Après l'appel de Gary, je n'avais pas immédiatement réservé un voyage.
Je m'étais d'abord occupée du chili.
J'avais servi une portion à Dolores.
Puis je m'étais assise en face d'elle.
Elle ne m'avait pas demandé de répéter toute la conversation.
Elle savait que certaines paroles avaient besoin de rester tranquilles pendant un moment.
Nous avions mangé.
La cuisine était chaude.
Dehors, le jardin était blanc de givre.
Je regardais parfois mon téléphone posé sur le comptoir.
Le nom de Gary avait disparu de l'écran.
Mais ses dernières paroles revenaient encore.
Il voulait que j'aille en Alaska.
Je trouvais étrange qu'une simple invitation puisse me toucher autant.
Il ne m'avait offert aucun billet.
Il n'avait rien organisé.
Il ne pouvait pas réparer notre mariage avec cette phrase.
Pourtant, il avait enfin reconnu que je pouvais vouloir quelque chose pour moi.
Dolores avait posé sa cuillère.
« Tu y penses encore ? »
J'avais levé les yeux.
« Au voyage ? »
« Oui. »
J'avais souri.
« Depuis des années. »
Elle avait regardé ma cuisine.
« Et maintenant ? »
J'avais pris une inspiration.
« Maintenant, je pourrais vraiment y aller. »
Elle avait hoché la tête.
« Alors qu'est-ce qui t'en empêche ? »
Je n'avais pas répondu tout de suite.
C'était une question simple.
Mais mon esprit avait immédiatement commencé à chercher des obstacles.
La maison.
Le jardin.
Les dépenses.
Le travail.
Le voyage lui-même.
Puis je m'étais arrêtée.
Je n'avais plus besoin de demander à Gary s'il trouvait cette idée raisonnable.
Je n'avais plus à craindre qu'il se moque de moi.
Et je possédais désormais les moyens financiers de réaliser ce souhait.
Il restait les questions pratiques.
Mais aucune n'était impossible.
« Je n'ai jamais pris l'avion », avais-je dit.
Dolores avait souri.
« Ça, tu me l'as déjà raconté. »
J'avais baissé les yeux.
« Je ne sais même pas comment je réagirais. »
« Tu pourrais avoir peur. »
J'avais relevé la tête.
Elle avait haussé doucement les épaules.
« Et y aller quand même. »
Je n'avais pas pu m'empêcher de rire.
Cela semblait si facile lorsqu'elle le disait.
Pendant des années, j'avais imaginé que les gens qui voyageaient étaient différents de moi.
Plus courageux.
Plus libres.
Plus habitués à dépenser de l'argent pour autre chose que des besoins.
Je ne me voyais pas parmi eux.
Je me voyais dans une cuisine.
Avec un carnet de comptes.
Un torchon.
Et des factures à classer.
Mais cette image n'était pas toute ma vie.
Je commençais à le comprendre.
Après le départ de Dolores, j'avais nettoyé la cuisine.
J'avais lavé les assiettes.
Puis j'avais rangé les restes du chili.
Tout était revenu à sa place.
Comme toujours.
Pourtant, une pensée nouvelle occupait mon esprit.
Ruth.
Je voulais lui parler.
Pas pour lui demander la permission.
Pour lui proposer quelque chose.
J'avais attendu le lendemain.
Je voulais être certaine que mon envie n'était pas seulement une réaction à l'appel de Gary.
Le matin, j'avais préparé mon café.
J'avais regardé le jardin gelé.
Puis j'avais pensé au livre sur les glaciers.
Aux photographies.
À Ruth dans son lit d'hôpital.
À sa manière de me dire que nous devrions voir ces paysages un jour.
Je savais que je n'avais pas changé d'avis pendant la nuit.
J'en avais toujours envie.
J'avais pris le téléphone.
Lorsque Ruth avait répondu, sa voix m'avait immédiatement rassurée.
Elle avait beaucoup récupéré depuis son opération cardiaque.
Je n'oubliais pas les onze jours à l'hôpital.
Mais je pouvais maintenant entendre son énergie revenir.
« Patty ? »
« Bonjour, Ruth. »
Elle m'avait demandé comment j'allais.
Je lui avais répondu honnêtement.
« Mieux. »
C'était vrai.
Pas parfaitement bien.
Mais mieux.
Elle avait voulu savoir si tout se passait correctement à la maison.
Je lui avais donné quelques nouvelles.
Puis j'avais laissé un silence.
Ruth connaissait mes hésitations.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
J'avais souri.
« Tu te souviens du livre sur l'Alaska ? »
Elle avait immédiatement réagi.
« Celui des glaciers ? »
« Oui. »
« Bien sûr que je m'en souviens. »
Je pouvais presque la voir assise sur sa chaise.
Le livre ouvert sur les genoux.
« Tu te rappelles que tu avais dit qu'on devrait y aller ? »
Elle avait ri.
« Je dis beaucoup de choses. »
« Celle-là, je l'ai gardée en tête. »
Un silence avait suivi.
Puis elle avait parlé plus lentement.
« Patty, qu'est-ce que tu es en train de me demander ? »
J'avais regardé la fenêtre.
« Est-ce que tu voudrais venir avec moi ? »
Elle n'avait pas répondu immédiatement.
Je m'étais sentie nerveuse.
C'était étrange.
Je pouvais discuter de milliers de dollars avec un avocat.
Je pouvais vérifier des comptes complexes.
Mais proposer un voyage à ma propre sœur me rendait presque timide.
« En Alaska ? » avait-elle demandé.
« Oui. »
« Pour voir les glaciers ? »
« Oui, Ruth. »
Un petit rire avait traversé le téléphone.
Puis sa voix s'était adoucie.
« Tu es sérieuse ? »
J'avais senti mes yeux se remplir.
« Tout à fait. »
Elle avait gardé le silence.
Je connaissais cette manière de se taire.
Elle réfléchissait.
Je lui avais laissé le temps.
Puis elle avait dit :
« J'aimerais beaucoup. »
J'avais fermé les yeux.
« Vraiment ? »
« Évidemment. »
Elle avait ri.
« Tu croyais que je parlais pour rien à l'hôpital ? »
J'avais ri à mon tour.
« Je pensais surtout qu'on ne le ferait jamais. »
Ruth avait pris une inspiration.
« Moi aussi, parfois. »
Cette réponse m'avait serré le cœur.
Pendant ces onze jours, nous avions passé tant de temps à parler des choses que nous aimerions faire plus tard.
Nous ne savions pas encore comment sa santé évoluerait.
Je craignais de la perdre.
Elle essayait de rester courageuse.
Et ce livre sur les glaciers nous donnait quelque chose de beau à imaginer.
Aujourd'hui, elle allait mieux.
Nous pouvions envisager de réaliser ce projet.
Je ne voulais pas laisser passer cette chance.
« Il faudra évidemment tenir compte de ta santé », avais-je dit.
Elle avait répondu avec son énergie habituelle.
« Mon cœur va très bien maintenant. »
J'avais souri.
« Je sais. »
« Les médecins ont fait du bon travail. »
Elle semblait presque fière.
« Je suis prête à voir autre chose que les murs d'un hôpital. »
J'avais ri doucement.
« Moi aussi. »
Nous avions parlé pendant un long moment.
Pas encore des détails précis.
Nous imaginions simplement le voyage.
Les paysages.
Les montagnes.
Le froid.
Les glaciers.
Je repensais aux photographies du livre.
J'avais du mal à croire que nous pourrions bientôt les regarder autrement que sur du papier.
Ruth m'avait demandé quand je souhaitais partir.
J'avais regardé le calendrier.
Nous étions en janvier.
L'hiver était installé chez nous.
Je savais qu'il nous faudrait préparer le voyage soigneusement.
Je n'avais jamais organisé quelque chose d'aussi important pour mon propre plaisir.
« Peut-être en juin », avais-je proposé.
Elle avait semblé réfléchir.
« Ce serait bien. »
J'avais senti une joie discrète.
Juin.
Le mois de notre ancien anniversaire de mariage.
Pendant des années, cette période avait été liée à Gary.
Maintenant, je pourrais lui donner un autre souvenir.
Je n'avais pas choisi juin pour effacer notre mariage.
Je voulais simplement partir lorsque nous pourrions profiter du voyage.
Mais je trouvais cette coïncidence particulière.
Le neuf juin restait l'un des numéros de mon billet.
Il représentait une date importante de ma vie.
Je ne voulais pas la rayer de mon histoire.
Je voulais seulement que mes jours futurs contiennent aussi autre chose.
Après avoir raccroché avec Ruth, j'étais restée quelques minutes près du téléphone.
Je souriais.
Je n'avais pas besoin de regarder mon compte bancaire pour savoir que quelque chose avait changé.
J'avais proposé un voyage.
Quelqu'un avait accepté.
Et, pour une fois, je n'avais pas commencé par expliquer pourquoi ce serait difficile.
Les semaines suivantes, nous avions préparé ce projet.
Je découvrais beaucoup de choses.
Les horaires.
Les trajets.
Les vêtements nécessaires.
Les différentes possibilités pour voir les glaciers.
Je m'intéressais particulièrement aux Kenai Fjords.
Les images me rappelaient celles du livre que nous avions lu à l'hôpital.
Des montagnes.
De la glace.
Des étendues d'eau.
Je pouvais presque sentir le vent froid sur mon visage.
Ruth partageait mon enthousiasme.
Elle avait toujours été plus spontanée que moi.
Lorsqu'elle parlait du voyage, j'entendais dans sa voix quelque chose que je n'avais pas perçu pendant son hospitalisation.
De la confiance.
Elle avait traversé une période difficile.
Maintenant, elle faisait des projets.
Je trouvais cela magnifique.
De mon côté, je devais apprendre à ne pas m'inquiéter de chaque détail.
Cela ne venait pas naturellement.
Je vérifiais les dates plusieurs fois.
Je notais les dépenses.
Je rangeais les documents.
J'essayais de prévoir les choses importantes.
Ruth me taquinait parfois.
« Patty, tu vas finir par connaître tous les horaires par cœur. »
J'avais ri.
« C'est possible. »
« Tu sais qu'on part pour voir des glaciers, pas pour vérifier des comptes ? »
« Je sais. »
Et je le savais vraiment.
Mais les habitudes avaient la vie dure.
Je voulais simplement que tout se passe bien.
Je tenais trop à ce voyage pour le préparer à moitié.
Un après-midi, j'avais sorti mon beau chemisier bleu du placard.
Celui que j'avais porté au Centre de Réclamations.
Je l'avais regardé.
Il me rappelait cette journée où j'avais posé la boîte rouge devant Linda.
J'avais eu peur de montrer mes anciens billets.
J'avais eu honte de certaines phrases.
Et pourtant, Linda les avait lues avec respect.
Je pensais souvent à elle.
Elle avait été l'une des premières personnes à me dire clairement que mes souhaits n'étaient pas ridicules.
Je ne savais pas encore que nous deviendrions amies au fil des mois.
Mais je gardais une affection particulière pour sa voix.
Pour son cardigan aux petites poules.
Pour cette manière qu'elle avait eue de poser sa main sur la mienne.
Je n'oubliais pas non plus Roy.
Son calme.
Ses questions.
Sa façon de demander à Gary pourquoi il avait présenté le billet à son nom.
Ces rencontres avaient changé ma vie d'une manière que l'argent seul n'aurait pas pu expliquer.
Je n'avais pas seulement récupéré un gain.
J'avais été écoutée.
Cela me semblait encore nouveau.
Je continuais à travailler et à m'occuper de la maison.
Je ne voulais pas que le voyage devienne une excuse pour négliger les choses importantes.
Mais je remarquais que mes journées avaient une autre couleur.
Je pensais à juin.
À Ruth.
À l'avion.
Au bateau qui nous emmènerait voir les glaciers.
Parfois, j'avais peur.
Je me demandais comment je me sentirais en quittant le sol pour la première fois.
Je m'imaginais assise près d'un hublot.
Je pensais au bruit des moteurs.
À la sensation du décollage.
Puis je me rappelais la phrase de Dolores.
Je pouvais avoir peur.
Et partir quand même.
Cette idée m'accompagnait.
Un vendredi, après avoir acheté mon billet habituel, j'étais rentrée à la maison.
J'avais pris mon stylo bleu.
J'avais retourné le papier.
Les numéros étaient toujours les mêmes.
Les anniversaires de mes enfants.
Le neuf juin.
Le dix-neuf février.
Je les regardais avec tendresse.
Ils appartenaient à mon histoire.
Mais ils ne déterminaient plus mon avenir.
J'avais écrit une petite phrase au verso.
Puis j'avais fixé le billet sous l'ananas.
Je n'avais pas besoin de gagner une nouvelle fois.
Je n'avais pas besoin de prouver quoi que ce soit à Gary.
Je voulais simplement garder ce rendez-vous avec moi-même.
Après cela, j'avais ouvert le garde-manger.
La boîte rouge était sur son étagère.
Je l'avais descendue.
J'avais retiré le couvercle.
Les billets anciens étaient toujours là.
Les signatures.
Les dates.
Les phrases.
J'avais pris celui de 2014.
Celui où j'avais écrit que je souhaitais qu'on me demande enfin ce que je voulais.
Je l'avais tenu longtemps.
J'avais pensé à Gary.
À son appel de janvier.
À la question qu'il avait fini par me poser.
Je ne savais pas si j'aurais pu répondre aussi clairement quelques années plus tôt.
Peut-être aurais-je dit que je ne voulais rien.
Que tout allait bien.
Que les enfants étaient heureux.
Que la maison tenait debout.
J'aurais probablement trouvé une réponse destinée à ne déranger personne.
Mais cette fois, j'avais dit la vérité.
Je voulais aller en Alaska.
Je voulais voir les glaciers.
Je voulais partager cette expérience avec Ruth.
Et je voulais découvrir ce que cela faisait de réaliser un souhait qui n'avait besoin de servir à personne d'autre.
J'avais remis le billet dans la boîte.
Puis j'avais fermé le couvercle.
Le printemps approchait lentement.
Les températures commençaient à changer.
Je savais que bientôt, je retournerais travailler la terre de mon jardin.
Mes tomates pousseraient de nouveau.
Comme chaque année.
Mais cette fois, lorsque juin arriverait, je ne serais pas nécessairement sur ma véranda avec un tuyau vert dans la main.
Je pourrais être loin.
Très loin.
Avec ma sœur.
Devant un immense mur de glace bleue.
Je me suis surprise à sourire.
Pendant des années, j'avais cru que les grands voyages appartenaient aux autres.
Aux gens qui avaient le temps.
Aux gens qui avaient de l'argent.
Aux gens qui n'avaient pas peur.
Je commençais enfin à comprendre que je pouvais faire partie de ces gens-là.
Pas parce que j'avais gagné à la loterie.
Parce que j'avais décidé de ne plus repousser indéfiniment ma propre vie.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : À cinquante-huit ans, j’ai pris l’avion pour la première fois avec ma sœur, sans savoir que ce voyage changerait ma façon de regarder ma vie
Pendant dix-neuf ans, mon mari s’est moqué de mon petit rituel du vendredi sans jamais comprendre pourquoi je gardais chaque billet
Part 12 of 15
