PARTIE 3 – Avec treize mille roubles cachés et un diplôme oublié, j’ai pris le bus vers un endroit où personne ne connaissait mon mari

Pendant longtemps, je m’étais imaginé que partir exigeait beaucoup d’argent.

Une maison.

Des meubles.

Des économies suffisantes pour plusieurs années.

Je pensais qu’il fallait avoir tout prévu.

Puis j’avais compris que, si j’attendais de posséder tout cela, je ne partirais jamais.

Je n’étais pas riche.

Je ne l’avais jamais été.

Viktor contrôlait presque toutes les dépenses de notre foyer.

Il savait combien coûtait le pain.

Il remarquait les achats de vêtements.

Il commentait chaque rouble que je dépensais.

Pourtant, pendant l’été, j’avais réussi à mettre un peu d’argent de côté.

Ce n’était pas un cadeau.

Ce n’était pas de l’argent pris dans ses poches.

Je l’avais gagné moi-même.

Dans notre jardin, je cultivais des fraisiers auxquels je tenais particulièrement.

Je connaissais les plants les plus solides.

Je savais lesquels supportaient mieux les variations de température.

Quand ils produisaient des stolons, je pouvais préparer de nouveaux plants.

J’en avais vendu une partie.

Ce travail ne me semblait pas extraordinaire.

Je l’avais toujours fait.

Mais chaque petite somme reçue représentait quelque chose de nouveau.

Elle ne venait pas du salaire de Viktor.

Elle venait de mes mains.

J’avais aussi tricoté des moufles.

Des paires chaudes.

Assez solides pour les hivers de notre région.

Je travaillais la laine patiemment.

Maille après maille.

Mes doigts connaissaient les mouvements.

Je pouvais tricoter presque sans regarder.

Une fois les moufles terminées, je les vendais.

Je gardais une partie de l’argent.

Je faisais attention.

Je ne savais pas encore précisément quand j’en aurais besoin.

Mais je savais que je ne voulais plus être incapable de partir uniquement parce que je n’avais rien à moi.

À la fin de l’été, j’avais économisé treize mille roubles.

Je les avais comptés plusieurs fois.

Le montant ne changeait pas.

Treize mille.

Cela semblait très peu pour commencer une vie.

Pourtant, c’était davantage que ce que j’avais jamais possédé librement.

Je pouvais décider de l’utiliser.

Sans demander.

Sans expliquer.

Sans attendre l’approbation de Viktor.

Ce simple fait me donnait une sensation que je connaissais mal.

Je crois que c’était le début de la liberté.

Pendant cette période, j’avais entendu parler de la pépinière forestière située dans un grand village au croisement de plusieurs routes de la taïga.

Les jeunes partaient travailler vers le centre du district.

Il devenait difficile de recruter des ouvriers.

Les serres avaient besoin de personnel.

On y élevait une quantité impressionnante de jeunes arbres.

Des pins.

Des cèdres.

Presque un million de plants devaient être surveillés et soignés.

Cette information m’était restée en tête.

Je n’en avais parlé à personne dans notre maison.

Je connaissais suffisamment Viktor pour savoir ce qu’il aurait répondu.

Il aurait ri.

Il aurait rappelé mon âge.

Il aurait répété que je ne savais rien faire.

J’avais donc gardé cette idée pour moi.

Je la retrouvais chaque fois que je travaillais dans le jardin.

Quand je touchais une tige.

Quand je vérifiais l’humidité de la terre.

Quand je voyais une jeune pousse reprendre après une transplantation.

Mes mains savaient encore faire cela.

Même après toutes ces années.

Je n’avais peut-être pas travaillé dans une serre professionnelle depuis ma formation.

Mais je n’avais jamais cessé d’observer les plantes.

Je connaissais les effets du froid.

L’importance de l’eau.

La fragilité des racines.

Je savais reconnaître un plant qui avait besoin d’attention.

À force d’y penser, l’idée me sembla moins impossible.

Je pouvais tenter ma chance.

Je ne savais pas si le responsable m’accepterait.

Je ne savais même pas s’il resterait un poste.

Mais je pouvais prendre le bus et poser la question.

C’était déjà davantage que ce que j’avais osé faire pendant vingt-huit ans.

Le matin de mon départ, j’avais donc glissé mes économies dans ma poche.

J’avais pris mon diplôme.

Puis j’avais quitté la maison.

En attendant le bus, je sentais le froid traverser mes bottes.

Le brouillard rendait la route presque invisible au loin.

J’écoutais les bruits du village.

Je connaissais cet endroit depuis ma jeunesse.

Je connaissais les clôtures.

Les maisons.

Les chemins.

Je savais quelles familles vivaient derrière les portails.

Pendant longtemps, cette familiarité m’avait semblé rassurante.

Ce matin-là, elle me paraissait lourde.

Je pensais à toutes les personnes qui connaissaient Viktor.

À celles qui nous avaient toujours vus ensemble.

À celles qui me demandaient comment allait mon mari avant même de me demander comment j’allais.

Je savais qu’elles parleraient de mon départ.

Certaines me jugeraient.

D’autres inventeraient peut-être des raisons.

Mais je ne pouvais plus consacrer ma vie à éviter les conversations des autres.

Le bus arriva enfin.

Je pris mon sac.

Je montai.

Je m’installai et gardai mes affaires près de moi.

Lorsque le véhicule se remit en mouvement, je regardai par la fenêtre.

Les maisons s’éloignèrent.

Puis les clôtures.

Puis les chemins familiers.

Je sentis mon cœur battre plus vite.

J’étais partie.

Cette fois, ce n’était plus seulement une idée.

Je ne pouvais pas nier ce que je venais de faire.

Je n’avais pas de promesse d’emploi.

Pas de chambre réservée.

Pas de personne qui m’attendait à l’arrivée.

J’avais mon sac.

Mon diplôme.

Et mon argent.

Je posai la main sur ma poche.

Je vérifiai encore mes économies.

Je connaissais ce geste.

Quand on a vécu longtemps en craignant de manquer, on compte même ce qu’on a déjà compté.

Je regardai ensuite les arbres défiler.

La route traversait des paysages que je connaissais sans vraiment les connaître.

J’avais passé presque toute ma vie adulte dans un rayon très limité autour de notre maison.

Je sortais pour les besoins du foyer.

Pour les courses.

Pour les tâches nécessaires.

Pas pour construire quelque chose qui m’appartenait.

Ce voyage était différent.

Personne ne m’avait envoyée chercher quelque chose.

Personne ne m’attendait pour préparer son repas.

Je partais pour moi.

Cette pensée était presque embarrassante.

J’avais tellement pris l’habitude de m’effacer que je me sentais coupable d’occuper enfin une place dans ma propre vie.

Je repensai à Olechka.

À son visage dans le sauna.

À sa question.

« Pour qui continues-tu à vivre ainsi ? »

Je n’avais pas su lui répondre.

Mais je commençais peut-être à trouver une autre réponse.

Je voulais vivre pour moi.

Pas contre mes enfants.

Pas contre mon mari.

Pour moi.

Je voulais pouvoir me regarder sans avoir honte de mes besoins.

Je voulais retrouver mon métier.

Je voulais rentrer d’une journée de travail avec une fatigue qui aurait un sens.

Je regardai mes mains.

Elles n’étaient pas belles comme celles des femmes dans les magazines.

La peau était rude.

Les ongles courts.

Les articulations marquées par le travail.

Pendant des années, Viktor avait utilisé ces signes de vieillissement pour se moquer de moi.

Mais je commençais à les regarder autrement.

Ces mains avaient élevé mes enfants.

Elles avaient nourri notre famille.

Elles avaient cultivé la terre.

Elles avaient gagné les treize mille roubles qui me permettaient maintenant de voyager.

Elles n’étaient pas inutiles.

Je me demandai depuis combien de temps je n’avais pas éprouvé de fierté pour moi-même.

Je ne trouvai pas la réponse.

Le trajet continua.

À mesure que nous avancions, je sentais la peur revenir.

Et si personne ne m’embauchait ?

Et si la pépinière avait déjà trouvé quelqu’un ?

Et si mon diplôme était considéré comme trop ancien ?

Je n’avais pas exercé officiellement depuis presque trente ans.

Les méthodes avaient évolué.

Les équipements aussi.

Je ne pouvais pas faire semblant de tout connaître.

J’aurais des choses à apprendre.

Peut-être beaucoup.

Mais apprendre ne m’avait jamais fait peur.

Ce qui me faisait peur, c’était d’entendre encore quelqu’un me dire que j’étais incapable avant même de m’avoir laissée essayer.

Je savais que je ne pouvais pas contrôler le jugement des autres.

Mais je pouvais au moins choisir de me présenter.

De montrer mon diplôme.

De demander une chance.

Le bus arriva dans le grand village.

Je descendis prudemment.

L’air froid me frappa de nouveau.

Je remis la sangle de mon sac sur mon épaule.

Autour de moi, les rues ne m’étaient pas familières.

Je ne connaissais pas les personnes qui passaient.

Personne ne semblait s’intéresser à moi.

C’était une sensation étrange.

Dans notre village, j’avais presque toujours été définie par mon mari.

La femme de Viktor.

La femme de Smirnikh.

Celle qui entretenait sa maison.

Ici, personne ne savait qui était Viktor.

Personne ne connaissait ses reproches.

Personne ne savait que j’avais passé vingt-huit ans à me taire.

Je pouvais être simplement Nadejda.

Je restai quelques instants immobile avec mon sac.

Puis je me dirigeai vers la pépinière.

Je n’avais pas l’intention de chercher d’abord un logement.

Je voulais savoir s’il existait une possibilité de travailler.

Je préférais entendre une réponse claire plutôt que de dépenser mes économies sans savoir ce qui m’attendait.

Lorsque j’arrivai au bureau, je sentis ma gorge se serrer.

Je touchai la fermeture de mon sac.

Mon diplôme était à l’intérieur.

Je l’avais protégé pendant le voyage.

Je ne voulais pas qu’il se froisse.

Cela me parut presque ridicule.

Un document vieux de trente ans.

Un papier que mon mari avait toujours considéré comme inutile.

Et moi, debout devant un bureau, avec l’impression que tout mon avenir tenait entre ses pages.

Je pris une inspiration.

Puis j’entrai.

Le responsable était un homme solide, aux cheveux gris.

Il portait une tenue de camouflage.

Son visage avait cette expression pratique des personnes habituées à résoudre des problèmes concrets.

Je m’approchai.

Je lui expliquai pourquoi j’étais venue.

Je lui dis que j’avais entendu parler des besoins de la pépinière.

Que j’avais suivi une formation en agronomie.

Et que je cherchais du travail.

Il me demanda mon diplôme.

Je le sortis.

Je le lui tendis avec précaution.

Il le déplia.

Ses yeux parcoururent les lignes.

Puis il regarda mon nom.

« Smirnova Nadejda Mikhaïlovna ? »

« Oui. »

Il examina de nouveau le document.

« Vous avez terminé vos études avec mention. »

J’acquiesçai.

Je sentais mes joues chauffer.

Personne ne m’avait parlé de mes études avec autant de sérieux depuis longtemps.

Il continua sa lecture.

Puis il releva les yeux.

« Et qu’avez-vous fait pendant toutes ces années ? »

Cette question me traversa comme une aiguille.

Je m’y attendais.

Pourtant, je ne savais pas comment répondre sans avoir honte.

Pendant vingt-huit ans, j’avais tenu une maison.

J’avais élevé deux enfants.

J’avais travaillé dans notre jardin.

J’avais préparé des repas.

Lavé.

Réparé.

Économisé.

Mais je n’avais pas exercé le métier indiqué sur ce diplôme.

Je pensai à Viktor.

À toutes les fois où il m’avait dit que je ne saurais pas travailler ailleurs.

Je faillis donner une réponse vague.

Dire que les circonstances ne s’y étaient pas prêtées.

Que j’avais eu des responsabilités familiales.

Que la vie avait décidé autrement.

Puis je regardai le responsable.

Je n’avais plus envie de cacher la vérité.

« Je suis restée à la maison », répondis-je.

Il attendit.

Je poursuivis.

« Mon mari ne voulait pas que je travaille dans mon domaine. »

Je prononçai cette phrase calmement.

C’était la première fois que je la disais aussi directement à quelqu’un qui ne faisait pas partie de ma famille.

Je ne cherchai pas d’excuse pour Viktor.

Je ne tentai pas de rendre son comportement plus acceptable.

Je dis simplement ce qui s’était passé.

Le responsable baissa les yeux vers mes mains.

Je les gardai posées devant moi.

Je n’essayai pas de les cacher.

« J’ai continué à m’occuper des plantes », ajoutai-je.

Je lui parlai des boutures.

Des jeunes pousses.

Des greffes.

Des transplantations.

Je lui expliquai que je savais préparer la terre et reconnaître les premiers signes d’un problème.

Je ne prétendis pas avoir toutes les réponses.

Je savais que j’aurais besoin de me familiariser avec l’organisation de la pépinière.

Mais je pouvais travailler.

J’en étais certaine.

Le responsable resta silencieux pendant quelques instants.

Je sentis la peur remonter.

Je pensais à mon sac.

À mes treize mille roubles.

Au trajet que je venais d’effectuer.

Puis je me rappelai pourquoi j’étais là.

Je n’étais pas venue pour rester silencieuse.

« Je peux commencer par une période d’essai », proposai-je.

Il me regarda.

« Vous êtes prête à faire le travail nécessaire ? »

« Oui. »

Je n’hésitai pas.

Je savais ce que représentait le travail avec les plants.

Il fallait se lever tôt.

Répéter les gestes.

Rester attentive.

Supporter la fatigue.

Je n’avais jamais cherché une vie sans effort.

Je cherchais une vie dans laquelle mes efforts auraient une valeur.

Je pris mon courage à deux mains.

« Il me faudrait aussi un endroit pour dormir. »

Le responsable fronça légèrement les sourcils.

Je poursuivis avant de perdre mes moyens.

« Je n’ai pas besoin de beaucoup. Une petite pièce suffirait. Même quelque chose près des bâtiments de travail. »

Je pensais à mes économies.

Chaque rouble dépensé pour un logement réduirait le temps dont je disposais pour trouver un emploi.

Je voulais être honnête sur ma situation.

« Je viens seulement d’arriver », ajoutai-je.

Il regarda encore mon diplôme.

Puis mes mains.

Je me préparai à entendre qu’il ne pouvait rien faire.

Je m’étais promis de ne pas pleurer si la réponse était négative.

Je chercherais ailleurs.

Je prendrais une autre décision.

Mais je ne retournerais pas chez Viktor pour lui donner raison.

Le responsable posa le diplôme sur la table.

Il réfléchit encore quelques secondes.

Puis il commença à me parler d’un petit abri disponible au bout de la pépinière.

Il était chauffé au bois.

Il y avait de l’électricité.

Une plaque pour préparer les repas.

L’eau devait être apportée depuis un puits.

Je l’écoutais sans oser interrompre.

Ce n’était pas un logement confortable.

Mais il pouvait me permettre de commencer.

Il ajouta que le salaire serait modeste.

Je m’en doutais.

Puis il évoqua les plants qui attendaient d’être soignés.

Il n’avait pas le temps de chercher longtemps quelqu’un.

Le travail devait avancer.

Enfin, il me regarda.

Et il accepta de me laisser essayer.

Je restai immobile.

J’avais imaginé un refus.

Des questions.

Des moqueries.

Je n’avais presque pas osé imaginer qu’on me dirait oui.

« Je peux vraiment commencer ? » demandai-je.

Il me répondit qu’il fallait s’occuper des plants sans tarder.

Je hochai la tête.

Je voulais sourire.

Je voulais remercier cet homme.

Je voulais aussi m’asseoir, car mes jambes semblaient soudain moins solides.

Mais je me contentai de reprendre mon diplôme.

Je le rangeai soigneusement.

Puis je serrai mon sac.

J’étais arrivée dans ce village avec très peu de choses.

Je venais d’obtenir une chance de travailler.

Et, pour la première fois depuis vingt-huit ans, quelqu’un avait regardé mes connaissances avant de juger ma valeur.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Dans une cabane au bout des serres, j’ai découvert qu’une nuit sans reproches pouvait valoir plus que vingt-huit ans de confort

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Le matin de mes cinquante ans passés, j’ai fermé une petite valise devant l’homme qui croyait que je ne partirais jamais

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