Lors d’un gala, Élodie vit son fiancé embrasser une autre femme pendant que leurs familles célébraient leur futur mariage. Il eut même l’audace de lui dire : « Ne fais pas de scandale. » Elle ne pleura pas ; elle embrassa le premier inconnu qu’elle vit et l’appela « mon mari ». Elle croyait seulement vouloir humilier Thomas… jusqu’à ce qu’elle découvre qui était réellement Gabriel Beaumont et pourquoi il en savait déjà beaucoup trop sur elle.

PARTIE 1

Quand Élodie Moreau vit son fiancé embrasser une autre femme sur la terrasse du palace où leurs 2 familles célébraient leurs fiançailles, elle ne pleura pas. Elle traversa simplement la salle, attrapa un inconnu par le revers de sa veste et l’embrassa devant tout le monde.

À 30 ans, Élodie connaissait parfaitement les règles de la famille Moreau. Son père, Marc, dirigeait un important groupe de construction et de rénovation urbaine installé à Lyon. Sa mère, Hélène, considérait depuis toujours que les sentiments étaient importants, mais que la réputation l’était davantage.

Depuis presque 2 ans, elle répétait à sa fille :

— Ton mariage avec Thomas Delcourt ne concerne pas seulement votre couple. Les Moreau et les Delcourt peuvent bâtir quelque chose d’immense ensemble.

Élodie avait fini par confondre devoir et amour.

Thomas, lui, savait être parfait en public. Élégant, drôle, attentionné, il serrait la main des investisseurs, complimentait les proches d’Élodie et posait une main tendre dans son dos chaque fois qu’un photographe approchait.

Ce soir-là, dans un hôtel particulier du 8e arrondissement de Paris, personne n’aurait imaginé que le futur marié quitterait discrètement le dîner au milieu d’un toast.

Élodie le suivit.

Sur une terrasse latérale, Thomas tenait Camille Vernet contre lui.

Camille était la fille d’un investisseur récemment entré au capital d’une société des Delcourt.

Leur baiser n’avait rien d’accidentel.

Ils avaient l’habitude l’un de l’autre.

Élodie resta quelques secondes derrière la baie vitrée, incapable de respirer.

Puis elle retourna dans le salon.

Elle aperçut un homme seul près d’une bibliothèque.

Grand, costume sombre, visage calme, regard presque intimidant.

Elle ne savait pas qui il était.

Elle marcha vers lui.

— J’ai besoin que vous m’aidiez.

L’homme fronça légèrement les sourcils.

Élodie ne lui laissa pas le temps de répondre.

Elle l’embrassa.

Lorsqu’elle recula, Thomas se tenait à quelques mètres d’eux, livide.

— Qu’est-ce que tu fabriques ?

Les conversations s’étaient arrêtées.

Élodie sentit le regard horrifié de sa mère.

Alors elle sourit.

— Excuse-moi, Thomas. Je cherchais mon mari.

Un silence glacial traversa la pièce.

— Ton mari ? Tu es devenue folle ?

Élodie allait reconnaître que tout cela était absurde lorsque l’inconnu passa tranquillement un bras autour de sa taille.

— Je crois que mademoiselle Moreau a été suffisamment claire.

Thomas le reconnut aussitôt.

Son visage changea.

— Beaumont…

Élodie sentit son estomac se nouer.

Gabriel Beaumont.

Fondateur de Beaumont Participations, investisseur connu pour reprendre des entreprises fragilisées et démanteler les accords qu’il jugeait malhonnêtes.

Son père avait déjà parlé de lui.

« Avec Beaumont, on peut négocier. Mais il ne faut jamais essayer de le tromper. »

Thomas serra les dents.

— Vous allez regretter ça.

Gabriel le regarda sans bouger.

— Pour elle, j’ai surtout l’impression que les regrets viennent de se terminer.

Thomas partit sous les murmures.

Élodie se dégagea immédiatement.

— Je suis désolée. C’était complètement stupide.

— Très stupide.

— Cela ne se reproduira pas.

Gabriel l’observa longuement.

— Vous en êtes certaine ?

2 jours plus tard, Élodie reçut une enveloppe dans son appartement lyonnais.

À l’intérieur se trouvaient une adresse parisienne, une heure et une carte de visite.

Elle s’y rendit.

Gabriel l’attendait dans ses bureaux donnant sur la Seine.

Il posa un dossier devant elle.

— Les Delcourt racontent que vous avez fait une crise. Votre mère cherche déjà un moyen de réparer vos fiançailles.

Élodie serra la mâchoire.

— Et vous ?

— Vous m’avez impliqué publiquement dans votre scandale.

— Encore désolée.

— Je ne vous demande pas des excuses.

Il fit glisser le dossier vers elle.

— Je vous propose de continuer.

— Continuer quoi ?

— Notre relation.

Élodie le fixa.

— Il n’y a aucune relation.

— Justement. Pendant quelques mois, nous allons en inventer une. Vous empêchez les Delcourt de vous faire passer pour une femme instable ayant saboté son mariage. De mon côté, votre présence à mes côtés affaiblit certaines positions commerciales de Thomas.

— Vous voulez utiliser ma rupture.

— Et vous voulez empêcher votre famille de vous ramener vers un homme qui vous humilie.

Il avait une arrogance insupportable.

Mais il disait vrai.

Élodie se leva.

— Pourquoi moi ?

Pour la première fois, Gabriel hésita.

— Parce que vous m’avez déjà sauvé une fois.

Elle resta immobile.

— Je ne vous connaissais même pas avant cette soirée.

— Vous, non.

Il baissa les yeux vers une vieille photographie glissée dans le dossier.

— Moi, je vous ai reconnue immédiatement.

PARTIE 2

Leur faux couple devint rapidement crédible.

Restaurants, galas, inaugurations : Gabriel savait exactement comment poser une main dans le dos d’Élodie ou lui murmurer quelques mots au moment où Thomas les observait.

Mais ses cadeaux troublaient davantage Élodie.

Un vieux disque de jazz qu’elle adorait à 19 ans.

Une édition épuisée d’un roman qu’elle cherchait depuis l’université.

Puis une boîte de calissons provenant d’une petite boutique d’Aix-en-Provence.

— Comment sais-tu tout ça ?

Gabriel esquiva jusqu’à une soirée caritative où Thomas, légèrement ivre, se moqua d’eux.

Gabriel se tourna alors vers Élodie.

— Tu te souviens d’Aix, quand tu as fait croire à 3 hommes ivres que j’étais ton cousin venu de Strasbourg ?

Elle pâlit.

À 19 ans, elle avait effectivement aidé un étudiant encerclé à la sortie d’un bar en inventant cette histoire.

— C’était toi ?

— Oui.

Dans la voiture, elle demanda :

— Tu t’es souvenu de moi pendant toutes ces années ?

— Oui.

— Alors notre accord n’était pas seulement stratégique.

Gabriel regarda par la fenêtre.

— Au début, si. Puis je t’ai reconnue. Et j’ai commencé à vouloir quelque chose que je ne savais plus contrôler.

Quelques semaines plus tard, leur premier vrai baiser eut lieu sans caméra, sans Thomas, sans contrat.

Élodie crut enfin que le mensonge devenait réel.

Jusqu’au jour où son père l’appela.

Quelqu’un rachetait secrètement la dette et les actions du Groupe Moreau.

Et plusieurs sociétés remontaient jusqu’à Beaumont Participations.

PARTIE 3

Élodie entra dans l’appartement parisien de Gabriel sans même retirer son manteau.

Il travaillait devant une table couverte de documents financiers.

Elle lança une chemise cartonnée devant lui.

— Tu rachètes les parts de l’entreprise de mon père.

Gabriel ne tenta pas de nier.

— Oui.

Ce simple mot lui fit plus mal qu’elle ne voulait l’admettre.

— Donc Thomas avait raison.

— Sur quoi ?

— Tu m’as utilisée pour t’approcher des Moreau.

Gabriel se leva.

— Non.

— Ne mens pas maintenant.

— Je ne mens pas.

Il ouvrit plusieurs dossiers.

Depuis des semaines, un groupe de sociétés écrans vendait massivement certaines créances liées au Groupe Moreau et achetait en parallèle des positions permettant, à terme, de prendre le contrôle de plusieurs filiales.

Gabriel intervenait sur l’autre versant.

Il achetait suffisamment de titres pour empêcher cette opération.

— Quelqu’un essaie d’affaiblir votre groupe avant une prise de contrôle, expliqua-t-il. Je bloque ses mouvements en attendant d’identifier qui se cache derrière.

Élodie regarda les tableaux.

— Pourquoi ne m’avoir rien dit ?

— Parce que je pensais pouvoir régler ça avant que tu sois impliquée.

Elle eut un rire amer.

— Tu ne comprends donc toujours rien ?

— Élodie…

— Protéger quelqu’un ne signifie pas décider ce qu’il a le droit de savoir.

Elle partit.

2 jours plus tard, alors qu’elle rentrait de chez ses parents près de Lyon, elle appuya sur la pédale de frein de sa voiture.

La pédale s’enfonça.

La voiture ne ralentit pas.

La route descendait.

Élodie tira le frein de stationnement, donna un coup de volant et parvint à quitter la chaussée vers une zone de gravier.

Le véhicule termina sa course contre un muret paysager.

Elle se réveilla à l’hôpital avec plusieurs contusions et le poignet immobilisé.

Son père se trouvait à côté d’elle.

Gabriel arriva quelques minutes plus tard.

Il avait perdu tout son calme habituel.

L’expert mandaté par l’assurance ne mit pas longtemps à comprendre.

Une partie du circuit de freinage avait été volontairement endommagée.

— Quelqu’un savait ce qu’il faisait, expliqua-t-il.

Élodie sentit la peur envahir la chambre.

Gabriel regarda Marc.

— La personne connaissait probablement son véhicule et son emploi du temps.

Tout le monde se mit à penser aux mêmes noms.

Thomas.

Des collaborateurs.

Des salariés.

Puis Élodie se souvint d’une conversation.

Son oncle Philippe lui avait demandé exactement à quelle heure elle rentrerait ce soir-là.

Philippe Moreau.

Le frère cadet de son père.

Directeur général adjoint du groupe depuis 14 ans.

Celui qui l’avait toujours appelée « la fille qu’il aurait aimé avoir ».

3 jours plus tard, Élodie rentra chez ses parents.

Sa mère semblait différente.

En découvrant sa fille avec son poignet immobilisé, Hélène avait enfin compris ce que les disputes précédentes n’avaient jamais réussi à lui faire accepter.

— Pardonne-moi.

Élodie la regarda sans répondre.

— J’ai pensé aux apparences, poursuivit Hélène. Aux journaux économiques. Aux associés. À notre réputation. J’ai même essayé de te convaincre de reparler à Thomas alors que je savais qu’il t’avait humiliée.

Sa voix se brisa.

— J’ai oublié de te demander ce que toi, tu voulais.

Élodie ne se précipita pas dans ses bras.

Certaines blessures ne disparaissaient pas simplement parce qu’une personne reconnaissait sa faute.

— Je n’ai jamais eu besoin que tu choisisses Gabriel, murmura-t-elle. J’avais besoin que tu me choisisses, moi.

Hélène baissa les yeux.

— J’aurais dû le faire depuis le début.

Pendant que Marc et Gabriel enquêtaient chacun de leur côté sur l’attaque financière, Élodie commença ses propres recherches.

Elle refusa d’attendre encore une fois que les hommes autour d’elle prennent les décisions.

Elle passa plusieurs nuits à examiner d’anciens documents internes.

Philippe était depuis longtemps considéré comme le membre sympathique de la famille.

Moins rigoureux que Marc.

Plus mondain.

Toujours présent lors des grandes négociations sans jamais sembler réellement intéressé par la présidence.

Mais derrière cette image apparaissaient plusieurs sociétés personnelles en difficulté.

Des investissements ratés.

Des dettes importantes.

Puis Élodie trouva des virements datant de plusieurs années vers une structure située au Luxembourg.

Elle engagea discrètement une spécialiste en intelligence financière.

48 heures plus tard, la femme posa des photographies sur la table.

Philippe avait rencontré Thomas Delcourt 4 fois au cours du dernier mois.

Toujours dans des restaurants discrets.

Toujours sans leurs familles.

Puis apparurent des échanges avec un cabinet parisien spécialisé dans les prises de contrôle hostiles.

Le même cabinet que celui utilisé par les sociétés cherchant à affaiblir le Groupe Moreau.

Élodie comprit tout.

La famille Delcourt avait de graves difficultés financières.

Le mariage avec Élodie devait leur apporter bien plus qu’un lien social.

Il devait ouvrir l’accès à certains investisseurs, marchés et partenaires bancaires du Groupe Moreau.

Philippe, lui, était couvert de dettes et persuadé d’avoir été sacrifié toute sa vie au profit de son frère.

Ensemble, ils avaient prévu d’affaiblir le groupe.

Marc aurait été poussé à céder certains actifs.

Philippe aurait pris davantage de pouvoir.

Les Delcourt auraient récupéré des contrats et des liquidités.

Puis Gabriel était entré dans l’équation.

Et Élodie avait rompu ses fiançailles.

Leur plan s’était désorganisé.

Élodie invita Philippe à dîner dans la maison familiale.

Elle ne prévint personne.

Lorsqu’il entra, son oncle souriait comme toujours.

— Tu as meilleure mine.

— J’ai eu beaucoup de chance.

— Énormément.

Élodie posa une bouteille de vin sur la table.

— L’expert a confirmé que quelqu’un avait endommagé le système de freinage.

Philippe cessa de bouger.

Une seconde.

Pas davantage.

— C’est effrayant.

— Oui. Surtout que la personne savait quelle voiture je prendrais.

Philippe se servit du vin.

— Beaumont a sûrement beaucoup d’ennemis.

— Gabriel n’a rien à voir avec ça.

— Comment peux-tu être certaine ?

Élodie posa devant lui une copie des virements.

Le sourire disparut.

Elle ajouta les photographies avec Thomas.

Puis les échanges du cabinet parisien.

— Tu veux m’expliquer ?

Philippe fixa les documents.

Lorsqu’il releva la tête, le visage chaleureux de l’oncle idéal avait disparu.

— Ton père a toujours tout eu.

Élodie ne répondit pas.

— La présidence. Le respect. Les félicitations de notre père. Les décisions importantes. Pourtant, j’étais là lorsque nous avons développé l’entreprise.

— Alors tu as décidé de la voler ?

— Récupérer ma part n’est pas voler.

— Avec Thomas ?

Philippe eut un sourire méprisant.

— Les Delcourt étaient désespérés. Leur groupe est beaucoup plus fragile qu’ils ne le montrent. Sans ton mariage, plusieurs banques allaient couper leurs lignes de financement.

Élodie sentit quelque chose s’effondrer définitivement en elle.

Thomas n’avait jamais essayé de sauver leur amour.

Il essayait de sauver son accès à l’empire Moreau.

— Et ma voiture ?

Philippe se figea.

— Quoi ?

— Ne fais pas ça. Pas maintenant.

Elle se pencha légèrement vers lui.

— Qui a touché à mes freins ?

Il détourna les yeux.

— Personne ne voulait te tuer.

Élodie sentit le froid lui parcourir le dos.

— Personne ?

Philippe comprit son erreur.

— C’était seulement pour te faire peur.

— Qui, « vous » ?

— Élodie…

— Thomas savait ?

Philippe ne répondit pas.

Ce silence suffisait.

— Vous avez saboté ma voiture pour me pousser à quitter Gabriel ?

— Nous voulions seulement que tu comprennes que tu te mettais en danger !

— J’aurais pu mourir.

Philippe frappa la table.

— Et nous pouvions tout perdre !

Une porte s’ouvrit derrière lui.

Marc se tenait dans l’entrée.

Gabriel était à ses côtés.

Philippe devint blanc.

Gabriel avait suivi le cabinet financier jusqu’aux mêmes sociétés.

Lorsqu’il avait découvert qu’Élodie avait invité son oncle seule, il avait immédiatement appelé Marc.

Le père d’Élodie avança lentement.

— Sors de chez moi.

— Marc, écoute-moi.

— Pendant 30 ans, j’ai couvert tes erreurs. J’ai refinancé tes sociétés. J’ai refusé de t’écarter du groupe parce que tu étais mon frère.

Philippe ouvrit la bouche.

Marc désigna la porte.

— Et toi, tu as utilisé ma fille comme une variable dans un montage financier.

Philippe comprit qu’aucune justification ne fonctionnerait plus.

Il partit.

L’affaire ne se régla pas en quelques jours.

Il y eut une plainte concernant le sabotage de la voiture.

Puis une enquête pour abus de biens sociaux, détournements et opérations financières frauduleuses.

Thomas nia toute implication.

Mais Philippe avait conservé des messages.

Des relevés.

Des calendriers de rendez-vous.

Et surtout un enregistrement réalisé pour se protéger au cas où les Delcourt décideraient un jour de le sacrifier.

La voix de Thomas était parfaitement reconnaissable.

— Si Élodie a peur, elle reviendra. Hélène finira de la convaincre. L’essentiel est d’éloigner Beaumont avant qu’il découvre l’opération.

Lorsque Élodie entendit cet enregistrement, elle ne ressentit aucune satisfaction.

Seulement une immense honte d’avoir envisagé d’épouser cet homme.

Les conséquences furent lentes.

Et beaucoup plus réalistes qu’une chute spectaculaire.

Plusieurs banques refusèrent de renouveler certaines lignes de crédit des Delcourt.

2 investisseurs quittèrent leurs projets.

Un fonds suspendit un financement.

Thomas devint un partenaire que beaucoup d’entrepreneurs préféraient éviter.

L’homme qui comptait sur son mariage pour ouvrir des portes découvrit que son nom suffisait désormais à en fermer.

Quelques mois plus tard, les Delcourt vendirent plusieurs actifs.

Thomas quitta Paris pour tenter de relancer sa carrière dans le sud de la France.

Élodie ne lui reparla jamais.

Philippe, lui, perdit toutes ses fonctions dans le Groupe Moreau.

Mais une dernière conversation restait nécessaire.

Gabriel.

Une semaine plus tard, Élodie entra dans ses bureaux.

Il se leva immédiatement.

— Comment vas-tu ?

— Mieux.

Une distance étrange les séparait.

Gabriel avait eu raison concernant l’opération contre le groupe.

Mais il lui avait caché la vérité.

— Montre-moi tout.

Il comprit immédiatement.

Il ouvrit son ordinateur.

Ordres d’achat.

Dates.

Rapports.

Échanges avec ses analystes.

À chaque fois que les structures contrôlées par Philippe et ses partenaires tentaient de faire pression sur les actifs Moreau, Beaumont Participations intervenait suffisamment pour leur bloquer l’accès au contrôle.

Gabriel avait engagé une somme considérable sans même savoir si Marc accepterait un jour son aide.

— Pourquoi ?

— Parce que tu étais au milieu de tout ça.

— Ce n’est toujours pas une réponse.

Il resta silencieux.

Puis il inspira.

— Parce que je t’aime.

Élodie ne bougea pas.

Il n’y avait ni fleurs ni musique.

Gabriel semblait presque contrarié de devoir prononcer les mots.

— Je t’aimais probablement déjà avant de savoir quoi faire de ce sentiment. Lorsque tu m’as embrassé à cette réception, j’ai d’abord transformé notre situation en stratégie parce que c’est ce que je sais faire lorsque je perds le contrôle.

Il s’approcha.

— Ensuite, j’ai voulu te protéger en gardant certaines choses pour moi.

— Et tu avais tort.

Gabriel hocha la tête.

— Oui.

Elle fut presque surprise.

— Je ne veux jamais d’un homme qui décide ce que je peux supporter.

— Je comprends.

— Je ne veux pas de secrets présentés comme de la protection.

— Je comprends.

— Et si tu recommences un jour à dire « je l’ai fait pour ton bien » pour justifier un mensonge, je partirai.

Une faible lueur apparut dans ses yeux.

— Cette clause est plus dangereuse que tous les contrats que j’ai signés.

Élodie ne sourit pas.

— Je suis sérieuse.

— Moi aussi.

Il lui tendit la main.

— Je peux te promettre la loyauté. Je peux te promettre de ne jamais te vendre une version parfaite de moi-même. Mais je ne peux pas te promettre de devenir un homme simple.

Cette fois, Élodie sourit.

— Je ne cherche pas un homme simple.

Elle prit sa main.

— Je veux un homme vrai.

Elle l’embrassa.

Sans Thomas.

Sans journalistes.

Sans témoin.

Et elle comprit enfin la différence entre embrasser quelqu’un pour blesser un autre homme et l’embrasser parce qu’on souhaite réellement rester.

Sa vie ne redevint jamais celle d’avant.

Heureusement.

Quelques semaines plus tard, Marc lui proposa de rejoindre officiellement la direction du Groupe Moreau.

— Je veux que tu puisses un jour prendre ma place.

Élodie le regarda.

— Parce que je suis ta fille ?

— Non.

Il sourit.

— Parce que tu as découvert le traître qui déjeunait avec moi chaque semaine depuis 14 ans.

Elle accepta à une condition.

Elle commencerait par travailler dans les divisions qu’elle connaissait le moins.

Pas de poste décoratif.

Pas de fauteuil hérité.

Pendant l’année suivante, elle apprit que diriger signifiait visiter des chantiers sous la pluie, défendre des budgets à 7 heures du matin, reconnaître ses erreurs devant des équipes entières et parfois prendre des décisions qui empêchaient de dormir.

Gabriel apprit lui aussi.

Il donnait son avis.

Parfois trop.

Ils se disputaient.

Un jour, il intervint dans une négociation qu’Élodie voulait mener seule.

Elle ne lui parla presque pas pendant 2 jours.

Le troisième matin, il entra dans son bureau.

— Je viens m’excuser.

Élodie leva les yeux.

— Sans solution préparée ?

Gabriel hésita.

— J’en avais 3.

Elle le fixa.

— Mais je les ai laissées dans la voiture.

Elle éclata de rire.

Hélène changea également.

Elle ne prononça jamais une grande déclaration pour reconnaître ses erreurs.

À la place, elle commença à présenter sa fille ainsi :

— Élodie Moreau, directrice de la stratégie du groupe.

C’était sa manière maladroite de dire qu’elle était fière d’elle.

Un peu plus d’un an après leur rencontre parisienne, Gabriel emmena Élodie à Aix-en-Provence.

Ils marchèrent dans les rues où, à 19 ans, elle avait aidé un parfait inconnu sans imaginer qu’il réapparaîtrait dans sa vie.

Gabriel s’arrêta.

— J’ai quelque chose à t’avouer.

— Avec toi, cette phrase annonce rarement une bonne nouvelle.

— J’espère que cette fois sera différente.

Il prit ses mains.

— La première fois que je t’ai rencontrée, tu as inventé un mensonge pour sauver un inconnu. La seconde fois, tu m’as embrassé pour te sauver toi-même. Ensuite, nous avons prétendu être amoureux pour survivre à un scandale.

Il sortit une petite boîte.

— Je ne veux plus rien simuler avec toi.

Élodie le regarda, silencieuse.

— Je veux me disputer avec toi. Perdre des négociations contre toi. Te regarder diriger ton entreprise. Vieillir en t’entendant me répéter d’arrêter de vouloir tout contrôler.

— Ça arrivera souvent.

— Je sais.

Il ouvrit la boîte.

— Élodie Moreau, est-ce que tu veux m’épouser sans alliance entre entreprises, sans stratégie financière et sans clause de sortie ?

Elle le laissa attendre 5 secondes.

— Oui.

Gabriel ferma les yeux.

— Tu es cruelle.

— J’ai eu un excellent professeur.

Ils se marièrent 6 mois plus tard dans une petite propriété en Provence.

Pas de journalistes.

Pas d’annonce de fusion.

Pas de contrat commercial déguisé en mariage.

Seulement leurs proches.

Ce soir-là, Élodie observa Gabriel discuter avec son père.

Elle pensa à la femme qu’elle avait été.

Celle qui avait laissé les autres décider avec qui elle devait vivre, ce qu’elle devait pardonner et combien d’humiliations elle pouvait accepter pour préserver la tranquillité familiale.

Thomas l’avait trahie.

Sa mère avait voulu contrôler ses choix.

Son oncle avait essayé de l’utiliser.

Gabriel avait cru, lui aussi, qu’aimer signifiait parfois décider à la place de l’autre.

Mais personne ne l’avait véritablement sauvée.

Elle l’avait fait elle-même.

Elle avait perdu un mariage qui n’aurait jamais dû exister.

Elle avait découvert une trahison au cœur de sa famille.

Elle avait failli perdre la vie.

Pourtant, lorsqu’elle repensait à cette soirée parisienne où elle avait embrassé un inconnu devant son fiancé infidèle, elle n’avait plus l’impression d’avoir assisté à l’effondrement de son existence.

C’était exactement l’inverse.

Ce soir-là, la vie que les autres avaient choisie pour elle avait commencé à disparaître.

Et, pour la première fois, Élodie avait commencé à construire la sienne.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *