »
« Alors pourquoi c’est lui ? Pourquoi un gamin qui sait même pas lire une facture ? »
« J’ai promis de réfléchir. J’ai réfléchi. »
« Et elle est où, la mienne ? Réponds-moi, papa. »
« À l’atelier. Dans une boîte de café, comme celle du petit. Sur l’étagère, au-dessus de l’étau. »
Une deuxième boîte rouge. J’ai pensé à la mienne, restée sur la marche du perron, le couvercle de travers.
« Une pour la boîte », avait dit Pépé, le dernier soir, en me la mettant dans la main. Je croyais que ça voulait dire une rondelle pour une boîte. Je me demandais maintenant si ça voulait dire autre chose, comme « une pour toi, une pour elle ».
« Elle porte quel numéro ? » a demandé maman, tout bas, comme si elle ne voulait pas l’entendre elle-même.
« Le deux. Le un, c’est la mienne. Le trois, tu l’as dans la main. »
Elle a regardé sa main. On aurait dit qu’elle venait de s’apercevoir de ce qu’elle tenait.
« Il a sept ans, papa. Il a rien gagné du tout. »
« Tu avais gagné la tienne à dix ans. Lui, il a gagné la sienne à sept. Il s’est levé à six heures tous les jours, tout l’été. »
« C’est pas pareil. »
« C’est exactement pareil. »
Je ne sais pas combien de temps ça a duré. Dix minutes, peut-être. Je comprenais à peine la moitié des mots. Je comprenais le trois.
Il était gravé sur le laiton, de travers, un peu sale à l’endroit où Pépé l’avait tenu. Maman le serrait si fort que ses jointures étaient blanches. Dans la boîte, tout à l’heure, il avait fait un petit bruit contre le fer. Là, il n’en faisait plus aucun.
« Pourquoi tu m’as jamais dit que tu l’avais gardée ? »
« Tu m’as jamais demandé. »
Pépé n’a pas bronché. Il portait les mêmes bottes que le premier jour, avec la boue séchée en croûte au bord des semelles. Une poule a traversé la cour entre eux deux, et personne ne l’a regardée.
Un tracteur a démarré au loin, puis s’est arrêté. Papa a ouvert la bouche, l’a refermée. Manon respirait dans son chapeau, avec un petit sifflement.
Maman s’est retournée. Pas vers papa. Vers le break, vers la vitre arrière, vers moi.
J’ai glissé sous le dossier. Trop tard, je crois. Ma taie d’oreiller était déjà dans le coffre, derrière mon dos, nouée avec sa ficelle de boucher, les voitures de course écrasées contre la tôle.
« Ludo, tu bouges pas », a soufflé papa, sans tourner la tête.
« J’ai rien fait, hein ? »
« T’as rien fait. »
Il le disait pour lui autant que pour moi. Ses doigts avaient arrêté de taper sur le volant.
Pépé n’avait pas quitté la rambarde. Il a levé le menton vers le break.
« Dis-lui pourquoi tu me l’as envoyé, lui. »
Deux heures plus tard, papa a mis son clignotant pour une aire de repos. Personne n’avait dit un mot depuis l’Allier.
Deux heures de route, c’est long quand on regarde la nuque de son père. J’ai compté les poteaux jusqu’à cent douze. Manon s’était réveillée et avait demandé où était la plage. Maman avait répondu « Plus tard » sans se retourner.
Entre le perron et la route, il y avait eu ça. Pépé était allé à l’atelier tout seul, sans se presser. Il est revenu avec une boîte de café rouge, la sœur de la mienne, et il l’a tendue à maman sans rien dire.
Elle a soulevé le couvercle. Elle a pris la rondelle du bout des doigts. Il y avait autre chose dedans, je n’ai pas vu quoi, et elle a refermé le couvercle plus vite qu’elle ne l’avait ouvert.
Elle a rendu la boîte à Pépé. Elle a marché jusqu’au break avec les deux rondelles dans le poing droit. Je les entendais cliqueter l’une contre l’autre à travers la vitre baissée de papa.
« Alors ? » a dit papa.
« Il l’a donné au petit. »
« Donné quoi ? »
« La Combe. »
Je savais ce que c’était, la Combe. Le pré derrière l’atelier, avec les pierres. J’y avais poussé une brouette qui n’avait qu’une roue gonflée, tout le mois de juillet.
Papa a tourné la tête vers moi, puis vers maman. Elle a fait non du menton, une seule fois. Il a remonté sa vitre et il a démarré.
Sur l’aire de repos, maman est descendue avec Manon, qui voulait faire pipi. Elle a gardé le poing fermé jusqu’aux toilettes. Elle ne m’a rien demandé.
« Maman, t’as quoi dans la main ? »
« Rien. Des sous. »
« Des sous pour la glace ? »
« Y a pas de glace ici, Manon. Avance. »
Elle mentait bien. Je l’ai regardée s’éloigner vers les toilettes avec Manon, le poing toujours serré contre la hanche.
Papa a sorti son portefeuille et la télécarte.
« Je passe un coup de fil. Tiens, va t’acheter un truc au distributeur. »
« J’ai mes sous. »
J’avais six pièces dans la poche, l’argent de poche de Pépé. Je les avais comptées trois fois dans la voiture. Le distributeur était collé à la cabine, et la cabine avait une porte qui ne fermait pas.
Papa a glissé la carte. Il a regardé l’écran.
« Quarante unités. Ça suffira. »
Il a composé le numéro de tête, sans le chercher, comme un numéro qu’on a déjà fait plusieurs fois. Moi, j’ai mis ma première pièce dans la fente et j’ai fait semblant de lire les boissons.
« Allô ? Monsieur Beaumont ? C’est Sébastien Leroy. »
Une pause. Je voyais son dos, sa chemise de travail encore froissée de la veille.
« Non. Non, il a pas signé. Pas encore. »
« Je sais, monsieur Beaumont. Le quinze octobre, oui, j’ai bien noté. »
La pièce est tombée dans le distributeur. J’ai appuyé sur la touche de l’orange sans regarder.
« Doublé ? Mais je vous ai dit… Écoutez, les trente mille, ils sont… Non. Non, bien sûr que je vous les rends. »
Il s’est frotté le front avec le dos de la main. La voix, au bout du fil, grésillait. Je n’entendais pas les mots. Je n’entendais que le ton, et il ressemblait à celui de maman sur le perron.
« Il réfléchit, c’est tout. Il est un peu têtu. C’est de famille. »
Papa a ri. Un rire court, qui ne voulait rien dire.
La canette est tombée avec un bruit sourd. Il a sursauté et s’est retourné. Il m’a vu à trois pas de lui, la canette à la main.
« Tu fais quoi, là ? »
« Je prends une Orange. »
« T’as rien entendu. »
« J’ai rien entendu. »
C’était un mensonge, et c’était le premier de ma vie qui m’ait coûté quelque chose. Papa a hoché la tête. Il a posé le combiné sur son épaule et il a cherché dans sa poche.
Il n’avait pas de papier. Il avait un stylo publicitaire du garage, avec le nom écrit sur le côté, celui qui fuyait toujours dans la boîte à gants. Il a dévissé le capuchon avec les dents.
« Ouais. Ouais, monsieur Beaumont, je vous rappelle. »
Il a raccroché. La télécarte est sortie avec son petit bruit de langue. Il l’a regardée comme on regarde un ticket de caisse trop long.
Sur le dos de sa main droite, il y avait déjà une ligne de chiffres à moitié effacée par la sueur. Un numéro de téléphone, peut-être, ou un montant.
Puis il a retourné sa main gauche, paume ouverte, et il a appuyé la pointe du stylo dans le creux. L’encre a bavé dans les plis de sa peau.
« Le quinze », a-t-il dit tout bas.
Ce soir-là, maman a étalé tous les courriers de la banque sur la toile cirée, à plat, côte à côte, comme pour une réussite. Il n’y avait pas de dîner. Il y avait des tartines.
Elle avait rangé les deux rondelles dans le tiroir à ficelle, entre les piles et le rouleau de Scotch. Je l’avais vue faire, depuis le couloir. Elle avait refermé le tiroir avec la hanche.
Manon a gardé son chapeau de paille pour manger. Personne ne lui a dit de l’enlever. Papa regardait ses tartines sans y toucher.
« Au lit, vous deux. »
Dans le noir, Manon a chuchoté depuis le lit du haut.
« Ludo ? T’es fâché ? »
« Pourquoi je serais fâché ? »
« Parce que t’as pas eu de chapeau, toi. »
« J’en voulais pas. Dors. »
Elle s’est tue. Elle a fini par dormir, avec la bretelle du chapeau coincée sous le menton.
On dormait dans la même chambre, comme avant l’été. Mon lit était trop court. J’avais grandi de deux doigts, d’après la marque du chambranle chez Pépé, et personne ici ne l’avait remarqué.
Vers dix heures, j’avais soif. Je suis sorti sans faire grincer la porte.
La cuisine avait une porte vitrée, avec un verre dépoli à ondes. Derrière, la lumière était allumée. Je voyais deux formes, une debout, une assise, et je me suis arrêté à un mètre, pieds nus sur le carrelage froid.
« Tu lui as dit quoi, au téléphone, en juin ? »
C’était la voix de papa.
« Que je voulais la Combe tout de suite. Que j’avais besoin de la vendre. »
« Et lui ? »
« “Viens la gagner. Comme moi, comme toi. Un été.” » Elle a imité la voix de Pépé, grave, lente, et elle l’a très bien fait. « Un été, Sébastien. J’ai la caisse, j’ai Manon, j’ai toi. Tu me vois à la ferme, à ramasser des cailloux ? »
« Du coup, t’as envoyé le petit. »
Je me suis approché. J’ai posé la main à plat sur le chambranle.
« Un gamin de sept ans, ça attendrit n’importe qui, a dit maman. Il lui tient compagnie, il lui répond, il le regarde avec ses yeux. Deux mois, et le vieux disait oui. C’était le plan. Je te l’avais dit. »
« Ouais. T’avais dit aussi que ce serait réglé avant septembre. »
« Je pouvais pas savoir qu’il l’emmènerait chez le notaire ! »
« Il t’avait prévenue, pourtant. Un été, il a dit. »
« Un été, c’était pour que je dise non. Il me connaît. »
« Ou pour que tu dises oui. »
« Retourner là-bas ? Moi ? Non, Sébastien. Je peux pas. »
Papa n’a pas répondu. Il a poussé un des courriers du bout de l’ongle, comme une carte qu’on regrette d’avoir jouée.
J’ai compté les carreaux jusqu’à la plinthe. Je n’ai pas bougé. Mon ventre me faisait mal, et ce n’était pas la soif.
Ça voulait dire quelque chose, le coup de téléphone du soir, les « encore un peu, ça te fait du bien ». Ça voulait dire que le chapeau de Manon et ma taie d’oreiller, c’était le même voyage.
« Et Beaumont ? » a dit papa.
« Quoi, Beaumont ? »
« Il veut la signature avant le quinze octobre. Sinon on lui rend le double. »
« Je sais. »
« Soixante mille euros, Nathalie. On a même plus les trente premiers. »
Le silence a duré le temps qu’une chaise racle le sol. J’ai entendu une feuille de papier qu’on retourne, puis une autre.
« La Floride, c’était à crédit ? » a dit maman.
« Tu le sais bien que c’était à crédit. Tout est à crédit. Le garage a trois mois de retard chez le fournisseur. Et la Floride, on la paie encore dans trois ans. »
« Manon a besoin de voir autre chose que le quatrième sans ascenseur. »
« Moi, j’ai besoin que tu me dises qu’on va pas finir à la rue. »
Papa avait la voix qu’il prenait pour dire « ça va » quand ça n’allait pas. Je la connaissais depuis longtemps. Je ne l’avais jamais entendue sans que personne ne la regarde.
Je suis resté là, la main sur le bois. Mes orteils étaient glacés. J’ai pensé à la brouette, à l’enclume frottée toute une après-midi, à la pastille de Vichy de Josiane. Pépé, lui, m’avait parlé à moi, de six heures à la nuit. Je ne savais pas si ça comptait.
Il y a eu un bruit de verre posé sur la toile cirée. Maman s’est levée. Son ombre a traversé tout le dépoli, et j’ai reculé d’un pas.
« Tu sais ce qu’il a fait ? Il a pas répondu à mon coup de fil. Il a répondu avec un gosse. »
« Nathalie… »
« Il a pris mon gamin pour me répondre. »
Manon m’a raconté la suite il y a quelques années, à table, après le fromage. Elle se rappelle ce que je n’ai pas vu.
« Moi, j’avais cinq ans, alors je me souviens des glaces. Maman en a acheté trois, un cornet chacun, même pour Ludo. Et elle m’a dit de lui prêter mon chapeau. J’ai hurlé. »
« Tu hurlais pour tout, à cinq ans. »
« Pour ça, j’avais raison. »
C’était le samedi d’après. Maman m’a pris par la main à la sortie du marché, elle a posé le chapeau de paille sur ma tête, avec son ruban rose, et elle a dit « Il te va bien ». Je n’avais jamais eu droit à un cornet de ma vie pour rien. Je l’ai mangé jusqu’au bout, même la pointe.
Elle me coiffait aussi le matin, désormais. Elle me demandait si le CE1 me plaisait. Elle m’appelait « mon grand » sans que ça ressemble à une consigne.
À l’école, la maîtresse m’avait installé au deuxième rang, près du radiateur. Elle avait demandé à chacun de raconter son été. Moi, j’avais dit « J’ai travaillé chez mon grand-père », et trois garçons avaient rigolé.
« T’as travaillé ? T’as même pas dix ans. »
« J’ai sept ans. J’avais une brouette. »
« C’est quoi, ta paye ? »
« Des pièces. Et un truc que je dois pas dire. »
Je me suis tu. Maman, à la sortie, m’avait demandé ce que j’avais raconté. J’ai répondu « Rien », et elle a souri, soulagée, comme si c’était la bonne réponse.
Moi, chaque soir, j’ouvrais le tiroir à ficelle. Les deux rondelles étaient là, collées l’une contre l’autre, entre les piles et le Scotch. Je refermais sans les toucher.
Le dimanche, à dix-huit heures, maman a décroché le téléphone de l’entrée. Le fil jaune s’enroulait en spirale jusqu’à la prise.
« Viens dire bonjour à Pépé. »
Elle a composé. Elle a tenu le combiné entre nos deux têtes, son oreille collée à la mienne. Elle sentait le savon et le café.
« Allô ? »
« Dis bonjour, Ludovic. »
« Bonjour, Pépé. Je vais bien. »
« Je suis content. Ça se passe, l’école ? »
« Oui. La maîtresse est gentille. »
Maman a hoché la tête, une fois. Elle attendait quelque chose, je ne savais pas quoi. Elle me regardait en souriant avec la bouche seulement.
Alors j’ai dit une chose que je n’avais pas préparée.
« Les barrières sont fermées, Pépé ? »
Maman a froncé les sourcils. Elle a articulé sans bruit : « Quelles barrières ? » J’ai haussé les épaules, comme si c’était une question de gamin.
Pépé n’a rien répondu pendant quelques secondes. J’entendais sa respiration, et derrière, la sonnerie d’un coucou qu’il n’avait jamais remonté.
Tout l’été, il m’avait répété la même chose avant la nuit. On ferme les barrières, pour que rien ne sorte et que rien n’entre. On les ferme bien, c’est ce qu’on a de plus précieux.
« Fermées, a dit Pépé. Toutes. L’élastique tient. »
« Quel élastique ? » a demandé maman, très doucement.
« Un truc entre le petit et moi. Et Josiane garde le courrier au sec. Tu pourras lui dire, Ludovic. »
Le carnet. Je l’avais laissé sur le buffet de Pépé, fermé par son élastique. Et le courrier, c’était l’enveloppe du notaire, celle que Josiane avait prise de ses mains, pendant que je m’appliquais à faire mes lettres droites.
J’ai dit « D’accord, Pépé » d’une voix presque normale.
« Quel courrier ? » a repris maman, un ton plus haut.
« Le mien, Nathalie. Passe-moi mon petit-fils, tu veux ? Il a pas fini. »
Elle m’a laissé le combiné. Elle est restée à côté de moi, sans bouger, les bras croisés comme sur le perron.
« Tu manges bien ? »
« Oui. »
« Alors c’est bon. Ferme bien. »
Il a raccroché le premier. Maman a lissé la manche de mon pull, plus longtemps qu’il ne fallait.
« C’est gentil, ce qu’il dit. Tu vois ? Tout va bien. »
Manon, derrière la porte de la chambre, avait tout vu. Elle m’a dit plus tard qu’elle s’était demandé pourquoi maman souriait avec les dents serrées. Elle avait cinq ans, mais elle comptait déjà les sourires.
« Ce soir-là, a-t-elle raconté, je t’ai vu retourner dans la cuisine après le dîner. Tu as ouvert le tiroir. Tu as regardé dedans. Et maman est entrée. »
« Je me rappelle pas. »
« Je sais. T’as dit que t’avais perdu ton crayon. »
Elle avait raison. Ce soir-là, maman m’a donné un crayon. Puis elle a pris le calendrier des pompiers accroché au-dessus du frigo, avec le relevé de son Livret A glissé dans la pochette en plastique : 212,40 €.
Il restait quarante jours de cases blanches. Elle les a comptés du doigt, en remuant les lèvres. Moi, j’avais mon crayon, et je ne savais plus quoi en faire.
Elle a pris un feutre rouge. Elle a cerclé une date, deux fois, jusqu’à ce que le papier se creuse.
Le 15 octobre.
« Tu vas dire que Pépé t’a fait peur. »
Maman a dit ça en tournant la clé de la Clio, un mercredi après-midi, sans me regarder. Manon était restée chez la voisine du troisième. J’avais mon pull propre et les cheveux mouillés, peignés en raie.
« Mais il m’a pas fait peur. »
« Tu diras qu’il criait. Qu’il t’enfermait dans la grange. Que tu avais faim. »
« Il m’a jamais enfermé. J’avais des tartines à quatre heures. »
« Ludovic. »
Elle a mis le clignotant. Elle a pris le livret de famille dans son sac et l’a posé sur mes genoux, comme on pose un plateau.
« C’est pour aider Pépé. Il est plus tout jeune, il fait des choses qu’il comprend pas. On va juste demander qu’on s’occupe de lui. »
« Il comprend tout. »
« Tu sais pas ce que tu dis, mon grand. »
Le cabinet de l’avocat était au deuxième étage d’un immeuble sans ascenseur, comme chez nous. Dans la salle d’attente, il y avait deux fauteuils en skaï, une plante en plastique et un magazine de pêche vieux de quatre ans. Il sentait le café froid.
Maman a donné son nom à la secrétaire. Elle a rempli une fiche avec le stylo accroché au comptoir par un fil. Moi, j’ai lu trois fois le même titre du magazine, « Le brochet en automne », sans comprendre un mot.
« Tu te tiens droit, a murmuré maman. Tu les regardes dans les yeux, quand tu parles. »
« Pépé dit que ça sert à rien de regarder les gens dans les yeux. Il dit que c’est dans les mains qu’on voit. »
« Eh bien, Pépé a dit beaucoup de choses. »
Une femme nous a fait entrer. L’avocat s’est levé derrière son bureau. Il avait des lunettes qu’il remontait avec le pouce.
« Madame Leroy. Et voilà le jeune homme. Assieds-toi, mon grand. »
Il vouvoyait maman, et moi il me tutoyait, comme le notaire.
« Si j’ai bien compris, votre père a fait une donation devant notaire. De la nue-propriété d’une parcelle, avec réserve d’usufruit. »
« Le notaire me l’a confirmé hier, au téléphone. Il a pas voulu me dire plus. »
« C’est son rôle. Et l’acceptation pour l’enfant a été faite par un administrateur ad hoc, nommé par la juge des tutelles. Vos intérêts et les siens s’opposent, donc c’est la procédure normale. »
Maman a croisé les jambes, puis les a décroisées.
« Et vous pouvez l’annuler ? »
« Si votre père n’avait pas toute sa tête quand il a signé. Ou s’il a été influencé. » Il a regardé dans ma direction. « Il faudrait des éléments. Un certificat médical, par exemple. Ou le témoignage de l’enfant. »
Je me suis enfoncé dans le fauteuil. Il a posé son stylo à plat sur le buvard.
« Ludovic, je vais te poser quelques questions. Tu réponds comme tu veux. Tu étais bien, chez ton grand-père ? »
« Oui. »
« Il t’a déjà fait peur ? »
Maman a bougé. J’ai senti son genou contre mon coude. J’ai pensé au pré, à la brouette, aux six heures du matin où on parlait à peine.
« Non. »
« Ludovic, réfléchis. Le soir où il a crié, dans la grange… »
« Il a jamais crié. »
« Il t’a jamais crié dessus ? »
« Non. Il m’a jamais fait peur. Il me disait quand j’avais mal fait. C’est pas pareil. »
C’était la deuxième fois que je lui disais non. Je n’ai pas lâché le livret de famille. Je l’ai serré contre mon ventre, comme la boîte.
L’avocat a refermé son dossier d’un geste lent.
« Madame, je dois être clair. Votre réserve héréditaire n’est pas en cause. Vous êtes fille unique : en droit, personne ne vous déshérite. Ce que vous perdez, c’est la libre disposition de ce terrain, et ça, c’est autre chose. »
« C’est pas l’argent, c’est la Combe. »
« Alors il me faut un autre angle. Sans l’enfant, il me faut un médecin. Un certificat qui parle d’altération des facultés. Sans ça, je ne dépose rien. »
« Je peux avoir un médecin demain matin. Il connaît mon père. »
« Alors c’est le médecin qu’il faut voir, pas l’enfant. Je ne veux plus d’un enfant dans mon bureau pour ce genre de dossier. Pas dans ces conditions. »
« Je vous appelle. »
« Prenez rendez-vous au secrétariat. »
Elle s’est levée sans dire au revoir. Elle ne m’a pas pris la main dans l’escalier. Dans la Clio, elle a mis la radio, puis l’a coupée.
« T’as pas compris, a-t-elle dit à la fin, les yeux sur le rétroviseur. Tu m’as mise dans une situation… »
Elle n’a pas fini sa phrase.
À la maison, elle est allée chercher Manon chez la voisine. Papa n’était pas rentré du garage. Je suis resté dans la cuisine, seul, avec le ronronnement du frigo et le calendrier des pompiers.
Je voulais seulement les regarder. Je les regardais chaque soir. Une rondelle avec un trois, une rondelle avec un deux, collées l’une contre l’autre dans leur nid de piles.
J’ai posé la main sur la poignée du tiroir à ficelle. J’ai tiré.
Il y avait les piles. Il y avait le rouleau de Scotch. Il y avait la ficelle.
Les deux rondelles n’y étaient plus.
Maman a laissé ses pâtes refroidir dans l’assiette. Je ne l’avais jamais vue laisser quoi que ce soit, à cause du prix du beurre. Elle a pris les clés du break sur le meuble de l’entrée avant même d’avoir fini de parler.
Ça, c’est la fin du dîner. Voilà le début.
Il était huit heures cinq. Manon mangeait avec son chapeau de paille sur la tête, c’était devenu une règle de la maison. Papa coupait le pain. Le téléphone du couloir a sonné au bout de son fil en spirale.
« Allô ? Oui. Gisèle ? »
Maman a écouté longtemps. Elle a dit « Où ça ? », puis « Depuis quand ? », puis « Et ils l’ont emmené à Montluçon ? ».
Moi, je regardais son visage. Elle a dit « Ah. » Pas le « ah » qu’on fait quand on a peur. Un « ah » qui se relève. Ses épaules sont descendues d’un cran. Le coin de sa bouche a bougé, et elle a mis la main devant, comme pour une toux.
« C’est quoi ? » a dit papa.
« Papa est tombé. Dans la grange. Gisèle l’a trouvé par terre, à côté de l’échelle. Il savait plus quel jour on était, apparemment. »
Manon a levé le nez de son assiette. Le ruban rose de son chapeau avait trempé dans la sauce.
« Pépé est mort ? » j’ai demandé.
« Mais non, Ludovic. Il est à l’hôpital. »
Elle m’a regardé un moment, la main encore sur le combiné.
« Tu vois, mon grand. Je te l’avais dit qu’il fallait que quelqu’un s’occupe de lui. »
Je n’ai rien répondu. J’ai pensé aux tartines de quatre heures. J’ai pensé à Pépé qui montait à l’échelle de la grange en se tenant au troisième barreau, toujours le troisième, parce que le deuxième était pourri.
Maman a appelé la voisine du troisième pour garder Manon. Elle a mis un manteau par-dessus sa blouse de caissière.
« Je viens », j’ai dit.
« Tu restes. »
« Il vient », a dit papa.
« Pourquoi ? »
« Parce que Lucien va le réclamer. Et puis… ça fera bien. »
Maman l’a regardé. Elle a pris mon pull sur la chaise et me l’a lancé. Manon est partie chez la voisine avec son chapeau et une moitié de pain dans la main. Elle n’a pas posé de question.
Il y a deux heures et demie de route entre Saint-Étienne et Montluçon. Je me suis couché sur la banquette arrière, la joue contre le skaï. Papa conduisait sans la radio. À la barrière du péage, il a sorti le ticket de sa poche de veste.
Dans la poche, j’ai entendu un petit bruit. Deux coups de métal, l’un contre l’autre.
Je me suis redressé.
« Papa. T’as pris mes rondelles ? »
« Je les ai mises à l’abri. »
« Elles étaient à l’abri. Dans le tiroir. »
« Ludovic. »
« Laisse », a dit maman, sans se retourner.
Elle n’a pas dit qu’elle savait. Elle n’a pas dit qu’elle ne savait pas. Elle a regardé la nuit par la vitre, et papa a remonté la sienne.
On est arrivés à dix heures cinquante. Le parking du centre hospitalier sentait le bitume mouillé et la cigarette. Dans le hall, un distributeur de boissons clignotait tout seul. L’étage de Pépé était au bout d’un couloir peint en vert jusqu’à hauteur de hanche.
Un médecin nous attendait devant une porte. Il tenait un dossier contre sa poitrine, comme moi mon livret de famille.
« Madame Leroy ? Votre père s’est abîmé la hanche. On l’a opéré en urgence, ça s’est bien passé. »
« Et sa tête ? » a dit maman.
« Il est confus. On lui a donné de quoi calmer la douleur, ça n’aide pas. Tout à l’heure, il m’a demandé en quelle année on était. Puis il m’a parlé d’un chien mort depuis vingt ans. »
Maman a hoché la tête, lentement.
« Docteur, si ça devait durer. Est-ce qu’on peut demander une mesure de protection ? Une tutelle, quelque chose comme ça ? »
Le médecin a regardé papa, puis moi. Il a eu l’air de chercher où poser ses yeux.
« C’est un peu tôt, madame. Il faut d’abord attendre qu’il se réveille. »
« Il comprend rien, le petit, il est trop jeune. »
« Quand même. »
Je comprenais tout. Je comprenais surtout qu’elle avait préparé la phrase dans la voiture, quelque part entre Roanne et Montluçon, pendant que je faisais semblant de dormir.
Papa s’est assis sur une chaise en plastique et il a regardé ses mains, noires de cambouis autour des ongles. Maman est restée debout. Moi, j’ai gardé les poings dans les poches de mon pull, vides.
Au bout du couloir, une porte s’est ouverte.
Josiane est sortie, son manteau sur le bras, son sac serré contre la hanche. Elle avait une pastille de Vichy dans la main, déjà sortie de son papier. Elle ne regardait ni maman ni papa. Elle me regardait, moi.
Le dernier soir chez Pépé, j’avais posé le carnet sur le buffet et j’avais tendu l’élastique jusqu’à ce qu’il claque.
« Laisse-le ici », avait dit Pépé. « Il est mieux chez moi. »
Je n’y avais plus repensé. Maintenant, dans le couloir de l’hôpital, à onze heures du soir, je n’y pensais plus que ça.
Une infirmière nous a laissés entrer à quatre, parce que maman a dit « famille » d’une voix qui ne se discute pas. La chambre 214 sentait le savon et le plastique chaud. Il y avait une seule lampe allumée, au-dessus du lit.
Pépé était tout petit dans les draps. Je ne savais pas qu’il pouvait l’être. Il avait un fil dans le bras, un pansement à la tempe, et ses mains à plat sur la couverture, avec les taches brunes et les ongles cassés.
« Papa, c’est Nathalie. Tu m’entends ? »
Pépé regardait le plafond. Ses lèvres bougeaient sans bruit.
« Il est dans les vapes », a murmuré papa.
« Il est pas dans les vapes, il est fatigué. Sors le papier. »
Papa a hésité une seconde. Puis il a sorti de sa veste une feuille pliée en quatre, et le stylo du garage, celui qui fuyait dans la boîte à gants. Il avait une tache bleue sur le pouce.
« Il y a trois lignes. Tu dis qu’il veut bien. C’est tout », a dit maman.
Je me suis approché du lit. Personne ne m’a retenu. Je regardais la main droite de Pépé, celle qui frappait le poinçon, celle qui m’avait appris à tenir une lime.
Elle s’est refermée sur mon poignet.
Pas fort. Sec et froid, comme une branche. Pépé a tourné la tête vers moi et ses yeux se sont mis au point, d’un coup, comme on tourne la molette d’un microscope.
« Le carnet », il a soufflé. « La dernière page. »
« Quoi ? » a dit papa en se penchant.
« Rien, j’ai dit. Il dit rien. »
C’est le premier mensonge que j’ai fait à mon père sans que ma voix tremble. Pépé m’a lâché. Il a refermé les yeux.
« Ludovic. Va attendre dans le couloir », a dit maman.
« Mais Pépé… »
« Tout de suite. Josiane est là. »
Josiane m’a pris par l’épaule. Elle sentait la pastille et le manteau mouillé. Dehors, elle m’a fait asseoir sur un banc en bois contre le mur, juste devant la porte. Il y avait une vitre dans la porte, à hauteur d’homme, avec du grillage à l’intérieur du verre.
« Reste là », a-t-elle dit. « Je vais parler à l’infirmière. »
Elle est partie, ses talons sur le lino. Je me suis mis à genoux sur le banc, le nez contre la vitre.
Papa a posé la feuille sur le plateau du repas, celui qui pivote au-dessus du lit. Il a dévissé le capuchon du stylo avec les dents. Maman a pris la main de Pépé. Elle l’a soulevée. Elle a mis le stylo entre ses doigts, et elle a refermé les siens par-dessus.
Elle faisait comme avec Manon, pour les lettres de son prénom.
Pépé n’écrivait pas. Sa main pendait, et maman la tirait vers la feuille, un peu vers la droite, puis vers le bas. Je voyais ses lèvres. Elle disait « là, papa, là, c’est facile ». Elle a recommencé, plus lentement. Le stylo a laissé une ligne bleue qui n’était pas une lettre.
Je n’ai pas crié. Je n’ai pas tapé contre la vitre. J’ai compté les barreaux du lit, un, deux, trois, quatre, parce que je ne savais pas quoi faire d’autre.
Quand la porte s’est ouverte, j’étais toujours à genoux sur le banc. Papa est sorti le premier, la feuille repliée dans la main. Il a regardé le couloir. L’infirmière était au bout, avec Josiane, de dos.
Il s’est accroupi devant moi. Il a passé le pouce sur ma joue, là où j’avais appuyé contre le verre.
« T’as eu peur, bonhomme ? »
« Un peu. »
« Je sais. C’est pas beau, un hôpital. »
Il a fouillé dans sa poche de pantalon et en a sorti un Kinder Bueno écrasé, enveloppé dans son papier doré. Je l’ai pris. C’était la première fois depuis longtemps qu’il me donnait quelque chose sans que ce soit pour Manon aussi. J’ai failli lui dire pour le carnet. J’ai failli lui dire tout.
« Tiens. Et ça aussi », a dit papa.
Il a glissé quelque chose de petit et de rond dans la poche de mon pull. Je l’ai sorti. Du laiton tiède d’avoir été dans sa veste. Un trois, gravé de travers.
« Pour que tu te tiennes tranquille. »
Il a souri en disant ça. Il m’a même tapé deux fois sur la tête, comme on fait à un chien.
Je suis resté assis avec le chocolat dans une main et la rondelle dans l’autre. Dans la chambre, derrière la vitre, maman rangeait le stylo dans son sac.
Le distributeur de la cafétéria rendait la monnaie en pièces de dix centimes. Josiane a glissé un billet de cinq euros pour un chocolat chaud à 1,60 €, et la machine a craché trente-quatre pièces d’un coup, dans un bruit de casserole.
Ça, c’était à huit heures et quart. Avant, il y avait eu la nuit.
On avait dormi dans le break, sur le parking de l’hôpital. Papa et maman devant, les sièges rabattus, moi derrière, sous le manteau de maman qui sentait le Ricoré et la caisse. Papa ronflait un peu. J’avais la rondelle dans le poing, et le trois s’était imprimé dans ma paume.
À sept heures, maman m’a sorti de la voiture. On est montés au deuxième. Papa était parti chercher du café. Le couloir était vide, avec un chariot de petits-déjeuners, des bols en plastique beige et des bouts de pain sous film.
Maman s’est plantée devant moi, les bras croisés.
« Donne-la-moi. »
« Quoi ? »
« Fais pas l’idiot, Ludovic. Papa te l’a rendue hier. Donne. »
J’ai regardé sa main ouverte. Elle avait du vernis écaillé sur l’index. Elle ne tremblait pas.
Je pensais au pré, à la brouette. Je pensais à l’enclume, que j’avais frottée toute une après-midi avec de la laine d’acier jusqu’à ce que mes doigts sentent le fer. Pépé n’avait pas dit « bravo ». Il avait dit « ça ira ». Pour lui, c’était pareil.
Mais Pépé était dans un lit, avec un fil dans le bras, et il n’avait pas pu me regarder.
J’ai sorti la rondelle de ma poche. Je l’ai tendue.
« Tiens. Je la veux plus. »
Maman n’a pas bougé. Elle regardait le laiton au bout de mes doigts.
« Je voulais juste que Pépé il soit content », j’ai dit.
« Content. »
« Il m’a dit que j’avais gagné. »
Elle a eu un petit rire par le nez. Elle s’est penchée jusqu’à ce que son visage soit au niveau du mien, et elle a parlé sans élever la voix, avec la voix qu’elle avait pour réciter les prix à la caisse.
« T’as pas gagné le terrain, mon grand. T’as été prêté. »
J’avais toujours le bras tendu. Elle a baissé les yeux sur la rondelle. Elle ne l’a pas prise. Elle s’est redressée, elle a lissé le col de son manteau, et elle est retournée dans la chambre sans se retourner.
La porte s’est refermée toute seule, avec ce petit soupir des portes d’hôpital.
Je suis resté dans le couloir, la main en l’air. Quand je l’ai baissée, la rondelle collait à ma paume, mouillée.
« Ludovic. »
C’était Josiane, au bout du couloir, avec son sac sur l’épaule. Elle a regardé la porte fermée, puis mon visage. Je ne sais pas ce qu’elle y a vu.
« Viens », a-t-elle dit. « Je t’offre un chocolat. »
La cafétéria était au sous-sol, avec des tables rondes vissées au sol. Elle m’a installé près d’une fenêtre qui donnait sur un mur. Elle est revenue avec le gobelet fumant et les trente-quatre pièces, qu’elle a empilées devant moi par petites tours de dix.
« C’est pour toi. L’argent de poche. »
« Je veux pas. »
« Garde-les quand même. »
Elle s’est assise en face, avec un café noir. Elle a pris une pastille dans son sac, puis une deuxième, qu’elle a posée à côté de ma main. Je l’ai laissée là.
« Hier soir, je t’ai vu à la vitre », a-t-elle dit. « Je sais ce que tu as vu. »
« Elle tenait sa main. »
« Oui. J’ai prévenu Maître Vidal ce matin. Il va venir. »
« Il peut faire quelque chose ? »
« Il peut dire si ce papier vaut quelque chose. J’ai ma petite idée. »
Elle a posé son sac sur ses genoux. Elle l’a ouvert à moitié, et j’ai vu une enveloppe kraft, épaisse, fermée par un cachet de cire rouge. Le nom de maman, écrit à la main, en grosses lettres qui penchaient vers la droite.
« Ça, c’est ton grand-père qui me l’a confiée. En août, après le rendez-vous chez Maître Vidal. Il l’a écrite à la table de la cuisine, pendant que tu faisais tes lettres. »
« C’est pour maman ? »
« C’est pour Nathalie. Je dois la lui donner dans un seul cas. Si elle conteste ce que Lucien a fait pour toi. Ou si elle essaie de le faire déclarer incapable. »
« C’est quoi, incapable ? »
« C’est quand quelqu’un d’autre décide à la place de quelqu’un. Pour ses sous, pour sa maison. Pour sa vie, parfois. »
J’ai pensé au médecin du couloir. À la voix de maman, la veille : « une tutelle, quelque chose comme ça ».
« Elle a rendez-vous avec un autre médecin demain », j’ai dit. « C’est ce que l’avocat lui a dit de faire. »
« Je sais. Gisèle me l’a dit. » Josiane a regardé l’enveloppe. « Tant que rien n’est déposé, je n’ai pas le droit de la sortir. Je la garde dans mon sac depuis hier soir. Elle dort avec moi. »
« Et si maman dépose ? »
« Alors je la lui donne. Devant Maître Vidal. »
Je regardais les tours de pièces. Dix, dix, dix, et quatre.
Josiane a remis l’enveloppe dans son sac. Elle a fermé le fermoir, lentement, et elle a passé la bandoulière autour de son bras, comme pour une valise.
« Tu veux savoir ce qui est écrit dessus ? Pas encore. »
« Ce n’est pas la signature de Lucien Moreau. C’est la main de Sébastien Leroy. »
Maître Vidal a dit ça en posant la feuille sur la table, entre mon chocolat et les tours de pièces. Il n’avait même pas enlevé son manteau. J’ai regardé Josiane. Elle a regardé la feuille.
Il était neuf heures et demie. Maître Vidal était arrivé de Montluçon en voiture, avec sa serviette en cuir sous le bras et du gris sous les yeux. Il avait serré la main de Josiane, puis la mienne, comme à un adulte. Il sentait la menthe forte et la poussière de dossiers.
« Vous en êtes sûr ? » a demandé Josiane.
« Beaumont Aménagement m’a envoyé cette photocopie lundi. Ils voulaient que l’étude vérifie le titre de propriété avant l’échéance. » Il a presque ri. « Ils m’ont envoyé la preuve du faux, avec une lettre d’accompagnement. »
« Un faux », a répété Josiane.
« Je connais l’écriture de Lucien depuis trente-deux ans. Il appuie sur le stylo si fort qu’on la sent au dos de la feuille. Là, regardez, la plume court. Un enfant verrait la différence. »
J’ai tiré la photocopie vers moi.
C’était une feuille grise, pleine de lignes serrées. En bas, il y avait un nom écrit au stylo, avec un grand M qui faisait deux bosses. Sous le nom, un trait. Puis un deuxième trait, juste en dessous, plus court.
Je connaissais ça.
« Papa fait toujours deux traits », j’ai dit.
Maître Vidal s’est arrêté.
« Pardon ? »
« Sous son nom. Sur mon carnet de liaison. La maîtresse m’a demandé pourquoi il en faisait deux. Il a dit que c’était pour que personne le refasse. »
Josiane a posé la main sur sa bouche. Maître Vidal a rouvert sa serviette et sorti une deuxième feuille, une lettre tapée à la machine, avec une signature en bas : « S. Leroy ». Deux traits. Il a posé les deux papiers côte à côte, du bout des doigts.
« Voilà », a-t-il dit doucement. « C’est la lettre que ton père m’a envoyée en septembre, pour la procédure de la juge. Même M, même double trait. Tu as de bons yeux, mon grand. »
« C’est mal ? »
« C’est grave. Ça s’appelle un faux. »
« Il va aller en prison ? »
« Ça, c’est une question pour plus tard. »
Je n’ai rien dit. Je regardais les deux traits sur la photocopie. J’ai pensé à papa qui dévissait le stylo du garage avec les dents, à la tache bleue sur son pouce. J’ai compté jusqu’à vingt dans ma tête, comme quand j’avais renversé quelque chose.
Mon chocolat avait fait une peau. Je n’y ai pas touché.
« Et la feuille d’hier soir ? » a demandé Josiane.
« On m’a dit ce que tu as vu à la vitre, Ludovic. Je ne te demande pas de me le répéter. » Maître Vidal a refermé sa serviette. « L’hôpital a noté de la morphine à vingt et une heures dix. À vingt-trois heures, ton grand-père était sous calmants. Un homme dans cet état ne peut pas donner son accord. Ce papier ne vaut rien. »
« Il a même pas écrit », j’ai dit. « C’est maman qui tenait sa main. »
« Je sais. »
« Et si elle recommence ? »
« Elle ne pourra pas », a dit Maître Vidal. « Pas tant qu’il est comme ça. Et quand il ira mieux, c’est lui qui décidera. »
Il a rangé la photocopie dans une pochette, avec la lettre de papa. Il a pris son temps.
« Une chose encore », a-t-il ajouté. « En août, ton grand-père voulait que tu écrives ton nom à côté du sien. Je lui ai dit que la loi ne l’exigeait pas. Il m’a répondu que c’était pour lui. »
« Je me souviens. Il m’a donné un crayon. »
« Un crayon de menuisier », a dit Josiane. « Tu l’as gardé. »
« Il est dans ma boîte. »
Elle a souri, un tout petit peu. J’ai senti la chaleur dans mon ventre, comme après la soupe.
J’ai attrapé la tour de pièces la plus haute et je l’ai fait tomber sans le vouloir. Elles ont roulé sous les tables. Josiane s’est baissée pour les ramasser avec moi. Maître Vidal, lui, s’est tourné vers la porte du fond. Des pas arrivaient dans le couloir, deux paires, une lourde, une qui claquait.
La porte s’est ouverte en grand.
Papa était dans l’encadrement, une main sur la poignée, le visage gris de la nuit dans le break. Derrière lui, il y avait un homme en gilet matelassé, avec une montre épaisse et des clés de voiture qu’il faisait tourner autour d’un doigt. Papa a dit son nom sans le regarder.
« Monsieur Beaumont. »
Gisèle me l’a raconté longtemps après, à sa table, avec du café dans un verre Duralex. Je garde ses mots.
« Moi, j’ai la clé de l’atelier de Lucien depuis l’enterrement de sa femme, Mémé. Dix-neuf ans que je donne à manger à ses poules quand il va chez le dentiste. Cet été, de ma fenêtre de cuisine, j’ai vu le petit. Six heures du matin, une brouette plus grande que lui. Il pleurait pas. Un jour, il s’est ouvert la main sur le grillage. Il a mis de la terre dessus et il a continué. Lucien l’a pas aidé. Il l’a regardé finir, et après il est allé chercher le sparadrap. Voilà ce que j’ai vu. Et le mardi, dans la grange, avant que les pompiers arrivent, il m’a attrapé la manche : “La clé, Gisèle. Garde-la.” »
Moi, pendant ce temps-là, j’étais dans une cafétéria de sous-sol, entre Maître Vidal et un homme en gilet.
« Monsieur Leroy », a dit l’homme. « Je vous ai cherché toute la matinée. »
« C’est pas le moment », a dit papa.
« C’est exactement le moment. » L’homme a posé son téléphone sur la table, à côté de mes pièces. « Trente mille euros d’avance, Monsieur Leroy. Si je n’ai pas la signature de votre beau-père le quinze, je les récupère. Doublés. Soixante mille. Et si je ne les ai pas, mon avocat s’occupe du garage. »
« Il est à l’hôpital, là. »
« Un vieux qui tombe, ça se règle vite. »
Maître Vidal s’est levé. Il n’a pas élevé la voix.
« Monsieur, vous êtes dans un hôpital, et il y a un mineur à cette table. »
L’homme m’a regardé pour la première fois. Il avait des dents très blanches.
« C’est lui, le propriétaire ? Il est petit. » Il s’est penché. « Dis à ton grand-père de se dépêcher de guérir, mon grand. »
Je n’ai rien dit. J’avais la main sur la tour de pièces et je n’ai pas bougé.
« Monsieur Beaumont », a dit Maître Vidal. « Je vous prie de sortir. »
« Je sors. Le quinze, Monsieur Leroy. »
Il est parti avec ses clés qui tournaient. Papa a regardé la pochette posée devant Maître Vidal, celle qui contenait deux feuilles avec deux traits au bas. Maître Vidal l’a glissée dans sa serviette et il a fermé le fermoir. Personne n’a dit un mot.
Le lendemain, papa m’a emmené à la ferme.
« On va chercher le pyjama de Pépé. Et son rasoir. »
Maman restait à l’hôpital. Papa conduisait vite, les phares encore allumés en plein jour. Il n’a pas dit une phrase de tout le trajet. Une fois, il a ouvert la boîte à gants, il a fouillé dedans, il l’a refermée.
La cour était pleine de feuilles mortes. La brouette était retournée contre le mur de la grange, avec ses deux poignées en l’air. Papa est entré dans la maison sans frapper, comme on entre chez soi.
Je l’ai entendu ouvrir des tiroirs. Le buffet. Les placards de la cuisine. Un « merde », assez fort pour traverser le plancher.
Puis il est ressorti et il a tiré sur la porte de l’atelier. Fermée. Il a secoué la poignée deux fois.
« Tu cherches quelque chose, Sébastien ? »
Gisèle était derrière le grillage, son tablier à fleurs mouillé aux genoux. Elle tenait un seau de grain.
« La clé de l’atelier. Donne-la. »
« Elle est à Lucien. »
« Lucien est pas en état. Il m’a rien interdit. Je veux une boîte de café et un carnet. C’est tout. »
« Lesquels ? »
« Tu sais très bien lesquels. »
« Ils sont pas là », a dit Gisèle. « Et j’ai vu beaucoup de choses de ma fenêtre, Sébastien. Cet été et d’autres étés. Je suis pas aveugle, je suis voisine. »
Papa l’a regardée. Il a ouvert la bouche, il l’a refermée. Ses doigts tapotaient son pantalon, à l’endroit de la poche.
« Je monte dans la chambre », a-t-il dit. « Je vais fouiller. Si t’as rien à cacher… »
« Vas-y, cherche. »
Il est rentré dans la maison. Les marches ont craqué, l’une après l’autre.
Gisèle a lâché son seau. Elle m’a pris le poignet, pas fort, comme avait fait Pépé, et elle m’a tiré le long du grillage jusqu’à sa cuisine. Une petite cuisine chaude, sentant la soupe aux poireaux, avec une toile cirée jaune et un calendrier des postes. Elle a ouvert la porte du cellier.
Sur une étagère, entre des bocaux de cornichons et un sac de pommes de terre, il y avait une boîte à gâteaux LU. Elle a soulevé le couvercle.
Dedans, le carnet. Avec son élastique, tendu comme pour un dernier soir. Et à côté, une deuxième boîte de café rouge, la sœur de la mienne.
« Je les ai pris sur le buffet et sur l’étagère le soir de la chute », a-t-elle chuchoté. « Je me suis dit que quelqu’un voudrait les avoir. »
Elle m’a mis le carnet dans les mains.
« Je sais pas ce qu’il y a à la fin. Lucien m’a dit seulement que la dernière page, c’était pour toi et pas pour les autres. »
Je suis resté là, dans l’odeur de pommes de terre. Au-dessus de nous, le plancher de la chambre de Pépé craquait sous les pas de papa. J’ai fait glisser l’élastique. J’ai tourné les pages sans les lire, vite, jusqu’à la dernière.
Elle était pliée en quatre. Quelqu’un l’avait collée sur toute la tranche avec du Scotch jauni.
J’ai posé mes doigts dessus, sur le Scotch. Je n’ai pas encore tiré.
J’ai tiré sur le Scotch. Il s’est décollé avec un petit bruit sec, et la page est tombée, dépliée, sur mes genoux.
Elle sentait la graisse et le tabac froid. Pépé avait écrit au crayon de menuisier, en grosses lettres qui penchaient. On voyait où il avait repris sa main, là où le trait s’épaississait.
Je lisais doucement, avec le doigt. En CE1, je lisais déjà, mais pas l’écriture de Pépé.
« Parcelle ZB 47. La Combe. Quatre hectares. »
« C’est quoi, ZB 47 ? » a chuchoté Gisèle.
« C’est le numéro du terrain. » J’ai continué. « Donnée au petit le vingt-huit août, chez Vidal. »
« Et après ? »
« Personne ne vend avant ses vingt-cinq ans, sauf lui. »
« Sauf lui qui ? »
« Je sais pas. »
Je l’ai relu deux fois. Je ne sais toujours pas si, ce jour-là, j’ai compris à qui il pensait. Juste dessous, séparé par un trait, il y avait encore une ligne, plus petite.
« Si tu lis ça, c’est que ça tourne mal. Garde ta rondelle dans ta poche. T’as rien volé à personne. »
Gisèle m’a pris la page, elle l’a pliée en quatre et l’a glissée dans le carnet. Le carnet est parti sous son tablier, avec la boîte de café. Elle a remis le couvercle de la boîte à gâteaux sur le vide, elle a rangé le sac de pommes de terre devant.
Les marches de la chambre ont craqué. Papa descendait.
On était dans la cour quand il est sorti. Il tenait le pyjama de Pépé en boule et le rasoir dans l’autre main. Il a regardé Gisèle, puis son tablier.
« Tu as trouvé ? » a-t-elle demandé.
« Non. »
« Dommage. »
Il a ouvert la portière du break, il a jeté le pyjama sur le siège. Sur le trajet du retour, il n’a rien dit. Une fois, il s’est frotté le pouce, celui qui avait la tache bleue.
Le jeudi, à dix heures, on était à Montluçon.
L’étude de Maître Vidal avait une salle d’attente avec deux fauteuils en moleskine et un ficus en plastique. Josiane m’avait mis un coussin sur la chaise, pour que mes pieds ne pendent pas. Elle m’avait aussi glissé une pastille de Vichy dans la poche. Maman est arrivée la dernière, en manteau noir, avec une pochette en carton sous le bras.
Maître Vidal nous a fait entrer. Il y avait un grand bureau, une lampe verte, une odeur de menthe. Maman s’est assise très droite. Papa est resté debout près de la fenêtre.
« Madame Leroy », a dit Maître Vidal. « Votre requête a été déposée mardi. »
« Mon avocat vous l’a fait savoir. »
« Il me l’a fait savoir. Et la requête a été reçue. » Il a regardé Josiane. « Madame, s’il vous plaît. »
Josiane a ouvert son sac. Elle a sorti l’enveloppe kraft. Le cachet rouge a craqué sous son pouce.
« C’est quoi ? » a dit maman.
« Une lettre de votre père. À lire à voix haute, devant votre mari, si vous demandiez qu’on le déclare incapable. Il l’a écrite en août. Il a insisté sur la voix haute. »
Maître Vidal a mis ses lunettes. Il a lu lentement.
« “Nathalie. Si Josiane te donne ça, c’est que tu as fait ce que je craignais. Je te dis d’abord ce qui est à toi. Ta part, personne n’y touche. La loi te la garde et moi aussi. La Combe, je l’ai donnée au petit. Pas contre toi.” »
Maman a serré la bandoulière de son sac.
« “En juin, tu m’as demandé la terre au téléphone. Je t’ai répondu : viens la gagner, comme moi, comme toi, un été. Tu m’as envoyé ton fils. Il est venu. Il a poussé la brouette, il a nourri les poules, il a cassé ses ongles sur mes pierres. Il a gagné. Ne lui fais pas payer ce que tu me dois. Papa.” »
Personne n’a bougé. Dans l’entrée, le téléphone a sonné deux fois, puis il s’est arrêté.
« C’est tout ? » a dit maman. Sa voix était sèche, comme du pain de la veille.
« Non », a répondu Maître Vidal. « Il y a un second point. Je ne l’ai pas encore dit devant tout le monde. »
Il a ouvert une pochette. Il a posé la photocopie sur le bureau, face à maman, puis une lettre tapée à la machine, à côté.
« Votre mari a négocié une promesse de vente avec Beaumont Aménagement. Il a reçu trente mille euros d’avance. Cette promesse porte la signature de votre père. »
« Je sais, il l’a signée en juin. Sébastien me l’a dit. Sur le coin de la table. »
« Votre père n’était pas dans la région ce jour-là. Et ce n’est pas son écriture. »
Maman a baissé les yeux sur la feuille. Elle a regardé le grand M, avec ses deux bosses. Elle a regardé le trait sous le nom, et puis l’autre trait, en dessous, plus court.
Elle a pris la lettre tapée à la machine. Elle a mis les deux feuilles côte à côte, comme je l’avais fait.
Papa n’a pas quitté la fenêtre. Il tapotait sa poche de chemise, à l’endroit du stylo.
Maman s’est retournée sur sa chaise. Elle a regardé papa de la tête aux pieds, lentement, comme on regarde une facture.
« Dis-moi que c’est pas ta main. »
En août, un matin, Pépé affûtait la faux sur le seuil de l’atelier. Il m’avait regardé porter un seau. « Ta mère, à ton âge, elle en portait deux », il avait dit. J’avais cru à une blague.
Dans le bureau de Maître Vidal, papa n’avait toujours pas répondu.
« Nath », a-t-il dit enfin. « J’avais le garage. Beaumont voulait la signature avant le quinze. J’me suis dit que ton père… »
« Tu t’es dit. »
« Il aurait signé. Un jour ou l’autre, il aurait signé. »
« Il aurait signé quoi, Sébastien ? Il m’a même pas laissée finir ma phrase au téléphone. » Maman a eu un petit rire qui n’en était pas un. « Il m’a dit “viens la gagner”. Comme si j’avais pas déjà. »
Elle a posé la photocopie sur le bureau. Elle a regardé Maître Vidal, puis la lettre de Pépé, puis moi. Je n’ai pas baissé les yeux. C’est tout ce que je savais faire.
« Je l’ai gagnée, moi, la Combe », a-t-elle dit. « J’avais dix ans. Vous savez ce que c’est, vous, Maître, un été à la ferme à dix ans ? »
« Je vous écoute, Madame. »
« Cinq heures du matin. Les seaux. Les poules, les lapins. Les foins, avec les mains qui piquent le soir. » Elle parlait vite, sans reprendre son souffle. « Mémé faisait une tarte aux prunes le dimanche et on la mangeait sur le muret. J’aimais ça. Je veux dire, j’aimais vraiment ça. J’ai eu ma rondelle en septembre. Le deux. Il l’a frappée devant moi, sur l’enclume. Il a tapé de travers, comme toujours. Je trouvais ça beau. »
Papa a fait un pas. Elle a levé la main, sans le regarder.
« À dix-huit ans, j’ai eu mon bac. J’avais une place à Lyon. Un loyer à payer, les livres, le premier trimestre. Je lui ai demandé de m’aider. Une fois. Une seule fois. »
« Il a dit non ? » a demandé Josiane, très bas.
« Il a dit : “Tu reviendras.” Voilà ce qu’il a dit. Pas “pourquoi”, pas “combien”. “Tu reviendras.” » Elle a respiré. « Ce soir-là, j’ai pris ma rondelle dans la boîte, je suis allée dans l’atelier, je l’ai jetée sur l’enclume. Elle a sonné. J’ai crié que lui et sa terre, il pouvait aller s’enterrer avec. »
Elle s’est tue. Maître Vidal avait posé son stylo.
« Je suis partie le lendemain. J’ai fait caissière à Lyon pendant deux ans, j’ai dormi sur le canapé d’une copine. Et je suis pas revenue. » Sa voix a bougé, un peu, sur le dernier mot. « J’ai pas été à l’enterrement de Mémé non plus. J’avais un partiel. C’est ce que je me suis dit. »
Dans le couloir, quelqu’un a laissé tomber un trousseau de clés. Josiane m’a mis la main sur l’épaule, sans rien dire.
J’aurais voulu dire à maman que je la voyais. Que je ne l’avais jamais vue comme ça, avec les cheveux qui sortaient de sa pince. Je n’ai rien dit. Je ne savais pas où mettre les mots.
« Alors tu comprends, Ludo », a dit maman, et c’était la première fois qu’elle me regardait en face depuis le parking de l’hôpital. « Je pouvais pas te laisser avoir en un été ce qu’il m’a pas donné en dix-huit ans. »
« Je l’ai pas pris, maman. »
« Je sais. » Elle a baissé les yeux. « C’est ça qui est le pire, je sais. »
On a frappé à la porte. Deux petits coups.
Josiane s’est levée. Gisèle est entrée la première, en manteau du dimanche, avec son cabas de courses au bras. Elle n’a salué personne. Elle a posé le cabas sur le bureau, devant maman, et elle a sorti de dedans une boîte de café rouge. La sœur de la mienne. L’étiquette était déchirée, un des coins mangé par la rouille.
« Gisèle », a dit maman. « Qu’est-ce que… »
« Ouvre. »
Maman n’a pas bougé. C’est Maître Vidal qui a soulevé le couvercle, avec deux doigts.
Il y avait une rondelle dans le fond, avec le chiffre un, penché comme tous les autres. À côté, sur un bout de feutre vert, il y avait une alliance en or, toute fine. Elle était usée d’un côté.
« C’est la sienne », a dit maman.
« Oui. »
« Il l’a gardée. »
« Il l’a pas gardée. Il te l’a gardée. »
Maman a porté la main à sa bouche. Papa a regardé le plafond. Moi, je regardais l’alliance, et je pensais à la tour de pièces que j’avais renversée, à ce bruit qu’elles avaient fait en roulant.
Gisèle est ressortie sans un mot. Dans le couloir, il y avait un pas lent, un pas de canne. La poignée a grincé.
Pépé était dans l’encadrement, appuyé sur le bras de Gisèle. Il portait la veste de son enterrement et un bracelet d’hôpital au poignet. Il avait maigri de la figure. Ses yeux, eux, étaient les mêmes.
Il a regardé maman. Il a regardé l’alliance sur le feutre.
« Nathalie », a-t-il dit. « Je t’ai pas fait venir pour la terre… »
Six jours plus tard, le quinze octobre, on était six dans la cuisine de Pépé, et il restait une chaise vide, celle de Mémé.
Pépé était sorti de l’hôpital pour de bon, avec une boîte de comprimés et une ordonnance. Gisèle avait fait une soupe. Maître Vidal avait posé son téléphone à cadran, celui du couloir, sur la toile cirée, après avoir tiré le fil jusqu’au bout.
Josiane distribuait des pastilles de Vichy. Je suis resté assis sur ma chaise, avec mes pieds qui ne touchaient pas.
Il était dix-sept heures. Maître Vidal a composé un numéro.
« Monsieur Beaumont. Maître Vidal. Je vous appelle de la part de Monsieur Lucien Moreau, que vous ne connaissez que par une photocopie. »
On entendait la voix à l’autre bout, très petite, comme une mouche dans un bocal.
« Non, Monsieur. Il n’y aura pas de signature, ni aujourd’hui, ni demain. La promesse que vous détenez porte un faux. Vous l’avez acceptée sans vérifier le titre. » Il a écouté. « Je vous parle de votre clause de pénalité, oui. Elle repose sur un acte nul. Vous aurez vos trente mille euros. Pas soixante. Trente. »
La mouche s’est mise à bourdonner plus fort.
« Si vous insistez, mon client a une plainte à déposer, et il a le choix de la personne. Je ne suis pas certain que vous aimiez qu’on regarde de près comment une société prend une avance sur un terrain dont elle n’a jamais vu l’acte. » Il a souri à la toile cirée. « Mardi, quinze octobre, dix-sept heures sept. Bonne soirée. »
Il a raccroché. Papa n’avait pas respiré depuis dix secondes.
« Il accepte ? »
« Il accepte. Il lui faut les trente mille. Vous avez cinq ans pour les rendre, avec un échéancier, à lui. Je l’ai négocié en vous attendant. »
« Cinq ans. »
« Ou vous préférez la plainte ? »
« Non. »
Papa a regardé ses mains. Il m’a raconté plus tard qu’il avait vendu le pont du garage, la semaine d’après, et qu’il prenait des nuits chez un concessionnaire à Saint-Étienne. Ce jour-là, il a juste dit : « J’le ferai. »
Pépé était assis au bout de la table, son bracelet d’hôpital encore au poignet. Il n’avait presque pas parlé. Il a posé sa main à plat.
« Sébastien. »
« Oui, Lucien. »
« Je dépose pas plainte. J’en ai pas envie. » Il a toussé. « Mais tu vas écrire ce que t’as fait. De ta main. Là, devant moi. Maître Vidal le gardera dans son coffre. »
Maître Vidal a sorti une feuille et un stylo. Papa a pris le stylo. Il a écrit, lentement, en appuyant. Quand il a eu fini, il a signé. Il a fait un trait, puis le deuxième, en dessous.
« Un seul », a dit Pépé.
Papa a relevé la tête.
« Un seul trait. Comme un homme qui a rien à cacher. »
Papa a barré le deuxième trait. Il a repris le stylo. Il en a refait un, tout seul, plus droit. Sa main tremblait un peu.
Maman, pendant ce temps, n’avait pas touché à sa soupe. Elle avait la lettre de Pépé devant elle, dans son enveloppe kraft rouverte. Elle l’a poussée vers lui d’un doigt.
« Déchire-la, papa. »
« Non. »
« Je te demande pas grand-chose. Je veux plus la voir. »
« Elle est à toi. T’as le droit de la déchirer. » Il a croisé ses doigts. « Moi, j’ai pas le droit de reprendre ce que j’ai dit. »
Elle l’a regardé longtemps. Elle a repris l’enveloppe. Elle l’a glissée dans son sac, entre le portefeuille et la pochette en carton, et elle a fermé le fermoir.
Maître Vidal a toussé.
« Une dernière chose. La juge a confirmé hier la désignation de l’administrateur ad hoc. Il a accepté la donation pour Ludovic. C’est fait, c’est enregistré. La Combe est à lui, en nue-propriété. Lucien garde l’usufruit. Et personne ne vendra avant les vingt-cinq ans de Ludovic, ni vous, ni Beaumont, ni moi. »
« Et nous ? » a demandé papa. « Pour les papiers du petit ? »
« Vous ne signez plus rien qui touche à Ludovic sans la juge. Ni l’un ni l’autre. »
Maman a hoché la tête. Elle a eu un petit mouvement du menton vers moi, qui voulait dire quelque chose. Je n’ai pas su quoi.
Le quinze octobre s’est fini comme ça. Personne n’a fait de discours. Papa a lavé les assiettes, parce que Gisèle avait mal au dos, et maman les a essuyées avec le torchon à carreaux.
Le samedi matin, Pépé m’a réveillé avant le jour.
« Mets tes bottes. »
Dehors, tout était blanc. Le fil du grillage, le manche de la brouette, les marches du perron, tout. Mes bottes ont craqué sur l’herbe raide en traversant la cour.
« C’est la première gelée », a dit Pépé. Il avait la canne dans une main, sa boîte de comprimés dans l’autre poche. « Viens voir. »
On est allés jusqu’à la clôture de la Combe. Il m’a montré le sol, derrière, avec ses traces de renards.
« L’usufruit, c’est la récolte. Les pommes, le foin, les brebis, tant que je suis là. La nue-propriété, c’est le fond. Le sol. Ça, c’est à toi. »
« Et la mairie ? »
« Lundi soir, le conseil vote. Si c’est oui, la Combe devient constructible. » Il a gratté la glace sur un piquet avec son pouce. « Ça va valoir beaucoup d’argent d’un coup. Beaucoup plus que de l’herbe. »
J’ai regardé mes empreintes dans le blanc, une par une, jusqu’à la porte de la cour.
« Lundi, c’est dans deux jours », j’ai dit.
« Oui. » Il a ouvert la barrière. « Passe devant. »
À vingt et une heures dix, lundi, la Combe valait dix fois plus qu’à vingt heures. Moi, j’avais sept ans, une rondelle dans la poche gauche et un coussin de chaise sous les fesses.
Ça s’est passé dans la salle du fond de la mairie. Des chaises en plastique orange, un radiateur qui cognait, une table en U avec des micros qui ne marchaient pas. Le maire avait mis son écharpe tricolore sur le dossier, pas autour du cou. Pépé s’était assis au deuxième rang, droit, sa canne entre les genoux. Gisèle à sa droite, Josiane à ma gauche. Maître Vidal derrière, en manteau.
Papa et maman étaient restés à Saint-Étienne avec Manon. Papa faisait sa première nuit chez le concessionnaire.
« Point numéro sept », a dit une dame au bout de la table. « Révision du plan. Zone ZB, parcelles quarante-deux à cinquante-et-une. »
« C’est nous », a soufflé Gisèle.
« Qui est pour ? »
Les mains se sont levées une par une. Je les ai comptées sur mes doigts, comme à l’école. J’ai eu onze. Puis trois qui n’ont pas bougé, et une qui a bougé à moitié.
« Adopté. »
C’était tout. Personne n’a applaudi. Un monsieur a bu de l’eau dans un gobelet en carton.
« Voilà », a dit Pépé tout bas. « Elle est constructible. »
« Et maintenant elle vaut quoi ? »
« Beaucoup. Et ça change pas grand-chose pour toi. » Il a tapoté mon genou. « Tu la vends pas avant tes vingt-cinq ans. Le reste, c’est des chiffres sur un papier. »
On s’est levés. Au fond de la salle, il y avait un homme en gilet matelassé, adossé au mur, avec une montre épaisse. Il avait entendu. Il est venu vers nous en faisant tourner ses clés.
« Monsieur Moreau. Maître. » Il m’a regardé. « Félicitations, mon grand. Tu vaux cher. »
« C’est pas à vendre », j’ai dit.
« Pas maintenant. »
« Pas avant mes vingt-cinq ans. »
Il a eu un petit rire, par le nez. Maître Vidal s’est avancé d’un demi-pas.
« Monsieur Beaumont. Le dossier est clos pour vous. »
« Je repasserai dans dix-huit ans, alors. » Il a fait un clin d’œil que personne n’a rendu. Il est sorti sans dire au revoir. On a entendu ses clés dans le couloir, puis la porte du parking.
Gisèle a soupiré. Josiane m’a tendu une pastille. Je l’ai prise.
Le dimanche d’avant, papa avait posé la rondelle numéro deux sur la table de la cuisine de Pépé. Il l’avait laissée là, sans un mot, à côté du sucrier. Pépé l’avait ramassée avec son mouchoir, comme une chose qui brûle.
Il l’a donnée à maman le mardi suivant, sur le perron de la ferme, avant qu’on reparte. Il n’y avait pas de cérémonie. Il a sorti la rondelle de la poche de sa veste. Il l’a tenue entre deux doigts.
« Tiens. »
Maman a regardé le chiffre de travers.
« Je l’ai jetée, papa. »
« Je sais. Je l’ai ramassée. » Il a lâché. « Elle a jamais été à moi, celle-là. »
Elle l’a prise. Elle a passé son pouce sur le deux, plusieurs fois, comme on frotte une tache. Pépé est rentré dans la maison. Il a laissé la porte ouverte derrière lui.
Maman s’est assise sur la marche, avec le sac sur les genoux. Je suis resté debout à côté d’elle. Papa chargeait la taie d’oreiller dans le coffre, avec le linge de Manon.
« Montre ta main », a dit maman.
« Laquelle ? »
« Celle du grillage. »
Je l’ai tendue. La cicatrice était toute blanche, un peu en biais, sur la paume. Elle l’a prise dans la sienne, qui était froide.
« Il t’a pas aidé, quand tu t’es fait ça ? »
« Il m’a regardé finir. Après, il m’a mis un sparadrap. »
« Je me souviens de ça. » Elle a eu un souffle par le nez, presque un rire. « Quand j’avais ton âge, il a fait pareil avec moi. J’étais furieuse. Je voulais qu’il me prenne dans ses bras. »
« Moi aussi, un peu. »
« Je sais. » Elle a gardé ma main un moment. « Je t’ai pas envoyé ici pour toi, Ludo. Je t’ai envoyé pour la terre. Je crois que t’as entendu, à travers la porte de la cuisine. »
« Oui. »
« Je peux pas dire que c’est pas vrai. » Elle a lâché ma main, pas d’un coup. « Je te demande pas de me pardonner. Je te demande de me dire quand je me trompe. »
« D’accord. »
« Tu me le dis ? »
« Je te le dis. »
« Bon. »
Elle a mis la rondelle numéro deux dans la poche de son manteau, à côté de ses clés. Elle s’est levée et elle a lissé son col, du même geste qu’à l’hôpital, mais plus lentement.
Dans le break, la vitre de derrière était baissée. Manon était assise au milieu de la banquette, le chapeau de paille sur les genoux, le ruban rose roulé autour de son doigt. Elle nous regardait depuis un moment. Elle avait vu la main de maman. Elle avait vu le petit éclat jaune entre ses doigts, puis la poche.
« Ludo », a-t-elle dit. « J’peux te demander un truc ? »
Sur l’enclume de l’atelier, il y avait un chapeau de paille avec un ruban rose. Personne ne l’avait mis là. Manon, si.
On était le premier novembre. On avait porté un pot de chrysanthèmes jaunes à Mémé. Maman l’avait tenu toute seule sur ses genoux, dans le break. Elle n’était pas revenue sur cette tombe en vingt-six ans. Elle a nettoyé la pierre avec son mouchoir, sans parler. Papa est resté près de la grille, sa casquette dans les mains.
Après, Pépé nous a emmenés à l’atelier. Il a allumé la lampe au-dessus de l’établi. Ça sentait l’huile et le fer froid.
Manon avait la tête levée vers l’étagère. Elle regardait la boîte de café rouge, celle que Gisèle avait remise à sa place, avec le feutre vert et l’alliance dedans.
« Papi », a-t-elle dit. « Ludo, il a une rondelle. Maman, elle a une rondelle. »
« Oui. »
« Moi aussi, j’peux avoir une rondelle ? »
Elle l’a dit exactement comme elle avait dit pour le chapeau, en juin, devant le break, avec le même petit nez en l’air. Maman a fermé les yeux une seconde.
Pépé s’est assis sur le tabouret. Il a eu du mal. Gisèle, qui nous avait suivis, a fait un pas pour l’aider, il lui a fait signe de rester où elle était.
« Viens là, la puce. »
Manon est venue. Il l’a prise sur son genou.
« Je vais t’expliquer ce que c’est. Écoute bien, toi aussi, Ludovic. Toi aussi, Nathalie. » Il avait sa voix lente, celle d’avant l’hôpital. « Mon père avait une règle. La terre, elle va pas à celui qui est né le premier ni à celui qui crie le plus fort. Elle va à celui qui l’a gagnée. Un été de travail. De l’aube jusqu’au soir. »
« Et la rondelle ? »
« La rondelle, c’est un reçu. Ce qu’on te promet, c’est des mots. Ce qu’on te doit, c’est ce que t’as fait. Quand t’as fait ton été, mon père te frappait ton numéro sur l’enclume. Ça veut dire : celui-là a payé. Le un, c’est moi. J’avais douze ans. Le deux, c’est ta maman. Le trois, c’est ton frère. »
« Et le quatre ? »
« Il existe pas encore. »
Manon a regardé le plafond, les yeux plissés, comme elle faisait pour compter.
« Et pourquoi tu les gardes dans une boîte ? »
« Parce que c’est pas un cadeau. Un cadeau, tu le mets où tu veux. Là, c’est un papier. On le range à l’abri. » Pépé a tourné la tête vers maman. « Y en a une que j’ai gardée vingt-six ans. Pas pour la terre. Pour qu’elle revienne la chercher. »
Maman n’a rien dit. Elle a sorti la rondelle numéro deux de sa poche, elle l’a tenue dans sa paume ouverte, à côté de la mienne que j’avais sortie sans m’en rendre compte. Deux chiffres de travers.
« Papi, pourquoi ils penchent ? »
« Je sais pas. Mon père disait que c’était ma signature. »
Papa a toussé, près de la porte. Il était resté sur le seuil, sans entrer, comme un homme qui a laissé quelque chose dehors.
« Lucien. J’peux dire un mot ? »
« Dis. »
« Le petit, il l’a gagnée. Moi, j’ai pas honte de le dire devant lui. » Il tournait sa casquette. « Je l’ai pas vu faire. J’étais pas là. Mais j’ai vu la main. »
« Ça va, Sébastien. Reste là. »
Papa est resté sur le seuil.
Manon a tiré sur ma manche.
« Ludo. Toi, tu pousses la brouette. T’as fait mal à ta main. » Elle a pris ma paume, avec la cicatrice blanche, et elle l’a regardée longtemps. « Moi aussi, je peux ? »
« Elle est trop grande pour toi, la brouette. »
« Alors tu me la pousses. »
« Non. » Je l’ai dit sans méchanceté. « Je te montre comment. »
Elle m’a regardé. Pépé a levé les sourcils.
« Papi, la Combe, c’est à moi, hein ? »
« C’est à toi. Pas pour la vendre. »
« Alors je peux la prêter ? »
« On prête pas la terre. » Il a eu un début de sourire. « Mais t’as le droit de prêter autre chose. »
« Mes vieilles bottes. Elles sont trop grandes, mais avec deux paires de chaussettes, ça va. Et le crayon de menuisier. » J’ai regardé maman, puis Manon. « L’été prochain, elle vient. Moi, je me lève à six heures avec elle. »
« L’été prochain », a dit Pépé.
Maman a mis sa main devant sa bouche. Elle l’a retirée. Elle n’a pas dit non.
Pépé a reposé Manon par terre. Il s’est levé en s’appuyant sur l’établi. Il a pris, sur l’étagère, dans un sachet de papier brun, une rondelle toute neuve, ronde, brillante, sans rien dessus. Il a pris le poinçon et le marteau. Il m’a tendu les tenailles.
« Tiens-la bien. »
Je l’ai posée sur l’enclume, à côté du chapeau de Manon, que personne n’avait enlevé. Mes doigts tremblaient un peu sur le métal froid. Pépé a levé le marteau.
Il a frappé. Un coup, puis un deuxième. Il a soufflé sur le laiton.
Sur la rondelle, le quatre était sorti de travers, comme tous les autres.
