Le bateau était plus petit que je ne l'avais imaginé.
Il avait un pont métallique.
Des rambardes solides.
Et suffisamment d'espace pour que les passagers puissent regarder les paysages.
Ruth et moi étions montées à bord avec nos grosses parkas.
Je me sentais maladroite dans tous ces vêtements.
Mes bras semblaient plus lourds.
Mes gestes étaient moins faciles.
Mais le vent était déjà froid.
Je n'avais aucune envie de retirer une seule couche.
Ruth avait regardé mes manches.
« Tu es bien couverte ? »
J'avais souri.
« Je crois que oui. »
Elle avait ri.
« Encore cette réponse. »
Nous nous étions installées.
Je tenais un gobelet en carton rempli de café brûlant.
La chaleur traversait doucement le papier.
Je le gardais entre mes mains comme un petit trésor.
Le bateau avait commencé à avancer.
L'eau bougeait autour de nous.
Je regardais le rivage s'éloigner.
Les montagnes semblaient remplir tout l'horizon.
Je n'avais jamais vu un paysage aussi vaste.
En Oklahoma, la terre s'étendait loin devant moi.
Ici, les montagnes montaient si haut qu'elles semblaient fermer le ciel.
Je trouvais cela impressionnant.
Et un peu intimidant.
Ruth s'était approchée de la rambarde.
Je l'avais suivie.
Le vent nous frappait le visage.
Il faisait bouger mes cheveux gris.
Je n'avais pas essayé de les remettre en place.
Pour une fois, cela n'avait aucune importance.
Nous regardions les Kenai Fjords.
Les parois rocheuses.
Les étendues d'eau.
La neige accrochée aux sommets.
Tout me semblait plus grand que dans les photographies.
Je pensais à ces années où j'avais rêvé de partir.
Je n'avais jamais imaginé que le froid pourrait me rendre aussi heureuse.
Le bateau avançait lentement.
Je tenais toujours mon café.
Il était devenu moins chaud.
Mais je ne voulais pas le poser.
C'était quelque chose de familier dans un paysage entièrement nouveau.
Ruth avait remarqué mon silence.
« Tu vas bien ? »
J'avais hoché la tête.
« Très bien. »
Elle avait regardé autour de nous.
« C'est magnifique, n'est-ce pas ? »
J'avais pris une inspiration.
« Je n'ai jamais rien vu de pareil. »
Elle avait serré mon bras.
« Moi non plus. »
Nous étions restées côte à côte.
Deux sœurs aux cheveux gris.
Loin des plaines de l'Oklahoma.
Sur un bateau qui avançait dans l'air froid du nord.
Je me suis demandé ce que nous aurions pensé de cette scène lorsque nous étions enfants.
Je crois que nous aurions ri.
Nous n'aurions jamais imaginé que nous attendrions aussi longtemps pour faire quelque chose ensemble.
Mais nous étions là.
Et cela suffisait.
Le bateau avait poursuivi son trajet.
Puis les glaciers étaient apparus.
Au début, je n'avais pas compris leur taille.
Je voyais une immense surface blanche et bleue entre les montagnes.
Elle semblait immobile.
Presque irréelle.
J'avais regardé Ruth.
« C'est ça ? »
Elle avait suivi mon regard.
« Je crois bien. »
Nous avions avancé encore.
La glace devenait plus distincte.
Je pouvais voir les grandes fissures.
Les différentes nuances de blanc.
Et surtout, ce bleu.
Un bleu que je ne connaissais pas.
Ce n'était pas celui du ciel.
Ni celui d'un lac.
Il semblait venir de l'intérieur de la glace.
Comme si la lumière y était enfermée.
J'avais approché mes mains de la rambarde.
Je ne voulais pas perdre l'équilibre.
Le bateau bougeait doucement sous mes pieds.
Mais je voulais regarder.
Vraiment regarder.
Le glacier s'étendait devant nous.
Un mur immense.
Je pensais aux photographies du livre.
Elles étaient belles.
Mais elles ne pouvaient pas montrer cette taille.
Ni ce froid.
Ni la sensation d'être minuscule devant quelque chose d'aussi ancien.
Ruth avait porté une main à sa bouche.
Je l'avais regardée.
Ses yeux brillaient.
Je savais qu'elle pensait probablement à l'hôpital.
À ces jours où nous regardions les mêmes paysages sur des pages imprimées.
Je m'étais approchée.
« Tu te souviens ? »
Elle avait hoché la tête.
« Bien sûr. »
« Je n'aurais jamais cru qu'on serait ici. »
Elle avait pris mon bras.
« Moi non plus. »
Nous étions restées silencieuses.
Le vent faisait bouger nos parkas.
Je pouvais entendre les bruits du bateau.
Les conversations des autres passagers.
Le frottement de l'eau contre la coque.
Puis un son différent avait traversé l'air.
Un craquement.
Profond.
Lointain.
J'avais regardé le glacier.
Je ne savais pas d'où venait le bruit.
Ruth avait resserré sa main autour de mon bras.
Un autre craquement avait suivi.
Plus fort.
Puis une partie de la paroi s'était mise à bouger.
Au début, je n'avais pas compris.
Un immense morceau de glace se détachait.
Il semblait descendre lentement.
Mais sa taille rendait ce mouvement trompeur.
La paroi était haute comme un grand bâtiment.
Peut-être vingt mètres.
Peut-être davantage.
Je n'aurais pas su le mesurer.
Je savais seulement que c'était énorme.
Le morceau s'était séparé du glacier.
Puis il était tombé dans la mer.
Le bruit avait été terrible.
Un fracas profond.
Comme un coup de tonnerre qui aurait éclaté juste devant nous.
J'avais sursauté.
Ruth avait poussé une exclamation.
L'eau avait jailli.
Puis une grande vague avait commencé à s'éloigner du glacier.
Je la regardais avancer.
Lente à cette distance.
Puissante.
Le bateau avait commencé à monter légèrement avec le mouvement de l'eau.
J'avais serré la rambarde.
Ruth avait agrippé mon bras.
Nous n'avions pas parlé.
Je ne pouvais pas détourner les yeux.
La glace venait de changer de forme devant nous.
Une immense partie du glacier avait disparu dans la mer.
Et pourtant, le reste se dressait encore.
Silencieux.
Imposant.
Je sentais mon cœur battre fortement.
Je n'avais jamais vécu un moment pareil.
Le bruit continuait de résonner dans ma tête.
Je regardais l'eau.
Puis le glacier.
Puis Ruth.
Elle avait les yeux grands ouverts.
« Patty. »
J'avais tourné la tête.
« Oui ? »
Elle avait montré la paroi.
« Regarde. »
J'avais hoché la tête.
« Je regarde. »
Elle avait serré mon bras.
« Non. Regarde vraiment. »
Je m'étais tournée vers la glace.
Je ne savais pas exactement ce qu'elle voulait dire.
Mais j'avais compris qu'elle me demandait de ne pas laisser ce moment passer comme une simple image.
Alors j'avais regardé.
Les fissures.
Les ombres.
La lumière bleue.
Les petits morceaux de glace qui flottaient maintenant sur l'eau.
Je regardais tout.
Sans chercher à prendre une photographie.
Sans me demander ce que j'en raconterais plus tard.
Je voulais simplement me souvenir.
Je sentais le vent sur mon visage.
La main de Ruth sur mon bras.
Le mouvement du bateau sous mes pieds.
Je n'avais besoin de rien d'autre.
Pendant des années, j'avais cru que la vie consistait surtout à tenir bon.
Payer les factures.
Préparer les repas.
Élever les enfants.
Faire ce qu'il fallait.
Je ne reniais rien de cela.
Ces choses étaient importantes.
Mais je m'étais privée d'autre chose.
De moments qui n'avaient aucune utilité pratique.
De paysages.
De découvertes.
D'expériences que l'on vit simplement parce qu'on est en vie.
Je me suis demandé combien de choses j'avais repoussées.
Pas parce que je ne pouvais pas les faire.
Mais parce que je ne m'étais jamais autorisée à les vouloir assez fortement.
Je pensais à mon premier billet de loterie.
Deux dollars.
J'avais eu honte de les dépenser.
Je pensais à la boîte Folgers.
Aux phrases écrites en secret.
Aux vendredis où je rentrais fatiguée.
À ce souhait de 2014.
Que quelqu'un me demande ce que je voulais.
Je regardais maintenant un immense glacier bleu.
Et je comprenais que je n'avais pas seulement attendu une question.
J'avais aussi attendu de me sentir autorisée à y répondre.
Je n'avais pas su le faire pendant longtemps.
Je disais que je n'avais besoin de rien.
Que tout allait bien.
Que les enfants passaient d'abord.
Que Gary devait pouvoir profiter de ses loisirs.
Je trouvais toujours une bonne raison de remettre mes envies à plus tard.
Je ne savais pas quand j'avais commencé.
Mais je savais que cela avait duré beaucoup trop longtemps.
Ruth était toujours près de moi.
Elle regardait le glacier.
Je pouvais sentir sa main chaude à travers ma manche.
J'avais pensé aux onze jours passés à l'hôpital.
À la peur.
À la fatigue.
À cette possibilité que nous ne puissions jamais faire ce voyage.
La vie pouvait changer si vite.
Je le savais maintenant.
Une valve cardiaque pouvait cesser de fonctionner correctement.
Un mariage pouvait se terminer.
Un billet à deux dollars pouvait devenir une fortune.
Et un immense mur de glace pouvait se détacher en quelques secondes.
Je ne pouvais pas contrôler ces événements.
Mais je pouvais choisir de ne plus laisser passer tous les jours comme s'ils m'étaient simplement prêtés.
Cette pensée m'avait bouleversée.
J'avais senti des larmes couler sur mes joues.
Elles étaient immédiatement devenues froides sous le vent.
Ruth m'avait regardée.
« Patty ? »
J'avais souri malgré mes larmes.
« Je vais bien. »
Elle avait serré mon bras.
« Je sais. »
Nous n'avions pas besoin de parler davantage.
Elle comprenait.
Peut-être pas exactement ce que je ressentais.
Mais suffisamment.
Je m'étais éloignée légèrement de la rambarde.
Je voulais garder un souvenir de cet instant.
Pas seulement dans ma tête.
Quelque chose que je pourrais toucher plus tard.
J'avais plongé la main dans la poche de ma parka.
J'y avais trouvé mon stylo.
Un stylo à bille bleu.
Je l'avais emporté presque par habitude.
Pendant dix-neuf ans, j'avais écrit avec ce genre de stylo chaque vendredi.
Je n'en avais pas vraiment besoin sur un bateau.
Mais il était là.
J'avais cherché un papier.
Je n'avais aucun billet de loterie.
Bien sûr.
Je n'avais pas pensé à en prendre un.
Ce voyage n'avait rien à voir avec mes anciens numéros.
Je voulais pourtant écrire.
Alors j'avais fouillé un peu plus loin dans ma poche.
J'avais trouvé une serviette en papier.
Froissée.
Elle venait de l'espace où nous avions pris notre café.
Je l'avais dépliée.
Le vent essayait de l'emporter.
J'avais dû la maintenir fermement.
Ruth m'avait regardée avec curiosité.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
J'avais souri.
« Quelque chose que j'aurais dû faire depuis longtemps. »
Elle n'avait pas demandé davantage.
Je m'étais placée près de la rambarde.
J'avais posé la serviette contre une surface aussi stable que possible.
Puis j'avais retiré le capuchon de mon stylo.
Le papier était fragile.
Il bougeait sous mes doigts.
Je devais écrire lentement.
J'avais commencé par mon nom.
Patricia Ann Dunn.
Je connaissais chaque lettre.
Je l'avais écrit sur des centaines de billets.
Dans mon travail.
Sur des formulaires.
Sur des documents.
Mais cette fois, je n'avais pas l'impression de signer une preuve.
Je ne cherchais pas à protéger quelque chose contre Gary.
Je voulais simplement reconnaître ce que j'étais en train de vivre.
J'avais continué.
Quelques mots.
Une phrase.
Un nouveau petit engagement envers moi-même.
J'avais écrit que cette journée m'appartenait.
Que je l'avais choisie.
Et que j'avais enfin appris à me demander ce que je souhaitais vraiment.
J'avais relu la phrase.
Puis j'avais regardé le glacier.
Le bleu était toujours là.
Immense.
Lumineux.
Je n'avais rien gagné ce jour-là.
Pas d'argent.
Pas de maison.
Pas de récompense.
Et pourtant, je ne m'étais jamais sentie aussi riche.
Ruth avait regardé le papier.
« C'est ton nouveau billet ? »
J'avais ri doucement.
« On pourrait dire ça. »
Elle avait souri.
« Il ne te coûtera pas deux dollars, celui-là. »
J'avais secoué la tête.
« Non. »
Je pensais à tout ce que j'avais acheté au fil des années.
Aux billets perdants.
Aux petites phrases.
À cette manière obstinée de conserver quelque chose pour moi.
Cette serviette ne valait rien.
Elle était presque transparente par endroits.
L'encre avait légèrement traversé le papier.
Mais elle représentait une promesse différente.
Je n'avais plus besoin de défendre ma place.
Je pouvais simplement l'occuper.
J'avais plié la serviette avec précaution.
Une fois.
Puis une deuxième.
Je l'avais glissée dans la poche intérieure de ma parka.
Tout près de ma poitrine.
Je sentais encore mon cœur battre rapidement.
Le froid me piquait les joues.
Ruth était à côté de moi.
Et devant nous, le glacier continuait de se dresser au-dessus de la mer.
Je n'avais pas envie que ce moment se termine.
Mais je savais qu'il finirait.
Le bateau repartirait.
Nous rentrerions à Anchorage.
Puis, après douze jours, nous retournerions en Oklahoma.
Je retrouverais ma maison.
Mes tomates.
Mon vieux réfrigérateur.
L'ananas jaune.
Et mes billets du vendredi.
Mais je ne rentrerais pas exactement comme j'étais partie.
Je le savais.
J'avais passé des années à attendre que quelqu'un reconnaisse ce dont j'avais besoin.
Sur ce bateau, j'avais compris que je pouvais commencer par me poser moi-même la question.
Et que ma réponse méritait d'être entendue.
Même si personne d'autre n'était là pour l'écouter.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 15 : Deux ans après avoir retrouvé ma liberté, j’ai compris pourquoi le premier billet de loterie était finalement le plus précieux de tous
Pendant dix-neuf ans, mon mari s’est moqué de mon petit rituel du vendredi sans jamais comprendre pourquoi je gardais chaque billet
Part 14 of 15
