Je voulais encore croire qu'Igor finirait par comprendre.
Je n'attendais pas de lui qu'il se dispute avec sa mère.
Je voulais seulement qu'il reconnaisse ce que ses visites me coûtaient.
Mais plus je parlais, plus il semblait convaincu que j'exagérais.
Il était resté près de la table, les bras légèrement écartés.
« Léna, on ne va pas gâcher notre soirée pour des histoires de rangement. »
J'avais relevé la tête.
Des histoires de rangement.
C'était donc ainsi qu'il voyait les choses.
Je pensais pourtant avoir été claire.
Je lui avais expliqué plusieurs fois pourquoi sa mère me mettait mal à l'aise.
Il connaissait les épisodes précédents.
Il avait même assisté à certaines scènes.
Mais il les avait toujours traitées comme de petites maladresses sans importance.
« Ce ne sont pas seulement des histoires de rangement. »
« Alors explique-moi ce qu'il y a de si grave. »
J'avais senti ma patience s'amenuiser.
« Ma sucrière, Igor. »
Il avait baissé les yeux.
Je savais qu'il s'en souvenait.
C'était une ancienne sucrière en argent à laquelle je tenais énormément.
Je la gardais soigneusement.
Je la nettoyais avec précaution.
Lors d'une précédente visite, Tamara Vassilievna avait estimé qu'elle manquait d'éclat.
Sans me demander mon avis, elle avait utilisé un produit beaucoup trop agressif.
Lorsque je l'avais découverte, sa surface était abîmée.
Des marques étaient apparues sur le métal.
J'avais essayé de comprendre ce qui s'était passé.
Et sa mère m'avait répondu qu'elle avait simplement voulu la rendre plus belle.
« Tu sais à quel point j'y tenais », avais-je dit.
Igor avait passé une main sur son visage.
« Je sais. »
« Elle l'a abîmée. »
« Elle n'avait pas l'intention de le faire. »
J'avais fermé les yeux quelques secondes.
L'intention.
Il revenait toujours à cette question.
Comme si les bonnes intentions effaçaient automatiquement les conséquences.
« Si quelqu'un casse une chose qui t'appartient en voulant l'améliorer, tu as quand même le droit d'être contrarié. »
Il n'avait pas répondu.
« Et mes livres ? »
Cette fois, il avait levé les mains.
« Tu ne vas pas recommencer avec les livres ! »
Je les avais toujours rangés par auteur.
Cela me permettait de retrouver rapidement ceux que je cherchais.
C'était mon organisation.
Pas meilleure que celle d'un autre.
Simplement la mienne.
Un jour, en rentrant du travail, j'avais découvert toute la bibliothèque transformée.
Les romans, les essais, les recueils.
Tout avait été déplacé.
Tamara Vassilievna les avait classés selon la couleur des couvertures.
Elle trouvait cela plus harmonieux.
Je m'étais retrouvée incapable de retrouver certains ouvrages.
Elle avait été très fière de son initiative.
Et lorsque j'avais demandé pourquoi elle ne m'avait pas consultée, elle s'était vexée.
« Elle pensait te faire plaisir », avait rappelé Igor.
J'avais regardé mon mari longuement.
« Elle pensait surtout qu'elle savait mieux que moi comment organiser mes affaires. »
« Tu prends tout personnellement. »
Cette phrase m'avait fait mal.
Parce qu'il l'avait prononcée sans hésiter.
Comme si le problème ne venait jamais des actes de sa mère.
Comme si ma manière de les recevoir était toujours fautive.
Je m'étais levée.
« Igor, je travaille. Je m'occupe de cet appartement. Je fais les courses, je cuisine et je m'occupe de notre quotidien. »
Il avait ouvert la bouche.
Je ne l'avais pas laissé m'interrompre.
« Je ne prétends pas tout faire parfaitement. Mais j'ai le droit de vivre ici sans qu'on me corrige à chaque geste. »
Il avait croisé les bras à son tour.
« Personne ne t'empêche de vivre comme tu veux. »
« Si. Chaque fois qu'elle vient, elle essaie de changer quelque chose. »
Il avait secoué la tête.
« Elle a passé toute sa vie à s'occuper de sa maison. C'est normal qu'elle ait des habitudes. »
« Qu'elle garde ses habitudes chez elle. »
Un silence était tombé.
Je savais que cette réponse ne lui plairait pas.
Mais je ne pouvais plus faire semblant.
Tamara Vassilievna avait sa propre maison.
Son propre quotidien.
Ses propres règles.
Je ne lui avais jamais demandé de les modifier.
Je voulais simplement bénéficier du même respect.
« Tu es dure avec elle », avait finalement déclaré Igor.
J'avais senti quelque chose se refermer en moi.
« Et toi, tu es toujours indulgent avec elle. »
« Parce que c'est ma mère. »
« Et moi, je suis ta femme. »
Il m'avait regardée.
Je ne lui demandais pas de choisir entre deux personnes qu'il aimait.
Je lui demandais de comprendre qu'un mariage devait avoir ses propres limites.
Mais lui revenait sans cesse à son voyage.
« Je ne peux pas annuler maintenant. »
J'avais froncé les sourcils.
« Tu viens seulement d'accepter. »
« J'ai donné ma parole à Vitya. »
« Avant de m'en parler. »
Il avait pris un ton plus ferme.
« Ce n'est pas une autorisation que j'ai à te demander. »
J'avais acquiescé lentement.
« Bien sûr que non. »
Il avait semblé soulagé.
Trop vite.
« Mais tu dois aussi accepter les conséquences de ta décision », avais-je ajouté.
Son expression avait changé.
« Quelles conséquences ? »
J'avais regardé la fenêtre.
Puis le canapé.
Puis cette chemise que je n'avais plus envie de toucher.
« Je refuse de rester seule avec ta mère pendant que tu pars t'amuser. »
Il avait soupiré bruyamment.
« Tu recommences. »
Je sentais la colère me monter à la gorge.
Mais derrière elle, il y avait surtout une tristesse profonde.
J'aurais voulu qu'il me dise qu'il comprenait.
Qu'il avait été maladroit.
Qu'il allait chercher une solution.
Il aurait pu parler à sa mère.
Il aurait pu lui demander de reporter sa visite.
Il aurait pu réfléchir avant de s'engager auprès de ses amis.
Mais il ne proposait rien.
Pour lui, une seule personne devait s'adapter.
Moi.
« Seryoga va se vexer si je n'y vais pas », avait-il insisté.
J'avais presque ri.
La déception de Seryoga comptait.
L'avis de Vitya comptait.
Les envies de Tamara Vassilievna comptaient.
Et ma fatigue ?
Elle était traitée comme une difficulté à contourner.
« Tu as peur de décevoir ton ami », avais-je dit.
« Évidemment. »
« Mais tu n'as aucun problème à me décevoir, moi. »
Il avait serré les mâchoires.
« Arrête de tout compliquer. »
J'avais baissé la tête.
Pendant quelques secondes, j'avais pensé abandonner la conversation.
Le laisser partir.
Endurer la visite.
Attendre que la maison retrouve son calme.
C'était ce que j'avais toujours fait.
Je m'étais dit tant de fois qu'il valait mieux préserver la paix.
Mais cette paix n'existait que parce que je gardais mes blessures pour moi.
Et je ne voulais plus continuer ainsi.
« Igor, regarde-moi. »
Il avait levé les yeux.
« Je suis sérieuse. »
« À propos de quoi ? »
J'avais senti mon cœur battre plus vite.
Je savais que les mots que j'allais prononcer ne pourraient pas être repris facilement.
Pourtant, ils étaient nécessaires.
« Si tu pars avec tes amis en me laissant recevoir ta mère, je demanderai le divorce. »
Il était resté immobile.
Je n'avais jamais vu son visage se vider aussi rapidement de toute expression.
« Quoi ? »
Je n'avais pas détourné le regard.
« Tu m'as entendue. »
Il avait eu un rire incrédule.
« Tu vas détruire notre mariage pour une sortie ? »
« Non. »
Ma réponse avait été immédiate.
« Je refuse de continuer un mariage dans lequel tu ne m'écoutes pas. »
Il avait commencé à marcher devant la table basse.
« Tu perds complètement le sens des proportions. »
Je n'avais rien dit.
« C'est ma mère, Léna. Et ce sont mes amis. »
« Je le sais. »
« Tu ne peux pas me demander de renoncer à tout. »
« Je ne te demande pas de renoncer à tout. »
J'avais pris une inspiration.
« Je te demande de ne plus décider que mes besoins passent après ceux de tout le monde. »
Il s'était arrêté.
Pendant un instant, j'avais espéré qu'il comprenne enfin.
Mais il avait simplement secoué la tête.
« Tu es épuisée. Tu dis ça parce que tu es énervée. »
J'avais senti mes yeux me brûler.
Je n'avais pourtant pas pleuré.
« Non, Igor. Je le pense. »
Il s'était approché de moi.
« Viens là. »
Il avait tendu les bras.
J'avais reculé.
Son geste aurait peut-être suffi un autre soir.
J'aurais accepté qu'il me serre contre lui.
J'aurais laissé la dispute s'éteindre.
Mais une étreinte ne réglait rien.
Pas quand il refusait encore d'entendre ce que je lui disais.
Son bras était resté suspendu quelques secondes.
Puis il l'avait laissé retomber.
« On en reparlera demain », avait-il déclaré.
Je l'avais regardé.
« Ma décision ne changera pas pendant la nuit. »
Il avait fait semblant de ne pas entendre.
« On sera plus calmes. »
Il avait rouvert son ordinateur.
La conversation était terminée pour lui.
Pas pour moi.
Je m'étais dirigée vers la chambre.
Le bouton attendait toujours sur la table basse.
Je ne l'avais pas recousu.
Cette nuit-là, Igor s'était installé à l'extrémité du lit.
Je sentais qu'il était contrarié.
Il s'était retourné plusieurs fois.
Moi, je fixais l'obscurité.
Je pensais à toutes ces petites choses que j'avais laissées passer.
La bouilloire.
Les chemises.
Les livres.
La sucrière.
Toutes ces situations semblaient ridicules lorsqu'on les racontait séparément.
Mais elles racontaient la même histoire.
Dans notre appartement, ma parole devenait secondaire dès que sa mère avait un avis différent.
Et chaque fois que j'essayais de le dire, Igor me demandait de me calmer.
Cette nuit-là, je n'avais plus envie de me calmer.
Je voulais être entendue.
Je voulais que mon mari comprenne que j'étais arrivée à ma limite.
Pourtant, dans le silence de la chambre, il s'était comporté comme si tout finirait par s'arranger.
Il avait fermé les yeux.
Peu après, sa respiration était devenue plus régulière.
Je savais qu'il s'endormait.
Et moi, je restais éveillée à côté de lui.
J'avais prononcé le mot divorce pour la première fois avec une véritable conviction.
J'espérais encore qu'il n'y aurait pas besoin d'aller jusque-là.
Mais je savais aussi que je ne pourrais plus reculer simplement parce qu'il refusait de me croire.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Au matin, mon mari avait préparé son sac malgré mon avertissement, et j’ai compris que mes paroles ne comptaient toujours pas
Mon mari venait de m’annoncer la visite de sa mère quand un appel de son meilleur ami a tout fait basculer
Part 2 of 12
