Le nom de Julien était encore affiché sur mon téléphone.
J'avais ouvert notre conversation.
J'avais même commencé à écrire quelques mots.
Je voulais lui dire que nous avions un problème avec Claire.
Puis j'ai tout effacé.
Je ne savais pas encore exactement ce qui s'était produit.
Je savais seulement qu'un téléchargement massif avait été effectué depuis son compte professionnel.
Et que les messages aperçus la veille de son anniversaire parlaient d'un autre projet.
Ce n'était pas suffisant pour lui raconter toute une histoire.
Je connaissais mon fils.
Il aimait sa femme.
Ils avaient passé neuf années ensemble.
Même si leur mariage traversait des difficultés que j'ignorais, ces années existaient.
Je n'avais pas le droit de les traiter comme si elles ne comptaient plus.
Je me souvenais aussi de son regard pendant l'anniversaire.
Quand Claire avait imité ma voix, il avait esquissé un sourire.
Il ne savait pas que cette confidence n'avait jamais été destinée à être racontée.
Je ne pouvais pas lui demander de réparer ce qu'il n'avait pas compris.
Et je ne voulais surtout pas utiliser mon humiliation pour lui faire prendre parti contre sa femme.
J'ai posé le téléphone.
Étienne me répétait autrefois qu'on pouvait être certain d'avoir raison et se tromper malgré tout.
Je détestais l'entendre dire cela lorsque j'étais en colère.
Mais ce matin-là, ses paroles m'ont aidée.
J'avais besoin de faits.
Pas d'une dispute.
À neuf heures trente, j'ai appelé Maître Élodie Renaud.
Élodie conseillait notre entreprise depuis plus de douze ans.
Elle connaissait nos statuts.
Elle connaissait la répartition des parts.
Elle avait accompagné plusieurs décisions importantes depuis la mort d'Étienne.
Je lui ai expliqué que nous avions découvert une extraction inhabituelle de données professionnelles.
Elle m'a proposé de venir la voir.
Une heure plus tard, j'étais assise dans son cabinet.
Les murs étaient couverts d'étagères remplies de dossiers.
J'avais apporté quelques notes préparées à la hâte.
Je les tenais sur mes genoux.
Élodie m'a demandé de reprendre depuis le début.
Alors je lui ai raconté l'anniversaire.
La plaisanterie.
La confidence sur le cimetière.
Les messages apparus sur le téléphone de Claire pendant les préparatifs.
Je lui ai expliqué que Bastien était l'ancien compagnon de ma belle-fille.
Puis je lui ai parlé du rendez-vous avec un avocat spécialisé dans le divorce.
Élodie m'a écoutée sans m'interrompre.
Quand j'ai terminé, elle a posé son stylo.
« Pour les difficultés entre Claire et Julien, vous ne pouvez pas décider à leur place. »
J'ai acquiescé.
« Je ne veux pas le faire. »
Elle a poursuivi.
« En revanche, si des documents confidentiels de la société ont été récupérés dans des conditions anormales, il faut protéger l'entreprise et conserver les traces. »
J'ai senti mes épaules se détendre légèrement.
Nous parlions enfin de quelque chose de précis.
Je lui ai demandé si nous devions immédiatement supprimer tous les accès de Claire.
Élodie m'a répondu qu'il fallait agir avec méthode.
Elle voulait d'abord conserver les journaux de connexion.
Identifier les documents concernés.
Vérifier les éventuels transferts.
Et faire intervenir notre prestataire informatique dans un cadre approprié.
Elle a insisté sur un point.
Nous ne devions pas fouiller les appareils personnels de Claire.
Ni essayer d'obtenir des informations privées par des moyens discutables.
Je lui ai expliqué que je n'avais jamais touché à son téléphone.
« C'est important de continuer ainsi », m'a-t-elle répondu.
Je lui ai demandé ce qui se passerait si les fichiers avaient déjà été transmis à quelqu'un.
Élodie a refermé son dossier.
« Alors nous chercherons à établir ce transfert et à empêcher leur utilisation. »
Je suis sortie du cabinet avec une marche à suivre.
Je n'étais pas rassurée.
Mais je n'étais plus seule devant mes soupçons.
Dans l'après-midi, le prestataire informatique a commencé ses vérifications avec Sophie.
Je suis restée à l'atelier.
J'aurais pu rentrer chez moi.
Je n'en avais pas envie.
Je connaissais chaque recoin de cet endroit.
L'odeur du bois travaillé.
Le bruit des machines.
Les employés qui passaient d'un poste à l'autre.
Tout cela me rappelait les premières années avec Étienne.
Je pensais à lui en regardant l'activité derrière les vitres.
Nous avions commencé avec deux machines usagées.
Aujourd'hui, dix-sept personnes faisaient vivre ce lieu.
Il fallait le protéger.
Vers la fin de l'après-midi, Sophie est venue me chercher.
Elle m'a conduite jusqu'à son bureau.
Le prestataire avait pu préciser le téléchargement.
Il ne s'agissait pas simplement de plus de six cents fichiers.
Il y en avait six cent dix-sept.
Tous récupérés depuis le poste professionnel de Claire.
Je me suis penchée vers l'écran.
Sophie m'a montré les catégories.
Des tableaux de tarifs.
Des marges commerciales.
Des conditions négociées avec nos fournisseurs.
Des listes de contacts.
Des modèles de devis.
Je connaissais certains fichiers par cœur.
J'avais participé à leur création.
D'autres avaient été préparés par Julien et nos équipes.
Ce n'était pas un dossier isolé.
C'était presque toute la mécanique commerciale de notre atelier.
Le prestataire avait aussi repéré des connexions inhabituelles.
Une partie des documents avait été transférée vers un espace de stockage personnel en ligne.
Je lui ai demandé s'il était certain.
Il m'a montré les traces.
Les dates.
Les opérations enregistrées.
Je ne comprenais pas chaque détail technique.
Mais je comprenais parfaitement l'ensemble.
Les fichiers n'étaient pas restés uniquement sur l'ordinateur professionnel.
Ils avaient quitté l'environnement de l'entreprise.
Élodie voulait que tout soit conservé.
Nous avons suivi ses recommandations.
Puis Sophie a attiré mon attention sur les documents les plus sensibles.
Quatre fournisseurs étaient concernés par des informations sur les remises que nous avions obtenues.
Ces conditions représentaient parfois une différence importante dans nos prix.
Quiconque les connaissait pouvait estimer jusqu'où nous pouvions négocier.
Il y avait aussi les coordonnées directes de quatre-vingt-six architectes et maîtres d'œuvre.
Quatre-vingt-six relations commerciales.
Certaines remontaient à plusieurs années.
D'autres étaient plus récentes.
Mais toutes avaient une valeur.
Ce n'était pas simplement une liste de noms.
C'était le résultat d'une confiance construite chantier après chantier.
J'ai demandé à Sophie si quelqu'un avait travaillé avec Claire sur cette extraction.
Elle m'a répondu que les traces identifiaient son compte.
Nous ne pouvions pas encore tout conclure.
Mais nous avions suffisamment d'éléments pour poursuivre les vérifications.
Puis un autre détail est apparu.
Des fragments d'une ancienne conversation professionnelle avec Bastien avaient été retrouvés dans les sauvegardes automatiques.
Les messages avaient été supprimés de la messagerie.
Pas complètement des archives.
J'ai senti mes mains devenir froides.
Sophie a ouvert les éléments retrouvés.
Je les ai lus lentement.
Bastien expliquait que connaître nos prix lui permettrait de proposer des offres environ huit pour cent moins élevées.
Huit pour cent.
Cela pouvait suffire à nous faire perdre des dossiers.
J'ai pensé aux devis que Julien préparait parfois tard le soir.
Aux calculs qu'il refaisait pour éviter de vendre à perte.
Et à quelqu'un qui envisageait simplement d'utiliser nos informations pour se placer devant nous.
Un autre fragment indiquait que Julien n'avait rien remarqué.
Je l'ai relu.
Puis encore une fois.
C'était une phrase courte.
Mais elle m'a fait davantage de mal que je ne l'aurais imaginé.
Parce qu'elle montrait que mon fils était maintenu dans l'ignorance.
Pas seulement comme dirigeant.
Comme mari.
Le dernier message retrouvé parlait d'un appartement.
Il fallait attendre sa signature avant de lancer leur société.
Je suis restée debout.
Une main appuyée contre une chaise.
Claire ne semblait pas simplement réfléchir à une nouvelle carrière.
Elle préparait quelque chose avec Bastien.
Quelque chose qui dépendait de notre entreprise.
Et probablement d'une séparation avec Julien.
Je ne voulais pas encore tirer toutes les conclusions.
Mais les pièces commençaient à se rejoindre.
Les contacts d'architectes.
Les tarifs.
L'espace de stockage.
L'appartement.
Le rendez-vous chez l'avocat.
Tout prenait une autre signification.
Sophie m'a demandé si j'allais bien.
Je lui ai répondu que oui.
Ce n'était pas vraiment vrai.
Je ressentais de la colère.
Une colère froide.
Mais surtout une inquiétude que je ne parvenais plus à cacher.
J'ai repensé à Claire dans ma cuisine.
À sa main posée sur la mienne.
À sa façon de m'assurer que je n'avais pas à avoir honte de parler à Étienne.
Pendant des mois, je l'avais considérée comme une personne à qui je pouvais confier quelque chose de fragile.
Désormais, je découvrais qu'elle avait peut-être utilisé la confiance de mon fils d'une manière bien plus grave.
Je me suis assise.
Sophie m'a demandé si elle devait appeler Julien.
J'ai secoué la tête.
« Pas avant qu'on puisse lui expliquer tout cela sans laisser de place aux suppositions. »
Elle n'avait pas l'air convaincue.
Je ne lui en voulais pas.
Julien était son collègue autant que mon fils.
Mais je voulais qu'il puisse lire les éléments lui-même.
Je ne voulais pas qu'il entende seulement les accusations de sa mère.
Élodie nous a aidées à organiser la suite.
Les traces devaient être préservées.
Les accès sensibles devaient être protégés.
Et une réunion devait permettre de présenter les faits.
Je suis rentrée tard.
Dans la maison, j'ai posé mon sac à l'endroit habituel.
Je me suis arrêtée devant une photographie d'Étienne.
Je ne lui ai pas parlé.
Pas cette fois.
Je me suis simplement demandé ce qu'il aurait pensé de tout cela.
Puis j'ai compris que je connaissais déjà sa réponse.
Il aurait voulu que nous protégions l'entreprise sans oublier les personnes.
Même celles qui nous avaient déçus.
Je me suis couchée avec cette décision.
Le lundi, Claire devait revenir travailler.
Et pour la première fois depuis qu'elle avait rejoint notre atelier, je n'allais pas pouvoir lui ouvrir les portes avec la même confiance.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Le lundi matin, Claire est arrivée comme si rien ne s’était passé, mais les documents retrouvés allaient obliger Julien à regarder la vérité en face
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Part 3 of 15
