PARTIE 13 – À cinquante-huit ans, j’ai pris l’avion pour la première fois avec ma sœur, sans savoir que ce voyage changerait ma façon de regarder ma vie

Le mois de juin était enfin arrivé.

Pendant des semaines, j'avais regardé cette date sur le calendrier.

Je l'avais entourée au stylo bleu.

Chaque fois que je passais devant, je m'arrêtais quelques secondes.

Je n'arrivais toujours pas à croire que j'allais vraiment partir.

En Alaska.

Avec Ruth.

Pour voir les glaciers dont nous avions tant parlé pendant son hospitalisation.

Je n'avais jamais voyagé aussi loin.

Je n'avais même jamais pris l'avion.

À cinquante-huit ans, je me retrouvais devant quelque chose que j'avais longtemps considéré comme réservé aux autres.

Et cela me faisait peur.

Je ne voulais pas l'avouer trop souvent.

Ruth, elle, semblait surtout impatiente.

Son opération cardiaque remontait désormais à plusieurs mois.

Elle avait bien récupéré.

Lorsqu'elle parlait de son cœur, elle plaisantait en disant qu'il fonctionnait presque comme celui d'une jeune fille.

Elle ajoutait toujours qu'il fallait simplement éviter de lui demander de courir trop longtemps.

Cela me faisait rire.

Je préférais l'entendre plaisanter plutôt que de la revoir sur son lit d'hôpital.

Pendant onze jours, j'avais craint que nous n'ayons plus beaucoup de temps ensemble.

Aujourd'hui, nous préparions douze jours de voyage.

Cette différence me bouleversait.

La veille du départ, j'avais vérifié mes bagages plusieurs fois.

Mes vêtements chauds.

Mes chaussures.

Mes documents.

Mon cardigan.

Et le manteau que j'avais choisi pour affronter le froid.

Je ne savais pas exactement quelle température nous attendait.

J'avais donc suivi attentivement les recommandations reçues lors de la préparation du voyage.

Je voulais être prête.

Pas élégante.

Prête.

Dans ma chambre, la valise ouverte sur le lit me semblait presque étrangère.

Pendant des années, les valises avaient surtout servi aux autres.

Les enfants partaient.

Gary allait parfois pêcher.

Moi, je restais à la maison.

Je m'occupais du reste.

Cette fois, c'était moi qui partais.

J'avais refermé ma valise.

Puis j'étais descendue dans la cuisine.

Le réfrigérateur ronronnait doucement.

L'ananas jaune était toujours à sa place.

Il retenait mon billet du vendredi.

Je m'étais approchée.

J'avais soulevé légèrement le papier.

Les mêmes numéros apparaissaient sur le devant.

Les anniversaires de Danny, Beth et Colleen.

Le neuf juin.

Le dix-neuf février.

Toutes ces dates avaient accompagné une grande partie de ma vie.

Je les avais regardées avec tendresse.

Puis j'avais remis le billet correctement sous l'aimant.

Je n'avais pas envie de l'emporter.

Mon voyage n'avait rien à voir avec la chance.

Il était le résultat d'une décision.

Pour la première fois, j'allais faire quelque chose simplement parce que j'en avais envie.

J'avais éteint la lumière de la cuisine.

Puis j'étais montée me coucher.

Je n'avais presque pas dormi.

Je pensais à l'avion.

À Ruth.

À ces immenses étendues de glace.

Et, malgré moi, je pensais aussi à Gary.

Je me demandais ce qu'il aurait dit s'il m'avait vue préparer ce voyage quelques années plus tôt.

Probablement quelque chose sur le prix.

Ou sur le froid.

Ou sur l'inutilité de parcourir une telle distance pour regarder de la glace.

Je connaissais ses plaisanteries.

Je pouvais presque les entendre.

Mais cette fois, elles n'avaient plus aucun pouvoir.

Gary n'était plus mon mari.

Il avait sa vie.

J'avais la mienne.

Et je n'avais plus besoin de transformer mes souhaits en demandes de permission.

Cette pensée m'avait accompagnée jusqu'au matin.

Lorsque j'avais retrouvé Ruth, elle avait immédiatement remarqué mon agitation.

« Tu as dormi ? »

J'avais secoué la tête.

« Pas beaucoup. »

Elle avait ri.

« Moi non plus. »

Nous avions échangé un regard.

Puis nous avions souri comme deux petites filles.

Je ne nous avais pas vues aussi heureuses ensemble depuis longtemps.

Ruth avait pris ma main.

« Nous allons vraiment le faire, Patty. »

J'avais hoché la tête.

« Oui. »

Elle avait serré mes doigts.

« Tu te rends compte ? »

Je regardais nos bagages.

« J'essaie. »

Nous avions commencé notre voyage vers Anchorage.

Le moment de monter à bord du petit appareil à deux moteurs était arrivé.

Je m'étais arrêtée devant l'entrée.

J'avais regardé les marches.

Puis la cabine.

Tout me semblait plus étroit que je l'avais imaginé.

Je pouvais entendre les moteurs.

Leur bruit avait immédiatement accéléré mon cœur.

Ruth marchait près de moi.

Elle avait remarqué mon hésitation.

« Ça va ? »

J'avais pris une inspiration.

« Je crois. »

Elle avait souri.

« Tu n'es pas obligée de faire semblant avec moi. »

J'avais regardé ses yeux.

« J'ai peur. »

Elle avait serré ma main.

« Moi aussi, un peu. »

Cette réponse m'avait rassurée.

Je n'étais pas la seule à ressentir cette inquiétude.

Nous avions pris place.

Je m'étais installée près du hublot.

Ruth s'était assise à côté de moi.

Je regardais l'aile de l'avion.

La lumière sur le métal.

Les mouvements des personnes autour de nous.

Je ne savais pas quoi faire de mes mains.

Je les avais posées sur mes genoux.

Puis sur les accoudoirs.

Puis de nouveau sur mes genoux.

Ruth m'avait observée.

« Patty. »

« Oui ? »

« Tu peux me tenir la main. »

J'avais ri nerveusement.

« Tu es sûre ? »

Elle avait tendu la sienne.

« Nous sommes sœurs depuis assez longtemps pour ça. »

Je l'avais prise.

Je ne l'avais presque plus lâchée pendant la montée.

Lorsque l'avion avait commencé à avancer, mon estomac s'était serré.

Le bruit des moteurs avait augmenté.

Puis nous avions quitté le sol.

J'avais retenu mon souffle.

La sensation était difficile à décrire.

Tout ce que je connaissais semblait soudain s'éloigner.

Les bâtiments devenaient plus petits.

Les routes ressemblaient à des traits.

Le monde sous nous se transformait en une immense carte.

Je n'avais jamais vu la terre de cette manière.

J'avais regardé Ruth.

Elle souriait.

« Regarde dehors. »

J'avais tourné la tête.

Au début, je ne voyais que des étendues de vert.

Puis les paysages avaient commencé à changer.

Des montagnes apparaissaient.

Des sommets de plus en plus clairs.

La neige dessinait de longues bandes blanches.

Et, au loin, de grandes surfaces de glace semblaient remplir les vallées.

J'avais approché mon front de la vitre.

Elle était froide.

Je pouvais sentir cette fraîcheur contre ma peau.

Je ne voulais pas détourner les yeux.

Pendant des années, j'avais vu l'Oklahoma à travers la fenêtre de ma cuisine.

Des champs.

Des routes plates.

Des étés brûlants.

J'aimais ce paysage.

Mais il existait tant d'autres choses.

Je le savais en théorie.

Maintenant, je le voyais.

Ruth avait doucement tiré sur ma main.

« Alors ? »

J'avais gardé les yeux sur le hublot.

« Je ne sais même pas quoi dire. »

Elle avait souri.

« C'est une première. »

J'avais ri.

Elle avait raison.

J'étais habituellement capable de parler de tout ce qu'il fallait organiser.

Mais devant ces montagnes, je n'avais aucune liste à établir.

Aucun compte à vérifier.

Je pouvais seulement regarder.

Et cela me suffisait.

Lorsque nous étions arrivées à Anchorage, j'avais ressenti un soulagement immense.

Nous étions là.

J'avais pris l'avion.

Je n'avais pas renoncé.

Je n'avais pas demandé à rentrer chez moi.

J'avais serré Ruth dans mes bras.

Elle avait ri contre mon épaule.

« Tu vois ? »

J'avais hoché la tête.

« Je vois. »

Nous avions commencé notre séjour.

Pendant douze jours, nous avons découvert des paysages que je n'aurais jamais imaginés aussi grands.

L'air était différent de celui de l'Oklahoma.

Plus vif.

Plus frais.

Même la lumière me semblait nouvelle.

Je prenais le temps de regarder.

Les montagnes.

Les étendues d'eau.

Les longues silhouettes des sommets.

Je ne cherchais pas à tout comprendre.

Je voulais simplement être présente.

Ruth partageait mon émerveillement.

Elle avait cette manière de s'arrêter soudain lorsqu'un paysage lui plaisait.

Puis elle me touchait le bras.

« Regarde ça, Patty. »

Et je regardais.

Nous avions passé tant d'années à discuter de choses nécessaires.

La famille.

La santé.

Les factures.

Les enfants.

Maintenant, nous pouvions parler d'une montagne sans nous demander à quoi cela servait.

Je trouvais cela merveilleux.

À plusieurs reprises, j'avais pensé au livre que nous avions lu à l'hôpital.

Je revoyais Ruth sur la chaise verte en vinyle.

Ou plutôt moi, assise près de son lit.

Elle avait été si fatiguée.

Sa respiration me préoccupait.

Je lisais pour l'aider à oublier les appareils et les inquiétudes.

Les glaciers étaient devenus notre manière de parler d'un avenir que nous n'osions pas imaginer trop précisément.

Et maintenant, cet avenir était là.

Nous marchions ensemble.

Nous riions.

Nous faisions des projets pour le lendemain.

Ruth n'était plus simplement ma sœur malade.

Elle était ma compagne de voyage.

Une femme qui avait traversé une épreuve et qui voulait encore découvrir le monde.

Je me sentais fière d'elle.

Et peut-être, pour la première fois depuis longtemps, un peu fière de moi.

Un matin, nous avions parlé de notre enfance.

Ruth se souvenait de détails que j'avais oubliés.

Je me souvenais d'autres choses.

Nous avions ri de nos différences.

Puis nous avions parlé de notre mère.

Le dix-neuf février.

Cette date que je jouais depuis dix-neuf ans.

Ruth connaissait mon petit rituel.

Elle savait que je n'avais jamais cessé d'acheter mes billets.

Mais nous n'avions pas besoin de parler de l'argent ce jour-là.

Nous parlions surtout de maman.

De sa voix.

De ses habitudes.

De la manière dont elle aurait probablement trouvé incroyable de nous voir si loin de chez nous.

Je regardais Ruth.

« Elle aurait aimé ces montagnes. »

Ma sœur avait hoché la tête.

« Oui. »

Puis elle avait souri.

« Mais elle nous aurait dit de mettre un manteau. »

J'avais éclaté de rire.

C'était exactement le genre de remarque que notre mère aurait faite.

Nous étions restées un moment à regarder les sommets.

Je n'avais pas ressenti seulement de la tristesse.

Je ressentais aussi de la gratitude.

J'avais encore ma sœur.

Nous étions ensemble.

Et nous avions enfin cessé de remettre ce voyage à plus tard.

Les jours passaient.

Je prenais l'habitude de me réveiller dans un endroit différent de ma maison.

Au début, cela me paraissait étrange.

Je cherchais presque le bruit du vieux réfrigérateur.

Je pensais à mes tomates.

Puis je regardais par la fenêtre et je voyais les montagnes.

Je souriais.

Je n'avais pas oublié ma vie ordinaire.

Je l'aimais toujours.

Mais je découvrais qu'elle pouvait contenir davantage.

Je n'étais pas obligée de choisir entre ma maison et le reste du monde.

Je pouvais garder mes racines.

Et partir parfois.

Cette idée était nouvelle pour moi.

Pendant des années, j'avais considéré chaque déplacement comme une dépense à justifier.

Même les trajets jusqu'à Tulsa me semblaient devoir répondre à une nécessité.

Je n'avais jamais imaginé voyager uniquement pour voir quelque chose de beau.

Et pourtant, c'était exactement ce que nous faisions.

Ruth remarquait parfois que je restais silencieuse devant un paysage.

Elle ne me dérangeait pas.

Elle attendait.

Puis elle me demandait doucement :

« Tu es contente d'être venue ? »

Je répondais toujours la même chose.

« Oui. »

Mais ce petit mot contenait beaucoup plus que je ne savais exprimer.

Je pensais à Gary.

À son appel de janvier.

À ses excuses.

À sa question tardive.

Je ne cherchais pas à lui attribuer le mérite de mon voyage.

Ce n'était pas lui qui m'avait donné cette envie.

Elle existait bien avant.

Mais sa question avait marqué un moment important.

Pour la première fois, il avait voulu connaître un souhait que j'avais gardé pour moi.

Et j'avais répondu honnêtement.

Je n'avais pas dit que je voulais une nouvelle voiture.

Une maison plus grande.

Des vêtements chers.

J'avais parlé de glace.

De montagnes.

D'un livre lu près du lit d'hôpital de ma sœur.

Cette réponse m'avait semblé presque trop simple.

Mais elle était vraie.

Et désormais, je pouvais la vivre.

Au fil du séjour, nous nous étions rapprochées des Kenai Fjords.

Je savais que nous allions bientôt monter sur un bateau pour voir les glaciers depuis la mer.

C'était le moment que j'attendais le plus.

Les photographies du livre me revenaient sans cesse.

Je voulais comprendre ce que représentait réellement une paroi de glace aussi immense.

Je voulais entendre les sons.

Sentir le froid.

Voir les couleurs.

Ruth partageait mon impatience.

Elle m'avait demandé si j'étais prête.

J'avais souri.

« Je crois que oui. »

Elle avait ri.

« Tu dis toujours ça. »

J'avais haussé les épaules.

« C'est souvent vrai. »

Nous avions préparé nos vêtements chauds.

De grosses parkas.

Des chaussures adaptées.

Tout ce qui pouvait nous protéger du vent.

Je n'avais jamais porté quelque chose d'aussi épais pour une sortie en bateau.

En Oklahoma, mes préoccupations étaient plutôt la chaleur et le soleil.

Ici, je voulais garder mes mains au chaud.

Ruth m'avait regardée enfiler ma parka.

« On dirait deux femmes prêtes à partir explorer le bout du monde. »

J'avais ri.

« Deux femmes qui ont surtout besoin d'un bon café. »

Elle avait approuvé.

Nous avions encore quelques heures avant d'embarquer.

Je regardais les montagnes au loin.

Je ne savais pas ce que cette excursion allait me faire ressentir.

Je savais seulement que nous étions arrivées jusqu'ici.

Toutes les deux.

Après les jours difficiles de l'hôpital.

Après mon divorce.

Après cette année où tant de choses avaient changé.

Nous étions là.

Prêtes à monter sur un bateau.

Prêtes à voir les glaciers que nous avions si longtemps regardés dans un livre.

Et, pour une fois, je n'avais aucune envie de penser à ce que je devrais faire en rentrant.

Je voulais seulement vivre cette journée.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Devant un immense glacier bleu, j’ai compris que je m’étais privée de bien plus que de voyages pendant trente-quatre années de mariage

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Pendant dix-neuf ans, mon mari s’est moqué de mon petit rituel du vendredi sans jamais comprendre pourquoi je gardais chaque billet

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