Les semaines qui ont suivi n'ont ressemblé à aucune période de ma vie.
Je m'attendais à des décisions rapides.
À des réponses claires.
À une conclusion qui permettrait de refermer les dossiers.
Mais rien ne s'est déroulé aussi simplement.
Les vérifications informatiques demandaient du temps.
Les démarches juridiques aussi.
Et pendant que nous essayions de protéger Delcourt Agencement, Julien devait continuer à vivre avec ce qu'il avait découvert.
Je n'aimais pas cette lenteur.
Pourtant, je comprenais qu'elle était nécessaire.
Élodie me l'avait expliqué dès notre première rencontre.
Il fallait conserver les preuves.
Vérifier les éléments.
Éviter les accusations excessives.
Et respecter les procédures.
Je me répétais ces consignes lorsque mon impatience revenait.
Le prestataire informatique avait confirmé plusieurs transferts.
Une partie des six cent dix-sept documents téléchargés avait été envoyée vers un espace partagé.
Les vérifications permettaient d'établir que Bastien avait reçu plusieurs fichiers.
Je me souviens du moment où Élodie m'a présenté cette conclusion.
Nous étions dans mon bureau.
Sophie était présente.
Les documents étaient étalés devant nous.
J'ai posé une question.
« Est-ce qu'il s'en est servi ? »
Élodie a pris le temps de répondre.
Elle m'a expliqué que les éléments disponibles ne permettaient pas encore de démontrer que ces informations avaient servi à obtenir des contrats.
Je l'ai regardée.
Une partie de moi aurait voulu une réponse définitive.
Oui ou non.
Mais la réalité était plus compliquée.
Nous pouvions confirmer les transferts.
Nous ne pouvions pas encore prouver une exploitation commerciale.
Je lui ai demandé si nous devions attendre.
Elle a secoué la tête.
Nous devions continuer les démarches de protection.
La mise en demeure adressée à Bastien devait notamment empêcher l'utilisation de nos documents confidentiels.
Il fallait également préserver les éléments qui permettraient d'établir les faits si d'autres informations apparaissaient.
J'ai accepté.
Je pensais à la phrase retrouvée dans les sauvegardes.
Bastien envisageait de proposer des offres environ huit pour cent moins élevées que les nôtres.
Je connaissais la valeur de nos marges.
Je savais ce qu'une telle stratégie pouvait représenter.
Mais je ne pouvais pas transformer une intention écrite en contrat effectivement obtenu.
Il fallait rester précise.
Cette précision me coûtait parfois.
Parce que je me sentais trahie.
Mais je voulais que nos décisions puissent être défendues.
Pas seulement devant une personne extérieure.
Devant moi-même.
Étienne aurait exigé la même chose.
Je me souvenais de ses discussions avec nos premiers clients.
Lorsqu'un chantier se passait mal, il refusait de promettre ce qu'il ne pouvait pas garantir.
Il préférait dire qu'il devait vérifier.
Cela agaçait parfois les gens.
Mais ils savaient ensuite qu'ils pouvaient lui faire confiance.
Je voulais agir de cette manière.
Ne pas exagérer.
Ne pas minimiser.
Dire seulement ce que nous savions.
Pendant ce temps, les règles d'accès de l'entreprise étaient réexaminées.
Sophie travaillait avec le prestataire informatique.
Nous avons défini plus clairement les documents auxquels chaque fonction devait pouvoir accéder.
Certains fichiers commerciaux n'avaient pas besoin d'être disponibles aussi largement.
Les informations concernant les fournisseurs demandaient une protection particulière.
Les listes de clients aussi.
Je me suis rendu compte que notre organisation avait grandi sans que toutes nos habitudes évoluent au même rythme.
Au début, Étienne et moi faisions presque tout.
Puis nous avions embauché.
Délégué.
Partagé les responsabilités.
Nous avions créé des postes.
Accueilli de nouvelles compétences.
Mais certaines règles étaient restées informelles.
Nous comptions beaucoup sur la loyauté des personnes.
Cette confiance n'était pas une erreur en soi.
Je continuais à y croire.
Mais elle ne pouvait pas remplacer des procédures adaptées.
Je me suis demandé si nous avions été négligents.
La question me faisait mal.
Nous avions travaillé si longtemps pour construire cette entreprise.
Je n'aimais pas découvrir que certaines protections auraient dû être renforcées plus tôt.
Pourtant, je n'avais pas le droit de m'enfermer dans les regrets.
Il fallait améliorer ce qui pouvait l'être.
Nous avons donc continué.
Les semaines passaient.
Les salariés poursuivaient leurs chantiers.
Les clients attendaient leurs devis.
Les fournisseurs répondaient à nos commandes.
Je regardais cette activité avec un mélange de soulagement et de vigilance.
Rien ne s'était arrêté.
Et je voulais que cela continue.
Un jour, Élodie m'a informée que le projet de société envisagé par Bastien avait été interrompu avant son lancement.
Je suis restée silencieuse.
C'était une nouvelle importante.
Si la société n'avait pas commencé ses activités, nous pouvions espérer limiter le risque d'utilisation commerciale de nos informations.
Mais je savais que tout n'était pas réglé.
Les fichiers avaient circulé.
Les responsabilités devaient encore être examinées.
Et le simple arrêt d'un projet ne faisait pas disparaître ce qui s'était produit.
Je lui ai demandé si nous pouvions considérer l'entreprise comme définitivement protégée.
Elle m'a répondu qu'il fallait rester prudents.
Je n'ai pas insisté.
J'avais appris à ne plus attendre qu'une seule décision efface tous les problèmes.
La situation professionnelle de Claire devait également être traitée.
Elle avait été convoquée dans le cadre de la procédure disciplinaire.
Les éléments recueillis avaient été examinés avec l'avocate.
Je voulais que chaque étape soit respectée.
Même si je ne lui faisais plus confiance.
Même si elle m'avait humiliée.
Même si son comportement avait profondément blessé Julien.
Elle devait pouvoir répondre aux faits qui lui étaient reprochés.
Je tenais à cela.
Je ne voulais pas que notre colère devienne une excuse pour agir injustement.
Claire avait travaillé dans l'entreprise.
Elle avait eu des responsabilités.
Elle avait participé à notre activité.
Mais elle avait aussi téléchargé une quantité considérable de documents confidentiels.
Et certains avaient été transférés hors de notre environnement professionnel.
Nous ne pouvions pas continuer comme si rien ne s'était passé.
La procédure a suivi son cours.
Je n'ai pas pris chaque décision seule.
Élodie nous accompagnait.
Julien devait également être informé des éléments concernant l'entreprise.
Nous avons séparé autant que possible les questions professionnelles de leur mariage.
Ce n'était pas facile.
Chaque fois que le nom de Claire apparaissait dans un dossier, je pensais à mon fils.
Je me demandais comment il supportait la situation.
Je savais qu'il devait avoir des conversations difficiles à la maison.
Mais je ne voulais pas lui demander de me raconter chaque détail.
Il avait le droit de garder certaines choses pour lui.
Je me souvenais de mon propre mariage.
Étienne et moi avions eu des désaccords.
Des périodes de fatigue.
Des moments où le travail occupait trop de place.
Je n'aurais pas aimé que quelqu'un décide à notre place de la gravité de ces difficultés.
Je devais offrir à Julien la même liberté.
Un matin, il est venu me parler d'un chantier.
Il a commencé directement par les délais.
Nous avons examiné les documents.
Il a proposé une solution.
Je l'ai écouté.
Pendant quelques minutes, nous avons parlé comme avant.
De matériaux.
De commandes.
De travail.
Puis il s'est arrêté.
Il a regardé la fenêtre.
Je savais qu'il pensait à autre chose.
Mais il n'a rien dit.
Je n'ai pas posé de question.
Je lui ai simplement demandé s'il voulait un café.
Il a accepté.
Nous sommes restés ensemble un moment.
Sans parler de Claire.
Sans chercher à remplir le silence.
Cela m'a rappelé certaines matinées avec Étienne.
Nous pouvions rester dans la même pièce sans avoir besoin de parler.
La présence suffisait.
Je me suis demandé si Julien ressentait la même chose.
Je l'espérais.
Quand il est reparti travailler, j'ai éprouvé un peu de soulagement.
Il semblait encore capable de trouver une place dans notre quotidien.
Mais je ne confondais pas cela avec une guérison.
Je savais que les habitudes pouvaient masquer beaucoup de douleur.
Les semaines suivantes, la procédure concernant Claire a abouti à une décision de licenciement.
Cette décision reposait sur les éléments établis pendant les vérifications et sur les démarches disciplinaires menées avec l'aide d'Élodie.
Je ne l'ai pas vécue comme une victoire.
J'ai regardé le dossier longtemps.
Je pensais à la première fois où Claire était entrée dans notre atelier.
À son enthousiasme.
À sa façon de parler de communication.
À ses idées.
Je me souvenais aussi des moments où elle avait semblé heureuse de travailler avec Julien.
Je ne voulais pas prétendre que tout cela n'avait jamais existé.
Mais je ne pouvais pas ignorer les faits récents.
Nous avions une entreprise à protéger.
Et la poursuite de cette relation professionnelle n'était plus possible.
Après la décision, je suis restée seule dans mon bureau.
J'ai fermé la chemise.
Je pensais à ce que Claire pourrait ressentir.
À ce que Julien allait devoir affronter.
Et à la manière dont notre famille serait désormais regardée dans son propre lieu de travail.
Je ne voulais pas que les salariés prennent parti.
Je voulais qu'ils puissent simplement continuer leur métier.
Nous avons donc limité les informations communiquées.
Les personnes concernées ont reçu ce qui était nécessaire.
Les autres n'avaient pas besoin de connaître les détails de notre vie familiale.
Je tenais à cette discrétion.
La question de la responsabilité liée aux données devait encore être traitée séparément.
Le licenciement ne suffisait pas à effacer les transferts.
Les vérifications et les démarches juridiques devaient suivre leur propre cours.
Élodie me l'a rappelé.
Je le savais.
Mais j'étais fatiguée.
J'aurais voulu pouvoir classer tous les dossiers.
Fermer le bureau.
Et rentrer dans une maison où rien de tout cela ne s'était produit.
Je savais que c'était impossible.
Un soir, j'ai retrouvé dans un tiroir une ancienne photographie d'Étienne à l'atelier.
Il était debout près d'une machine.
Son visage était sérieux.
Je me souvenais parfaitement de cette époque.
Nous avions encore beaucoup de difficultés.
Mais nous étions ensemble.
Je me suis assise avec la photographie.
Je lui ai parlé à voix basse.
Je lui ai raconté les mesures prises.
La protection des fichiers.
Les démarches contre Bastien.
La situation de Claire.
Et surtout, l'état de Julien.
Je ne savais pas comment l'aider.
Je lui ai dit cela.
Puis je suis restée silencieuse.
Je savais qu'Étienne n'allait pas me répondre.
Je n'avais jamais attendu qu'il le fasse.
Mais parler me permettait de remettre les choses dans un ordre supportable.
Après quelques minutes, j'ai rangé la photographie.
Je me suis demandé si Julien savait que je continuais à parler à son père.
Il avait découvert cette habitude pendant l'anniversaire.
Dans les pires circonstances possibles.
Je ne lui avais toujours pas expliqué pourquoi je l'avais cachée.
Peut-être qu'un jour, nous pourrions en parler.
Mais ce jour-là, il devait encore traverser quelque chose de beaucoup plus douloureux.
Son mariage était en train de se défaire.
Et aucune procédure juridique concernant l'entreprise ne pouvait l'en empêcher.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Après neuf années de vie commune, Julien est rentré dans une maison où Claire était encore présente, mais où plus rien ne semblait familier
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