
PARTIE 1
— Demain soir, Camille s’installe ici. Je veux que tes affaires aient disparu avant son arrivée.
Élise resta debout au milieu du salon, une tasse froide entre les doigts. Pendant quelques secondes, elle crut avoir mal entendu. Thomas se tenait devant la baie vitrée de leur appartement lyonnais, les mains dans les poches, avec ce calme insupportable de quelqu’un qui avait déjà détruit une vie dans sa tête avant d’en informer la principale intéressée.
— Camille… c’est donc elle ?
Thomas détourna les yeux.
— Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça.
— Depuis combien de temps ?
Il ne répondit pas.
Ce silence suffit.
3 ans plus tôt, Thomas avait été percuté par une voiture alors qu’il circulait à moto. Bassin fracturé, jambes broyées, plusieurs opérations, des mois de fauteuil roulant et un pronostic incertain. Élise avait alors mis entre parenthèses sa carrière d’interprète spécialisée dans les contrats industriels franco-allemands.
Au début, elle s’était dit que cela durerait quelques mois.
Puis elle avait appris à changer ses pansements, organiser ses médicaments, remplir des dossiers d’assurance, discuter avec les médecins, conduire jusqu’au centre de rééducation et dormir sur un fauteuil lorsqu’il était hospitalisé.
Elle avait refusé des missions.
Puis d’autres.
Puis les appels avaient cessé.
La famille de Thomas répétait avec soulagement :
— Heureusement qu’il a une femme comme toi.
Personne ne demandait ce qu’Élise avait abandonné.
Aujourd’hui, Thomas marchait sans canne. Il conduisait. Il avait repris son poste dans un cabinet de conseil. Il faisait même du sport.
Et maintenant qu’il avait retrouvé sa vie, il lui demandait de quitter la sienne.
— J’ai passé 3 ans à t’aider à te remettre debout.
— Élise, ne rends pas ça plus difficile.
Elle le fixa longtemps.
Puis elle entra dans leur chambre, posa une valise sur le lit et commença à y jeter quelques vêtements.
Thomas la suivit.
— Tu peux prendre ce que tu veux.
Elle regarda autour d’elle.
Le canapé avait été choisi par lui. La voiture était à son nom. La vaisselle venait de sa mère. Même les cadres du salon représentaient presque tous sa famille.
Après 7 ans de mariage, Élise découvrait qu’elle pouvait quitter sa propre maison avec une seule valise.
Sa mère vivait près de Rennes.
Elle ne l’appela pas.
Elle acheta le premier billet disponible pour Paris, d’où elle pourrait prendre un train le lendemain.
À l’aéroport, elle ne pleura pas.
Pas au contrôle.
Pas devant la porte d’embarquement.
Pas lorsqu’elle s’assit au fond de l’appareil.
Quelques minutes avant le décollage, une hôtesse s’approcha.
— Madame Morel ? Nous devons réorganiser quelques sièges. Accepteriez-vous de passer en classe affaires ?
Élise haussa les épaules.
— Pourquoi pas.
Elle suivit l’hôtesse, franchit le rideau séparant les cabines et s’arrêta net.
Un homme en costume sombre était assis près du hublot.
Il leva les yeux.
— Bonjour, Élise.
Son cœur manqua un battement.
— Adrien ?
Ils avaient grandi ensemble.
Élise, Thomas et Adrien.
Adrien avait même assisté à leur mariage 7 ans plus tôt.
Mais il était parti avant le dessert.
Puis il avait presque entièrement disparu de leur vie.
Et maintenant, il la regardait comme s’il avait attendu précisément ce moment.
Élise posa lentement sa valise cabine.
— C’est toi qui as demandé qu’on me change de place ?
Adrien ne chercha pas à mentir.
— Oui.
Et avant même que l’avion quitte le sol, Élise comprit que cette rencontre n’avait rien d’un hasard.
PARTIE 2
Pendant le vol, Élise finit par raconter l’essentiel.
L’accident.
Les 3 années sacrifiées.
Camille.
Les 24 heures accordées pour quitter l’appartement.
Adrien écouta sans interrompre.
Puis il demanda :
— Tu parles toujours allemand ?
Élise fronça les sourcils.
— Assez pour négocier un contrat. Pourquoi ?
— Mon interprète a été opéré cette nuit. Mon équipe part demain à Munich. Nous négocions depuis 8 mois une licence technologique pour notre usine en Alsace.
Elle eut un rire nerveux.
— Moi, je vais chez ma mère.
— Je sais.
Il referma son ordinateur.
— Mais j’ai besoin de quelqu’un capable de comprendre ce qu’un juriste allemand veut réellement dire, pas seulement de traduire les mots. Et toi, tu as peut-être besoin de te rappeler qui tu étais avant de devenir l’infirmière de Thomas.
Élise se raidit.
— Ne décide pas de ce dont j’ai besoin.
Adrien encaissa la remarque.
— Alors décide toi-même. À l’atterrissage, tu auras 2 heures. Si tu acceptes, tout est payé et tu es rémunérée comme consultante.
Elle regarda les nuages.
Ce matin-là, un homme lui avait ordonné de disparaître.
Ce soir-là, un autre lui ouvrait une porte.
Elle ignorait encore qu’Adrien cachait la véritable raison pour laquelle il avait voulu qu’elle s’assoie près de lui.
PARTIE 3
Élise appela sa mère dès l’arrivée à Paris.
— Maman, je vais bien, mais je ne rentrerai pas demain.
Un silence.
— Où es-tu ?
— À l’aéroport.
— Avec Thomas ?
— Non.
La voix de sa mère changea immédiatement.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
Élise ferma les yeux.
— Je te raconterai.
— Et tu vas où ?
Elle regarda Adrien à quelques mètres, occupé à répondre à un appel.
— En Allemagne. Pour travailler.
Nouveau silence.
— Hier, tu ne travaillais plus.
— Je sais.
Sa mère soupira.
— Alors vas-y.
Élise resta surprise.
— C’est tout ?
— Non. Envoie-moi un message quand tu arrives. Et ensuite seulement, tu pourras m’expliquer comment tu es passée d’un mari qui te met dehors à un voyage professionnel en moins de 24 heures.
Élise sourit malgré elle.
Elle accepta la mission.
L’équipe d’Adrien comptait également Sophie, directrice financière, et Mehdi, ingénieur responsable du futur site de production.
Pendant les heures précédant leur départ, Élise lut les contrats.
Au début, les phrases lui semblaient étrangères.
Pas parce qu’elle ne les comprenait plus.
Parce qu’elles appartenaient à une ancienne version d’elle-même.
Puis quelque chose revint.
Un automatisme.
Elle encercla un terme.
Puis un autre.
Elle compara le document français avec la version allemande.
À la page 42, elle s’arrêta.
— Adrien.
Il leva la tête.
— Oui ?
— Vous avez un problème.
Sophie se rapprocha.
Élise posa les 2 versions côte à côte.
— En français, cette clause vous permet d’adapter certains paramètres de production. En allemand, la formulation peut être interprétée comme une interdiction de modifier le procédé sans accord préalable du détenteur de la technologie.
Mehdi pâlit.
— Ce serait ingérable. On devrait demander leur permission pour chaque ajustement de ligne.
— Exactement.
Adrien relut le passage.
— Nos avocats ont validé ça.
— Vos avocats ont validé une traduction. Moi, je lis ce que l’autre partie pense réellement signer.
Un silence tomba autour de la table.
Puis Sophie demanda :
— Tu proposes quoi ?
Élise hésita à peine.
— Notification obligatoire. Délai d’objection de 30 jours uniquement sur les modifications pouvant affecter leur propriété intellectuelle. Tout le reste relève de l’exploitation normale.
Adrien la regardait avec une expression qu’elle ne lui connaissait pas.
Pas de la pitié.
Pas de l’admiration amoureuse.
Du respect professionnel.
Et cette différence lui fit presque plus mal que tout le reste.
Parce qu’elle réalisa à quel point cette sensation lui avait manqué.
À Munich, ils logèrent dans le même hôtel, mais dans des chambres séparées.
Le premier soir, l’équipe dîna ensemble afin de préparer la négociation du lendemain.
Après le repas, Sophie et Mehdi remontèrent travailler.
Adrien resta avec Élise.
Pendant quelques minutes, ils parlèrent de leur adolescence, des vacances passées ensemble et d’un professeur qui les avait surpris à sécher un cours.
Élise rit.
Un vrai rire.
Elle porta aussitôt une main à sa bouche, comme si elle venait de commettre une faute.
Adrien la regarda.
— Quoi ?
— Rien.
— Tu viens de te sentir coupable d’avoir ri.
Elle baissa les yeux.
— Peut-être.
— Thomas ne mérite même pas ça.
Élise releva brusquement la tête.
— Ne transforme pas cette histoire en concours entre lui et toi.
Adrien se tut.
— Pardon.
Elle le fixa quelques secondes.
— Pourquoi es-tu parti avant le dessert à mon mariage ?
Son visage se ferma.
— Élise…
— 7 ans que je me pose la question.
Adrien prit son verre, puis le reposa sans boire.
— Ce n’est pas le bon moment.
— Décidément, les hommes adorent choisir le bon moment à ma place.
Cette fois, il ne répondit pas.
Ils remontèrent.
Devant sa chambre, Élise chercha sa carte dans son sac, les mains tremblantes.
Adrien allait partir lorsqu’elle souffla :
— Je ne veux pas être seule.
Il s’immobilisa.
— Tu viens d’être quittée.
— Merci, j’étais présente.
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
— Alors qu’est-ce que tu veux dire ?
Adrien la regarda droit dans les yeux.
— Que tu es blessée. Et que je refuse de profiter d’un moment où tu ne sais peut-être même plus ce que tu veux.
Cette prudence l’irrita autant qu’elle la bouleversa.
— Je suis blessée, Adrien. Pas inconsciente.
Il entra finalement.
Ils parlèrent jusqu’au milieu de la nuit.
De Thomas.
Du passé.
De tout sauf de ce qu’Adrien refusait toujours d’expliquer.
Lorsqu’Élise se réveilla, il n’était plus là.
Son ventre se noua.
Pendant quelques secondes, elle eut l’impression de revivre la veille : quelqu’un était parti avant qu’elle ouvre les yeux.
Puis elle vit un papier posé sur la table.
« Réunion dans 1 h 30. Café en bas. Je ne voulais pas te réveiller. »
Elle froissa presque le mot.
Presque.
À la réunion, la délégation allemande était dirigée par Wolfgang Krämer, fondateur de l’entreprise qui détenait la technologie, et par son avocate, Anna Stein.
La discussion resta cordiale pendant 1 heure.
Puis ils arrivèrent à la page 42.
Anna posa son stylo.
— Toute modification du procédé devra recevoir notre autorisation écrite préalable.
Mehdi lança un regard à Élise.
Elle n’eut même pas besoin de consulter ses notes.
Adrien commença à répondre.
Élise posa 2 doigts sur son dossier.
Il s’arrêta.
Elle murmura :
— Notification. 30 jours. Objection uniquement sur propriété intellectuelle.
Adrien hocha la tête.
Élise formula elle-même la proposition en allemand.
Anna posa plusieurs questions.
Élise répondit précisément.
Wolfgang échangea quelques mots avec son équipe.
Puis il déclara :
— C’est acceptable.
2 heures plus tard, ils validaient le projet d’accord définitif.
Dans le couloir, Sophie serra Élise dans ses bras.
— Je crois que tu viens de sauver 8 mois de travail.
Élise sourit.
— J’ai fait mon métier.
Adrien s’approcha.
— Tu as fait beaucoup plus que ça.
Elle soutint son regard.
— Très bien. Maintenant, tu vas répondre à ma question.
— Laquelle ?
— Ne joue pas à ça. Pourquoi es-tu parti de ma chambre ce matin ? Et pourquoi es-tu parti de mon mariage il y a 7 ans ?
Adrien inspira profondément.
— Ce matin, je suis parti parce que j’avais peur que tu te réveilles à côté de moi et que j’oublie que, pendant cette mission, je suis celui qui t’a engagée.
Élise resta silencieuse.
— Et mon mariage ?
Il détourna les yeux vers la fenêtre du couloir.
— Pour la même raison.
— Je ne comprends pas.
Cette fois, il la regarda.
— J’étais amoureux de toi.
Élise sentit ses doigts devenir froids.
— Quoi ?
— Je l’étais déjà avant que Thomas te demande de sortir avec lui.
Elle recula légèrement.
Adrien poursuivit :
— Nous étions amis tous les 3. Thomas a été plus rapide. Il t’appelait, venait te chercher, t’offrait des fleurs. Et toi, tu semblais heureuse. Alors je me suis convaincu que me taire était la chose correcte à faire.
— Tu étais amoureux de moi pendant mon mariage ?
— Oui.
— Et tu ne m’as jamais rien dit ?
— Non.
Élise eut un rire sans joie.
— Tu pensais être noble.
— Probablement.
— Tu pensais respecter mon choix.
— Oui.
— Mais comment pouvais-tu respecter un choix que je faisais sans connaître toutes les informations ?
Adrien ne répondit pas immédiatement.
— Tu as raison.
La réponse la déstabilisa davantage qu’une excuse.
Ils retournèrent à l’hôtel.
Sophie et Mehdi partirent célébrer l’accord dans un restaurant proche.
Adrien demanda à Élise s’ils pouvaient parler encore quelques minutes.
Ils s’installèrent dans un coin du hall.
— Je dois te dire autre chose.
Élise croisa les bras.
— Évidemment.
— Mon interprète a réellement été opéré. Je ne t’ai pas inventé une mission pour t’emmener avec moi.
— Mais tu as bien demandé mon changement de siège.
— Oui.
— Pourquoi savais-tu que j’étais dans cet avion ?
Adrien baissa les yeux.
— Thomas m’a appelé il y a 3 jours.
Le sang quitta le visage d’Élise.
— Pourquoi ?
— Pour me demander le nom d’un restaurant à Paris où il voulait emmener Camille.
Elle resta immobile.
Adrien continua, la voix plus basse.
— Il m’a dit que vous alliez vous séparer. Il parlait comme si tout était déjà réglé. Hier matin, il m’a envoyé un message pour dire que tu étais partie.
— Et toi, tu as regardé où j’étais ?
— J’ai su par une connaissance commune que tu prenais ce vol. Quand j’ai vu ton nom sur la liste des passagers de mon entreprise…
Élise leva une main.
— Arrête.
Adrien se tut.
Elle marcha jusqu’à la baie vitrée du hall.
Tout lui paraissait soudain terriblement familier.
Thomas avait décidé qu’elle devait quitter l’appartement.
Sa belle-famille avait décidé que sa place naturelle était auprès d’un mari malade.
Pendant 3 ans, chacun avait trouvé normal qu’elle organise, soigne, transporte, rassure et renonce.
Et maintenant Adrien, avec des intentions infiniment meilleures, avait déplacé son siège, organisé une mission et transformé leur rencontre en scénario sans lui demander ce qu’elle souhaitait.
— Je ne veux pas être sauvée.
Adrien resta assis.
— D’accord.
Elle se retourna.
— Tu ne comprends pas.
— Alors explique-moi.
— J’ai passé 3 ans à aider Thomas à redevenir lui-même. J’ai cessé de travailler. J’ai refusé des déplacements. J’ai perdu des clients. J’ai arrêté de voir certains amis parce qu’il avait besoin de moi. Quand il a recommencé à marcher, à conduire et à travailler, il a récupéré toute sa liberté. Puis il a décidé qu’il n’avait plus besoin de la personne qui avait rendu cette liberté possible.
Sa voix trembla.
— Je refuse de sortir d’une vie où un homme décide que je ne lui sers plus pour entrer dans une autre où un homme décide ce qui serait bon pour moi.
Adrien aurait pu se défendre.
Dire que ce n’était pas comparable.
Rappeler qu’il lui avait proposé un travail.
Qu’elle avait accepté librement.
Qu’il avait voulu l’aider.
Il ne dit rien de tout cela.
— Tu as raison.
Élise fronça les sourcils.
— Encore ?
— Oui.
— Tu vas vraiment accepter ça sans discuter ?
— Accepter que j’ai franchi une limite ne signifie pas que ça ne me fait rien.
Il passa une main sur son visage.
— J’ai passé des années à me reprocher de n’avoir rien fait. Alors quand je t’ai vue avec cette valise, j’ai voulu réparer le passé trop vite.
Élise sentit sa colère diminuer légèrement.
— Le passé n’est pas ton projet à réparer.
— Je sais.
— Et je ne suis pas ton projet non plus.
— Je sais maintenant.
Elle s’assit enfin.
— Je dois rentrer chez ma mère. Trouver où vivre. Reprendre contact avec des clients. Décider si je veux retravailler comme interprète ou faire autre chose.
Adrien acquiesça.
— Prends le temps dont tu as besoin.
Élise leva un sourcil.
— « Prends » ?
Il comprit aussitôt.
— Mauvaise formulation.
Elle attendit.
— Fais ce que tu veux de ton temps. Il est à toi.
Un sourire apparut malgré elle.
— Mieux.
Le lendemain, l’accord fut signé.
Au déjeuner, Wolfgang félicita personnellement Élise.
— Votre société a de la chance de vous avoir.
Elle répondit :
— Ce n’est pas ma société.
Il sembla surpris.
— Alors quelqu’un devrait rapidement vous proposer un contrat.
Adrien, qui n’avait pas compris l’allemand suffisamment vite, demanda ensuite :
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Que si tu ne m’embauches pas, quelqu’un d’autre le fera.
Adrien ouvrit la bouche.
— Je…
Élise le regarda.
Il s’arrêta immédiatement.
— Non. Je n’allais rien proposer.
Elle éclata de rire.
— Menteur.
— Je progresse.
L’après-midi, ils eurent quelques heures libres.
Adrien proposa un musée.
Élise refusa.
— Je veux marcher.
— Où ?
— Nulle part en particulier.
Ils avancèrent sans itinéraire.
Devant une petite galerie, Élise s’arrêta.
Dans la vitrine se trouvait un dessin minimaliste : une femme debout devant une fenêtre, entourée de presque rien.
— Il me plaît, dit-elle.
Adrien observa le dessin.
— Il te ressemble.
— Parce qu’elle semble épuisée ?
— Parce qu’il n’y a presque rien autour d’elle, mais qu’on comprend quand même immédiatement qui elle est.
Élise ne répondit pas.
Après quelques secondes, elle murmura :
— Pendant 3 ans, j’ai été épouse, aide-soignante, secrétaire, chauffeur, gestionnaire de médicaments, intermédiaire avec les médecins, personne à appeler quand sa mère paniquait…
Elle inspira difficilement.
— Et si quelqu’un m’avait demandé qui était Élise sans tout ça, je n’aurais pas su répondre.
Adrien resta à distance.
— Peut-être que tu n’avais pas cessé d’exister. Peut-être que tu mettais simplement tout ce que tu étais dans un endroit où les autres avaient commencé à considérer ça comme normal.
Elle sentit ses yeux brûler.
— Je refuse aussi de faire de toi « l’homme merveilleux » uniquement parce que Thomas s’est comporté comme un salaud.
— Tant mieux.
Elle tourna la tête.
— Tant mieux ?
— Je ne veux pas gagner ta confiance parce qu’un autre l’a détruite.
Il marqua une pause.
— Si un jour quelque chose arrive entre nous, je veux que ce soit parce que tu l’auras choisi lorsque tu n’auras plus besoin de fuir personne.
Élise le fixa.
— C’est probablement la chose la plus intelligente que tu aies dite depuis notre rencontre dans l’avion.
— Je prends ça comme un progrès.
Elle sourit.
Mais elle ne lui prit pas la main.
Pas encore.
Cette nuit-là, seule dans sa chambre, Élise ouvrit son ancien ordinateur professionnel.
Elle retrouva des contrats datant d’avant l’accident.
Des messages de clients.
Des félicitations.
Des attestations de missions.
Des dossiers portant son nom.
Elle ne pleura pas pour Thomas.
Elle pleura devant un ancien courrier envoyé par un directeur juridique :
« Votre intervention nous a évité une erreur contractuelle majeure. »
Ce n’était qu’une phrase.
Mais elle prouvait quelque chose qu’Élise avait presque oublié.
Avant d’être « la femme de Thomas qui s’occupe de tout », elle avait construit une vie à elle.
Elle créa un nouveau dossier.
Elle l’appela simplement :
« Reprendre ».
Au retour en France, son téléphone se mit à vibrer dès l’atterrissage.
7 messages de Thomas.
« Quand viens-tu récupérer le reste ? »
« Camille sera là ce week-end. »
« Je préfère éviter une scène. »
Puis :
« Tu sais où sont mes ordonnances ? »
« J’ai besoin du numéro du kiné. »
« Et du contact du neurologue. »
Enfin :
« Tu gérais toujours ça. »
Élise fixa l’écran.
Pendant 3 ans, elle avait vécu avec l’idée que si elle lâchait une seule corde, Thomas tomberait.
Maintenant, elle comprenait qu’il s’était simplement habitué à ce qu’elle tienne toutes les cordes à sa place.
Adrien remarqua son expression.
— Thomas ?
— Oui.
Il hésita.
— Tu veux que je te laisse seule ?
Élise releva les yeux.
Cette question minuscule lui fit plus d’effet qu’elle ne voulait l’admettre.
Il avait demandé.
Elle secoua la tête.
Puis elle écrivit :
« Les ordonnances sont dans le classeur bleu du bureau. Les contacts médicaux sont dans ton téléphone et dans ton espace patient. À partir de maintenant, tes rendez-vous sont sous ta responsabilité. Une entreprise de déménagement passera lundi pour mes affaires. »
Thomas répondit presque immédiatement.
« C’est tout ? »
Elle écrivit :
« Qu’attendais-tu ? »
« Je pensais qu’une fois calmée, on pourrait discuter correctement. »
Élise sentit une étrange paix descendre en elle.
« Je ne suis pas partie parce que j’étais énervée. Tu m’as donné 24 heures pour quitter notre maison afin que ta maîtresse puisse s’y installer. Ce n’est pas une dispute, Thomas. C’est une séparation. »
Elle éteignit son téléphone.
Sa mère l’attendait à la sortie de la gare de Rennes.
Elle la serra contre elle si fort qu’Élise perdit presque l’équilibre.
Puis elle aperçut Adrien, quelques mètres plus loin.
Son regard passa d’Élise à lui.
Puis de lui à Élise.
— Adrien ?
Il sourit.
— Bonjour, Madame Morel.
La mère d’Élise plissa les yeux.
— Vous vous êtes donc « retrouvés par hasard » ?
Élise soupira.
— Presque.
Adrien posa sa valise près d’elle.
Avant de partir, il dit simplement :
— Je t’appelle dans 1 semaine ?
Élise réfléchit.
— Exactement 1 semaine.
— Pas avant ?
— Pas avant.
— D’accord.
Sa mère attendit qu’il soit parti.
— Il est toujours amoureux de toi ?
Élise s’immobilisa.
— Tu savais ?
— Une mère remarque certaines choses.
— Et tu ne m’as rien dit pendant 7 ans ?
— Tu avais choisi Thomas.
La réponse surprit Élise.
Sa mère haussa les épaules.
— Ce n’était pas à moi de décider que tu avais choisi le mauvais homme simplement parce qu’un autre te regardait autrement.
Élise resta silencieuse.
Dans les jours suivants, elle récupéra ses affaires sans retourner à Lyon.
Une amie supervisa le déménagement.
Thomas appela.
— J’ai trouvé une boîte avec tes diplômes.
— Mets-la avec mes affaires.
— Et nos photos ?
— Celles avec ma famille, oui. Les autres, fais ce que tu veux.
Silence.
Puis Thomas soupira.
— Camille trouve que tu es très froide.
Élise ferma les yeux.
— Camille n’a pas à évaluer la manière dont je quitte le mariage auquel elle a participé à mettre fin.
— Tu n’es pas obligée de parler comme ça.
— Et toi, tu n’étais pas obligé de me donner 24 heures pour disparaître après 3 ans à m’occuper de toi.
Cette fois, Thomas ne répondit pas immédiatement.
— Je sais ce que tu as fait pour moi.
— Non.
Élise regarda par la fenêtre de la chambre où elle avait grandi.
— Je pense que tu commences seulement à le comprendre maintenant que tu dois le faire toi-même.
Il n’y eut ni cris ni insultes.
Et c’était précisément ce qui rendit la conversation définitive.
Élise raccrocha.
Le même après-midi, elle actualisa son CV.
Elle contacta 4 anciens clients.
2 répondirent dans l’heure.
Une agence parisienne lui proposa un test.
Une entreprise industrielle basée à Strasbourg demanda un entretien.
Wolfgang lui envoya même un message pour lui recommander 2 cabinets travaillant régulièrement entre la France et l’Allemagne.
Élise comprit alors quelque chose.
Elle ne repartait pas de zéro.
Elle revenait simplement vers une partie d’elle-même qu’elle avait laissée attendre.
Le 7e jour, à 19 h précises, son téléphone sonna.
Adrien.
Élise sourit avant même de répondre.
— Ponctuel.
— J’avais reçu des instructions très strictes.
— Comment vas-tu ?
Elle regarda son ordinateur.
Elle avait passé un entretien le matin même.
Un second était prévu le lendemain.
— Mieux.
— Tu as trouvé du travail ?
— J’ai trouvé des possibilités.
— Alors je ne vais rien te proposer.
Elle rit.
— Très discipliné.
— En revanche, j’aimerais t’inviter à dîner vendredi.
Élise garda le silence quelques secondes.
Une semaine plus tôt, elle avait quitté Lyon avec une valise et l’impression que 7 années de sa vie étaient restées enfermées dans un appartement qui ne lui appartenait plus.
Elle ne savait toujours pas ce qu’Adrien deviendrait.
Un amoureux.
Un ami retrouvé.
Ou simplement l’homme qui était apparu au moment où elle avait recommencé à se regarder elle-même.
Mais, pour une fois, elle n’avait pas besoin de connaître la fin avant d’accepter le début.
— Vendredi, d’accord.
— Je passe te prendre ?
Élise regarda son reflet dans la fenêtre.
Elle pensa à toutes les personnes qui, pendant des années, avaient décidé où elle devait être, ce qu’elle devait sacrifier, combien elle devait donner et quand elle devait partir.
Puis elle sourit.
— Non. Envoie-moi l’adresse. Je viendrai par moi-même.
Adrien resta silencieux une seconde.
— Très bien.
— Adrien ?
— Oui ?
— Merci d’avoir demandé.
Après avoir raccroché, Élise referma son ordinateur.
Elle n’avait pas besoin que Thomas regrette pour retrouver sa dignité.
Elle n’avait pas besoin qu’Adrien la choisisse pour savoir qu’elle avait de la valeur.
Pendant 3 ans, elle avait consacré toute son énergie à aider un homme à se remettre debout.
Elle comprenait enfin que, pendant ce temps, elle s’était lentement agenouillée devant les besoins de tous les autres.
Alors, ce soir-là, dans la maison de son enfance, Élise se leva.
Pas pour Thomas.
Pas pour Adrien.
Pour elle.
Et cette fois, elle ne demanda la permission à personne.