Mon fils de huit ans faisait cuire des pâtes seul, tard le soir, un bras caché sous du scotch argenté.

Sur la base-vie, le wifi ne passait que depuis le marchepied du fourgon. Chaque soir à 19 h, je montais dessus, une main sur le rétroviseur, et j’appelais la maison.

Le chantier était dans la Manche, à six cents kilomètres de Montluçon. J’y étais depuis quinze jours. Il m’en restait quinze autres.

La base-vie, c’était trois algécos, une bouilloire et un micro-ondes qui sentait le poisson. Je m’endormais avec le téléphone sur la poitrine, au cas où.

Avant, Théo prenait le téléphone en courant. Il me racontait ses dessins, il butait sur les mots, il recommençait. Nadine Bernard, son orthophoniste, disait que c’était bon signe : il continuait à parler.

Depuis deux semaines, c’était Sandrine qui répondait. Jeudi, Théo était aux toilettes. Vendredi, il finissait un coloriage. Le samedi, j’ai insisté.

« Passe-le-moi deux minutes. Juste pour lui dire bonne nuit. »

« Il a mal au ventre. Je viens de le coucher. »

« Il y a du bruit derrière toi. »

« C’est la télé, Sébastien. Tu vois des problèmes partout. »

J’ai raccroché. Si quelque chose n’allait pas, Sandrine me le dirait. Je me le répétais depuis une semaine.

Le dimanche à 13 h 40, la préfecture a passé le département en alerte orange. Ludovic a fait descendre tout le monde des structures et il a coupé le chantier.

« Ça rouvre pas avant quinze jours. Rentre chez toi. Tu préviens Sandrine ? »

« Non. Je veux voir la tête de Théo. »

J’ai roulé six heures. Je me suis arrêté deux fois, pour l’essence et pour un café que j’ai oublié de boire.

Sur l’autoroute, je repassais la scène. La porte, Théo qui court, Sandrine qui descend l’escalier en peignoir. J’avais acheté un paquet de bonbons à Orléans. Je l’ai ouvert, je l’ai fini seul.

À 21 h 58, un Ranger rehaussé occupait ma place devant le pavillon. Sur la portière, un aimant décollé d’un coin : ROBERT RÉNOV 03. J’ai appuyé dessus du pouce en passant. Le coin s’est redécollé.

J’ai garé le Berlingo sur le trottoir. La porte d’entrée n’était pas verrouillée. Dans le couloir, des baskets partout et une paire de rangers pointure quarante-six. Ça sentait la friture, la bière et le tabac froid. Chez moi, personne ne fume.

Dans le salon, un match en lumière bleue, le son à fond. Deux garçons sur le canapé, un grand maigre avec un casque autour du cou, un plus petit collé à l’accoudoir. Ils m’ont regardé une seconde. Puis ils ont regardé l’écran. Un homme dormait dans mon fauteuil, les bottes sur le pouf.

Je n’ai réveillé personne. La lumière était allumée dans la cuisine.

Une casserole sifflait. Une chaise était tirée devant la gazinière, et dessus, un petit dos que je connaissais par cœur. Le robinet gouttait. Sur le frigo, il y avait encore son dessin de moi en casque jaune, scotché de travers. Théo remuait avec une cuillère trop grande pour lui. Son sweat d’école était taché jusqu’aux côtes. Du scotch argenté lui montait du poignet au coude, côté gauche. Il faisait des plis, un bout se décollait.

« Théo. »

Il s’est tourné d’un bloc. La chaise a bougé, je l’ai rattrapée. Il a regardé la porte du salon avant de me regarder, moi.

« Papa ? T’es pas censé rentrer avant deux semaines. »

Je l’ai serré. Il sentait la graisse de cuisine et la sueur d’enfant. Sous mes mains, j’ai senti ses omoplates, les deux.

« C’est quoi, ça, sur ton bras ? »

« C’est rien. Je me suis brûlé. J’ai mis du scotch. »

« Qui t’a… »

Il a secoué la tête. Il a parlé vite, à voix basse, comme un texte appris.

« Le dîner, faut qu’il soit prêt à dix heures. Sinon c’est le cabanon. Mickaël l’a dit. Sois pas fâché. »

Par la fenêtre de la cuisine, j’ai regardé le fond du terrain. Le cabanon, celui que j’ai monté pour la tondeuse. Un carré noir, sans fenêtre, sans lumière.

Sur la toile cirée, il y avait un paquet de coquillettes premier prix, déchiré en haut, et une assiette. Une seule, ébréchée. Il a suivi mon regard.

« Y en a qu’une. Tu la prends ? J’ai pas faim. »

J’ai ouvert la bouche. Je ne sais pas ce que j’aurais dit.

Le plancher a craqué derrière nous. L’homme du fauteuil s’était levé sans bruit. Il s’appuyait au chambranle, un tatouage qui lui remontait derrière l’oreille, et il se grattait le cou en m’observant.

« Le mari. Mickaël. Un ami de Sandrine. »

« Où est ma femme ? »

« À Vichy, avec des copines. Elle rentre vers minuit. »

Il a désigné Théo du menton.

« Votre fils, faut le cadrer. Mes gars, Dylan et Jordan, ils ont été cadrés. Mon père, lui, c’était pire. Regardez, je m’en suis bien sorti. »

Dans le salon, le plus grand a crié sans se lever : « Mardi, il a chialé, c’est mon père qui l’a mis dedans ! »

Mickaël a levé une main, paume ouverte, sans se retourner.

Je n’ai pas crié. J’ai posé mes mains sur les épaules de Théo, parce qu’elles ne savaient plus où aller. J’ai dit : « Très bien. » Ce n’était pas ma voix.

Mickaël est retourné vers l’écran. Théo m’a tiré par la manche.

« Papa… Prends. Maman a dit que si tu savais… »

Il n’a pas fini. Il a sorti de l’élastique de son jogging mon vieux Samsung, celui que je lui avais laissé pour ses dessins, et il me l’a fourré dans la main. Mon pouce a trouvé le bouton sur le côté tout seul.

L’écran fêlé s’est allumé. Sous le mot Brouillons, un chiffre : 26.

Il m’a fallu dix secondes pour mentir à Mickaël, et il m’a cru.

« Je l’emmène à la pharmacie de garde. Pour son bras. »

« À cette heure-ci ? Il a rien, votre gamin. »

« Je reviens vite. »

J’ai décroché ma veste de chantier de la patère et je l’ai enfilée à Théo, manches roulées trois fois. Il était en pantoufles. Je n’ai pas pris le temps de chercher autre chose. Mickaël m’a regardé sortir sans quitter l’encadrement de la porte. Les garçons n’ont pas tourné la tête.

Théo dormait avant le premier rond-point. Sa tête a glissé contre la vitre. Je me suis garé devant l’ancienne boulangerie, rideau baissé, et j’ai coupé le moteur.

Pas de réseau. Pas de carte SIM. Ce téléphone ne servait qu’en wifi, pour ses dessins.

Les vingt-six messages étaient dans les brouillons, chacun avec son jour et son heure. Le premier datait du lundi, 7 h 12. Le lendemain de mon départ. Il y a quinze jours.

« Papa, c’est Théo. Le wifi marche plus. Mickaël a changé le code. »

Le deuxième, le mercredi :

« Mickaël est venu habiter avec ses deux fils. Maman dit que c’est pour les factures. »

Je lisais au pouce, un par un. Chaque fois que j’allais trop vite, je revenais en arrière.

Il écrivait comme il parle, avec les fautes. « Ils » sans le s, « cabanon » avec deux n. À chaque faute, j’entendais sa voix, celle des jours où il va bien, celle qui ne bute pas.

Le troisième : « Dylan a pris ma place sur le canapé. Je dis rien. »

Le cinquième : « Je mange dans la cuisine. Eux, ils mangent devant la télé. »

Le septième : « J’ai demandé à Maman de t’appeler avec son téléphone. Elle a dit que t’avais pas le temps. »

Le neuvième :

« Première nuit dans le cabanon. J’ai compté jusqu’à mille pour pas pleurer. J’ai rien dit à Maman. »

Le onzième : « Maman a vu. Elle a dit que j’avais qu’à pas parler fort. »

Le douzième : « J’ai dessiné le fourgon de papa. Je peux pas l’envoyer, y a pas de wifi. »

Le quatorzième :

« Je me suis brûlé avec la casserole. Mickaël dit que c’est moi qui l’ai fait tomber. Maman m’a dit de mettre du scotch. »

Juste en dessous, le quinzième :

« Elle a dit de pas te le dire, sinon tu rentrerais plus jamais. »

Le dix-septième : « L’orthophoniste a appelé Maman. Maman a dit qu’on n’avait plus besoin d’y aller. Là-bas, je bégaie pas. »

Le vingtième : « Josiane m’a fait coucou par la fenêtre. Mickaël a fermé le volet. »

Je ne sais pas combien de temps a passé. L’écran se mettait en veille, je le rallumais du pouce sans lever les yeux.

Des phares ont éclairé le rétroviseur. Je n’avais pas entendu le moteur du Ranger. Il s’est rangé à ma hauteur et Mickaël est descendu en sweat, les cheveux écrasés d’un côté. Il a frappé deux fois sur ma vitre, du plat de la main.

J’ai baissé de dix centimètres.

« Ce téléphone, c’est pas le vôtre. »

« C’est celui de mon fils. »

« Ce gamin, il écrit n’importe quoi. Il invente tout. Demandez à Sandrine. »

Il a souri.

« Filez-le-moi. On va pas s’embrouiller pour un vieux Samsung. »

« Je vous le rends demain. »

« Demain, ça m’arrange pas. »

Sa main est restée à plat sur mon toit. Quand j’ai remonté la vitre, il l’a retirée au dernier moment. Il est retourné au Ranger sans se presser. Les phares ont reculé, puis ils sont partis.

Mes mains tenaient le volant, moteur coupé. J’ai desserré les doigts un par un.

Dans le rétroviseur, Théo avait les yeux ouverts. Il ne bougeait pas. Il se faisait petit sous ma veste, d’une façon que je ne lui connaissais pas.

« Papa… Le dernier. Lis le dernier. Avant qu’elle… »

Il tremblait un peu. J’ai fouillé la boîte à gants et j’ai trouvé un Kinder Bueno écrasé, resté là depuis le chantier. Je le lui ai tendu par-dessus le siège.

Il a cassé la barre en deux. Il a mangé une moitié. L’autre, il l’a enveloppée dans le papier et glissée dans la poche de ma veste, celle qu’il portait.

« C’est pour après. »

Je n’ai pas demandé pour qui.

J’ai fait défiler jusqu’en bas. Le vingt-sixième message datait de 21 h 31, vingt-sept minutes avant que mes phares éclairent l’allée de la maison. Il était long. Je l’ai lu à voix basse, comme lui devait l’avoir écrit.

« Papa, j’ai trouvé un papier dans le tiroir du buffet, celui qui coince. C’est écrit procuration en gros. En bas, il y a ta signature, je la reconnais, c’est la même que dans mon cahier de liaison. Sur l’autre feuille, c’est écrit jeudi, dix heures. C’est quoi, vendre ? C’est la maison ? On va dormir où, si c’est la maison ? J’ai pris des photos avec ce téléphone. Je peux pas te les envoyer, alors je les laisse ici. »

Mon cahier de liaison. Je le signais le dimanche soir, avec le même stylo bille, sur le coin de la toile cirée.

Je suis sorti des messages. Au milieu de ses dessins, il y avait cinq photos de feuilles imprimées, serrées de texte.

La dernière datait de 21 h 19.

Le samedi d’avant mon départ, à 8 h 07, j’ai signé avec le doigt sur une tablette. Je me souviens de l’heure parce que je la regardais, en haut de l’écran. J’avais mon sac à finir et le Berlingo à remplir.

« C’est pour le prêt », avait dit Sandrine dans la voiture. « Pour que je puisse signer l’avenant à ta place pendant que t’es sur chantier. »

À l’étude, la clerc a posé la tablette devant moi. Elle s’appelait Léa Petit, vingt-six ans, une bague au pouce. Elle a lu à voix haute, vite, les yeux sur l’écran. Ça a duré quarante secondes. Je n’ai écouté qu’à moitié.

« Vous avez compris, monsieur Leroy ? »

« Ma femme m’a expliqué. »

« Alors vous signez ici. »

J’ai signé. En sortant, Sandrine m’a pris le bras et m’a embrassé sur la joue. Elle ne m’avait pas embrassé comme ça depuis des mois.

Dans le Berlingo, devant la boulangerie, j’ai ouvert la première photo.

Un en-tête, penché, un peu flou : COPIE AUTHENTIQUE. Étude de Maître Geneviève Dubois, notaire à Montluçon. Procuration.

La deuxième, c’était des paragraphes serrés. Je les ai lus au doigt, deux fois. « Pouvoir de vendre, d’aliéner, d’hypothéquer, de recevoir le prix, de signer tous actes. » Pas un mot sur un prêt. Pas un mot sur un avenant.

La troisième, c’était ma signature. Le doigt l’avait faite en escalier sur la tablette. La photo l’avait changée en petits carrés gris, comme un visage qu’on floute à la télé.

La quatrième, une convocation. Acte de vente, jeudi, 10 h, à l’étude.

La cinquième, la dernière ligne que je voulais lire. L’acquéreur : SCI GR Patrimoine, représentée par son gérant, Gérard Robert. Prix : cent dix-huit mille euros. Remise des clés : jeudi, 10 h 45.

Robert. Comme sur la portière du Ranger.

J’ai refait le calcul sur le volant, du bout du doigt. Cent dix-huit mille moins soixante et onze mille. Quarante-sept mille euros. Je ne savais pas dans la poche de qui.

Le pavillon valait cent soixante mille, à peu près. Il me restait soixante et onze mille à la banque. Je payais neuf cent vingt euros par mois, sans en rater un seul.

Je ne sais pas expliquer ce que j’ai fait ensuite. J’ai remis le téléphone dans ma poche, j’ai regardé Théo dans le rétroviseur, et j’ai démarré.

« Papa ? On va où ? »

« Voir un docteur. »

« C’est à cause des photos ? »

« Non. »

« C’est v-vendu, la maison ? »

« Je vais voir, Théo. Je vais voir. »

Il a regardé ses pantoufles. Il n’a plus rien dit jusqu’à l’hôpital.

Le trajet a duré dix minutes. Je n’ai pas pris les petites rues. À chaque feu rouge, je regardais dans le rétroviseur, je cherchais des phares. Il n’y en avait pas.

Les urgences pédiatriques du centre hospitalier de Montluçon, 22 h 52. Une infirmière m’a pris la carte Vitale, puis elle a regardé le bras de Théo.

« C’est vieux, ça ? »

« Une semaine. Dix jours. Je sais pas, je rentre juste. »

Elle m’a regardé une seconde de plus que nécessaire. Puis elle a sorti des ciseaux à bouts ronds. Une femme en blouse bleue, des lunettes relevées sur la tête, est entrée dans le box.

« Docteur Céline Garcia. Vous êtes le père ? Vous êtes là depuis quand ? »

« Depuis 21 h 58. Je rentrais de chantier. »

« Ce soir ? »

« Ce soir. »

Elle n’a rien noté. Elle a juste hoché la tête, lentement, et elle s’est tournée vers Théo.

« On va décoller doucement. Tu me dis si ça tire. »

Il a hoché la tête. Je lui ai pris sa main droite. Il s’est mis à compter à voix basse, les yeux sur le plafond.

« Un, deux, trois… »

Je me suis mis à compter avec lui. Sans réfléchir, au même rythme. L’infirmière a mouillé le scotch avec du sérum, centimètre par centimètre. Ça faisait un bruit de papier arraché.

Dessous, il y avait une feuille d’essuie-tout pliée en quatre, collée à la peau. Quelqu’un avait choisi ça comme pansement. Il avait fallu du scotch en plus pour que ça tienne, du poignet au coude.

On en était à quatre cent douze quand le dernier bout a cédé.

La peau était rouge vif, cloquée par endroits. Des lignes droites, bien parallèles, toutes à la même distance les unes des autres. Le docteur Garcia les a regardées longtemps. Puis elle a regardé Théo. Puis moi.

Elle n’a pas parlé de casserole.

« Je vais devoir l’examiner en entier. Vous pouvez remplir les papiers à l’accueil, monsieur ? »

« Je reste avec lui. »

« Cinq minutes. L’infirmière reste avec lui. »

Théo m’a fait un signe de la tête. J’ai lâché sa main en dernier.

Dans la salle d’attente, il n’y avait personne. Sur le formulaire, à la ligne « autre parent », j’ai écrit Sandrine Leroy. Mon stylo s’est arrêté sur le L.

Les portes automatiques se sont ouvertes à 0 h 10.

Sandrine. Ses talons sur le lino. La robe noire sous le manteau, le rouge à lèvres refait. Elle venait de Vichy, soi-disant. Elle ne m’a pas cherché des yeux. Elle savait déjà où j’étais.

« Vous êtes la maman ? Une seconde, madame. »

J’ai traversé la salle d’attente en quatre pas. Le docteur Garcia avait posé la main à plat sur la porte du box. Sandrine s’était arrêtée à un pas, les clés de voiture dans le poing.

« C’est mon fils. »

« Et voici son père. Entrez tous les deux. »

Théo était assis sur la table, le bras gauche nu, un pansement blanc à la place du scotch. Il a regardé Sandrine, puis le sol. Elle s’est mise à parler avant même la question.

« Il a renversé une casserole, il y a une dizaine de jours. J’ai mis du scotch, j’avais pas de pansements. Je bosse à la caisse, moi, j’ai pas le temps de tout surveiller. »

« Dix jours, du scotch sur une brûlure au deuxième degré. »

« Il m’a rien dit tout de suite. »

Le docteur Garcia s’est accroupie devant la table, à hauteur de Théo.

« Théo, tu veux me raconter ce qui s’est passé ? Comme tu veux. »

Il a regardé Sandrine.

« Théo », a dit Sandrine. Un seul mot. Pas fort.

« Madame, c’est à lui que je parle. »

Il a pris sa respiration. Il tenait le bord de la table à deux mains.

« C’est pas la… c’est pas la casserole. »

« D’accord. »

« Mickaël, il… il a tenu mon bras sur la grille. La grille de la gazinière, quand c’était chaud. J’avais répondu quand il criait. Il a dit que je devais dire la casserole, sinon c’était le cabanon. »

Je n’ai pas bougé. Je tenais le dossier de la chaise et il tenait la table, et on est restés comme ça.

« Tu as eu mal ? » ai-je demandé.

« Un peu. J’ai compté. »

« Merci, Théo. C’est très bien de l’avoir dit. »

Elle a pris des photos du bras, avec une règle en carton posée à côté de la peau. À chaque déclic, Sandrine serrait la mâchoire. Je l’ai vu par la vitre de la porte.

« Il raconte n’importe quoi », a dit Sandrine. « Il est épuisé. Il invente, c’est son âge. »

« Madame, dans le couloir, s’il vous plaît. Monsieur, vous restez avec nous. »

Sandrine a regardé Théo, puis moi. Elle est sortie. La porte s’est refermée sur ses talons.

« Théo, je vais regarder ton dos aussi. C’est la règle pour tous les enfants qui viennent comme toi. Tu peux enlever le haut ? »

Il a enlevé son sweat d’école. Il ne l’a pas jeté sur la chaise. Il l’a plié en trois, les taches vers l’intérieur, et il l’a posé sur le coin du bureau.

« Faut pas le salir. C’est le seul propre. »

C’était moi qui l’avais acheté, en septembre, avec le nom de l’école cousu sur la poitrine. Je n’ai rien dit.

Dans son dos, il y avait des marques plus anciennes, pâles, en travers. Plusieurs. Je ne les ai pas comptées. Je compte tout, d’habitude, les boulons, les euros, les kilomètres. Là, je n’ai pas pu.

Le docteur Garcia a posé sa main sur l’épaule de Théo. Elle m’a parlé à voix basse, sans le quitter des yeux.

« Je fais une information préoccupante ce soir, monsieur Leroy. J’appelle aussi le procureur. Ça ne dépend ni de vous ni de Madame. »

« D’accord. »

« Allez prendre l’air deux minutes. Je reste avec lui. »

Sandrine m’attendait dans le couloir, adossée au mur, devant un distributeur de gobelets. Elle avait enlevé ses talons. Elle les tenait par la bride.

« Tu fais quoi, là ? Tu rentres comme ça, sans prévenir, tu me traînes aux urgences, tu me mets une doctoresse sur le dos ? »

« Mickaël m’a appelée à dix heures et demie. Il m’a dit que t’avais embarqué le gamin. Tu crois que j’ai pas compris ? »

« Compris quoi ? »

Elle n’a pas répondu à ça.

« Pourquoi tu m’as rien dit ? »

« Dire quoi ? Que t’es jamais là ? »

« Je suis là un mois sur deux. »

« Une semaine sur deux, un mois sur deux, ça change quoi ? Tu paies le prêt, bravo. Et le reste, c’est qui ? Vingt-trois mille quatre cents euros, Sébastien. Des crédits. Huit. Tu les as jamais vus, hein ? »

Je ne les avais jamais vus. J’ai regardé le distributeur. Un chocolat chaud, un euro vingt. J’ai fouillé mes poches, j’avais des pièces de station-service, du chantier. Je les ai comptées dans ma paume, une par une.

« J’ai vu les photos, Sandrine. Jeudi, dix heures. »

Elle a arrêté de parler. Pas de colère, pas de pleurs. Elle a juste arrêté, comme une machine qu’on débranche. Puis elle a regardé la poche de mon jean, là où j’avais glissé le Samsung.

« Théo », a-t-elle dit, plus bas. « C’est Théo qui t’a… »

Elle s’est rapprochée. Ses talons pendaient au bout de son doigt. Elle sentait la cigarette et un parfum que je ne lui connaissais pas.

« Écoute-moi bien. Si tu parles, c’est toi qui as vendu la maison. Ta signature, Sébastien, c’est toi qui l’as— »

La porte du fond du couloir s’est ouverte.

À 4 h 50, j’avais bu cinq cafés de distributeur à un euro vingt, et j’avais relu le même brouillon neuf fois.

La porte du fond, à 0 h 38, c’était le docteur Garcia. Elle a regardé Sandrine, puis moi. Sandrine a remis ses talons, un pied après l’autre, en s’appuyant au mur. Elle a dit qu’elle allait chercher des affaires pour Théo. Elle est partie par l’autre couloir. Elle n’est pas revenue.

À 2 h 10, une femme en veste bleu marine s’est assise en face de moi dans la salle des familles. Quarante ans, queue-de-cheval, un ordinateur portable sur les genoux.

« Adjudante Nathalie Moreau, gendarmerie. Le docteur Garcia nous a prévenus. Racontez-moi dans l’ordre, monsieur Leroy. Depuis le début. »

J’ai ouvert l’application de la banque, pendant qu’elle installait son ordinateur. Livret A : 2 114 euros. Le prêt partait le cinq de chaque mois, une ligne parmi les autres. Je ne l’avais jamais regardée autrement.

Je lui ai tout raconté dans l’ordre. Ça a pris une heure et demie. Elle ne m’a coupé que pour les heures et pour les noms, qu’elle me faisait épeler.

À la fin, je lui ai tendu le Samsung. Elle a photographié les vingt-six brouillons, l’un après l’autre, chacun avec son jour et son heure, en les faisant défiler du bout d’un stylo.

« Le premier, lundi, 7 h 12. Le dernier, hier soir, 21 h 31. Ça, c’est une preuve, monsieur. Ces dates, personne ne peut les changer. »

« Je sais. »

« Et pour cette nuit, Théo ne rentre pas chez lui. Le docteur le garde, le procureur sera joint dans la matinée. Votre épouse, elle revient ? »

« Elle a dit qu’elle cherchait des affaires. »

« On passera au pavillon. »

Elle a refermé l’ordinateur. Elle m’a regardé un moment sans rien dire.

« Il faut que je vous dise une chose. Votre voisine, Madame Martin, nous a appelés trois fois. Une lumière dans le fond du jardin, la nuit. Des cris d’enfant, une fois. »

« Trois fois ? »

« À chaque appel, on a rappelé chez vous. Chaque fois, c’est votre épouse qui a répondu. » Elle a lu sur son écran. « Mon mari est au courant. »

« Je ne savais rien. »

« Je vous crois. Je vous le dis parce que c’est écrit. Trois fois, la même phrase. »

J’ai pensé à Josiane, à son rideau de cuisine toujours un peu tiré, à ses coucous de la main quand je partais. Elle avait appelé trois fois. Moi, au téléphone, je n’avais pas demandé une seule fois comment allait la rue.

À 3 h 45, une infirmière est venue me chercher. Le docteur Garcia gardait Théo en observation dans le service de pédiatrie. Le pansement, la douleur, et le procureur qui devait décider de la suite. Je pouvais rester sur le fauteuil.

Théo dormait dans un lit trop grand, en pyjama d’hôpital à petits bateaux. Ses pantoufles étaient au pied du lit, bien rangées, côte à côte. Je les ai prises.

Pointure vingt-huit. Je les avais achetées à Noël. Ses talons dépassaient de deux doigts, et le tissu était troué au gros orteil gauche. Un an plus tard, il avait grandi de deux pointures et personne ne les avait changées.

Il tenait le Samsung sous l’oreiller. Je le lui avais rendu en entrant. Il avait mis sa main dessus avant même de se réveiller.

Vers quatre heures, il a ouvert un œil.

« Papa ? T’es là ? »

« Je suis là. »

« Tu repars sur le chantier ? »

« Pas ce soir. »

Il a refermé l’œil. Une infirmière est passée avec un gobelet gradué de Doliprane en sirop. Elle l’a posé sur la table de nuit sans le réveiller, à côté du Samsung.

À 5 h 30, l’adjudante est revenue avec deux cafés et un papier plié en deux.

« Une procuration, vous pouvez la révoquer. Vous l’écrivez, vous la signez. Mais un papier de votre main ne suffit pas. »

« Ça veut dire quoi ? »

« Il faut la faire signifier à votre épouse, par un commissaire de justice. Et prévenir le notaire. Tant que Madame n’est pas officiellement informée, ce qu’elle signe en votre nom tient. »

J’ai appelé l’étude à 6 h 40, avec le téléphone de l’hôpital. Un répondeur.

« Étude de Maître Dubois. Le bureau est ouvert à partir de huit heures quarante-cinq. Maître Dubois est absente jusqu’à mercredi soir. Pour un dossier en cours, vous pouvez demander Léa Petit. »

Mercredi soir.

J’ai écrit la révocation sur une feuille du bloc des infirmières, au stylo bleu, debout contre le mur. Je soussigné Sébastien Leroy révoque la procuration signée samedi à 8 h 07. Mes lettres tremblaient. J’ai recommencé. Ça tremblait encore.

Quand j’ai levé la tête, l’adjudante regardait le calendrier des pompiers accroché au mur de la salle des familles. Elle suivait les jours du doigt.

« Lundi, mardi, mercredi. »

Elle a posé le doigt sur la case.

« Jeudi, dix heures. Trois jours. »

Ma révocation est entrée dans l’étude à 8 h 47, sur une feuille de bloc d’infirmière pliée en quatre. Pour qu’elle y arrive, j’avais dû laisser Théo à des gens que je connaissais depuis six heures.

Il s’était réveillé à 8 h 10. Je m’étais assis au bord du lit, avec mon odeur de chantier et de café de distributeur.

« Tu pars ? »

« Une heure. Je vais chez le notaire. Une infirmière reste avec toi, et les gendarmes passent au pavillon à neuf heures. »

Il a regardé ses pantoufles, au pied du lit. Sa main était sur le Samsung, sous l’oreiller.

« Si t’es pas revenu quand j’arrive à mille, je recommence. »

« Alors commence. »

Il a fermé les yeux. Ses lèvres ont bougé. Je suis sorti du service en comptant avec lui dans ma tête, jusqu’à ce que la porte se referme.

Au parking, j’ai payé trois euros vingt à l’horodateur, avec les pièces de station-service que j’avais comptées dans le couloir. Le ticket est resté sur le tableau de bord du Berlingo, à côté du Doliprane.

L’étude de Maître Dubois, c’était le rez-de-chaussée d’une maison de ville, une plaque en cuivre, un interphone. Il était 8 h 44. J’ai attendu sur le trottoir, avec ma barbe de deux jours et sans veste. La mienne était restée à l’hôpital, sur le dossier de la chaise, celle que Théo portait pour la nuit.

À 8 h 45, la porte s’est ouverte. Léa Petit. La même bague au pouce. Elle m’a souri par réflexe, comme à n’importe quel client. Puis elle m’a reconnu, et le sourire s’est arrêté en route.

« Monsieur Leroy ? Maître Dubois est absente jusqu’à… »

« Mercredi soir. Je sais. C’est vous que je viens voir. »

J’ai posé la feuille sur le comptoir. Elle l’a lue debout. Elle a tourné sa bague deux fois autour du pouce.

« Je soussigné Sébastien Leroy révoque la procuration signée samedi à 8 h 07. » Elle a relevé la tête. « C’était il y a quinze jours, monsieur. Le samedi d’avant votre départ. »

« Je sais quand c’était. Vous pouvez l’enregistrer ? »

« Je peux la joindre au dossier. Mais un courrier ne suffit pas. Il faut la faire signifier à Madame Leroy, par un commissaire de justice. Tant qu’elle n’est pas informée… »

« On me l’a déjà dit. Quel dossier ? »

« Pardon ? »

« Vous avez dit “au dossier”. Quel dossier, Léa ? »

Elle a regardé la porte vitrée, puis le couloir. J’ai sorti le Samsung et je lui ai montré la quatrième photo. Convocation, acte de vente, jeudi, 10 h.

« Mon fils de huit ans a photographié ça dans le tiroir du buffet. Alors dites-moi ce qui est vrai. »

« Je… Une minute. Je vais chercher la chemise. »

Elle est partie dans le bureau du fond, derrière une cloison vitrée. Je l’ai vue prendre son téléphone, tourner le dos, parler. Une minute, peut-être moins. Puis elle l’a posé sur le bureau, écran contre le bois, et elle est revenue avec une chemise cartonnée bleue.

Elle l’a ouverte sans me regarder.

« Le compromis a été signé le mardi qui a suivi votre départ. Par Madame Leroy, en votre nom, avec la procuration. »

« Signé. Déjà. »

« Un compromis, pas l’acte. L’acte, c’est jeudi. Mais le compromis engage. Il y a une clause pénale : dix pour cent du prix si le vendeur se retire. »

« Dix pour cent de cent dix-huit mille. »

« Onze mille huit cents euros. »

Je n’ai pas répondu. À deux heures du matin, j’avais lu 2 114 euros sur mon Livret A. Onze mille huit cents, c’est cinq fois et demie ça. J’ai refait la division dans ma tête. Même résultat.

« Et l’acheteur ? »

« La SCI GR Patrimoine. Son gérant, c’est un monsieur Gérard Robert. »

« Robert. » J’ai posé les deux mains sur le comptoir. « Mickaël Robert, il a quarante-quatre ans, un tatouage qui lui monte dans le cou, un Ranger avec un aimant décollé sur la portière. ROBERT RÉNOV 03. »

Léa a pâli un peu, sans rien dire. Elle a tourné une page de la chemise, puis une autre.

« Il est venu vendredi dernier avec Madame Leroy. Il a dit qu’il accompagnait le gérant, que c’était son père, qu’il était souffrant, qu’il signerait jeudi. Le tatouage, oui. Je m’en souviens. »

« Ils sont venus ensemble. »

« Tous les deux, jusqu’au comptoir. Madame a même demandé si on pouvait avancer la date. »

« Et vous avez dit quoi ? »

« Que ça dépendait de Maître Dubois. »

Elle a refermé la chemise. Elle a regardé le comptoir, pas moi.

« Samedi, il y a quinze jours, vous avez lu la procuration à voix haute. Quarante secondes. »

« Je la lis comme ça à tout le monde. »

« Ça veut pas dire que c’était bien. »

Elle n’a pas répondu. Elle n’a pas dit non plus que j’avais tort. Ses doigts sont restés sur la couverture bleue, la bague contre le carton.

Derrière elle, une imprimante s’est mise à tourner dans la pièce d’à côté. Quelqu’un avait lancé un document avant mon arrivée. Ou pendant. Je n’ai pas demandé.

Léa a rouvert la chemise, tout à la fin. Elle a sorti une feuille, l’a retournée face contre le comptoir, puis l’a regardée par transparence, sans la lire. Elle avait la même tête que Théo dans la cuisine, quand il surveillait la porte du salon.

« Il y a une autre page dans ce dossier, monsieur Leroy. »

Elle a ouvert la bouche. Elle l’a refermée.

L’imprimante s’est arrêtée.

La page que Léa m’avait fait photocopier n’avait ni en-tête ni numéro de dossier. Rien qu’une case à cocher, déjà cochée, au stylo noir. Et une ligne, en dessous.

Je l’ai relue à 14 h, dans le fauteuil de la chambre, un coude sur l’accoudoir en skaï. Théo dormait par-dessus le drap, un bras posé sur le pansement. J’avais mangé un sandwich triangle de distributeur à trois euros dix, et je n’avais pas senti ce que c’était.

« Le vendeur déclare que le bien est libre de toute occupation à la remise des clés. Remise des clés : jeudi, 10 h 45. »

Léa me l’avait tendue à 8 h 58, en regardant la porte. Elle l’avait mise dans la photocopieuse sans un mot. Douze secondes de machine.

« Vous ne l’avez pas eue de moi, monsieur. »

« Je sais. »

Libre de toute occupation. Ça voulait dire que jeudi à dix heures quarante-cinq, plus personne dans mon pavillon. Ni Sandrine, ni les garçons de Mickaël. Ni mon fils.

Je ne voyais qu’une seule façon de vider une maison avec un enfant dedans, sans le père.

À 15 h, Théo s’est réveillé, il a demandé combien de temps j’étais parti.

« Quatre heures. »

« J’ai pas été à mille. »

« Alors t’as gagné. »

Il a presque souri. L’infirmière lui avait laissé des feutres et une pile de feuilles de brouillon. Il s’est mis sur le ventre et il a dessiné, la langue entre les dents, sans me regarder.

Un carré. Une porte. Une petite croix en haut, à la place de la fenêtre qui n’existait pas. Dans le carré, une silhouette, assise, les genoux contre le menton.

« C’est le cabanon. »

« Je vois. »

« Quand j’étais dedans, je comptais. À voix haute. Jusqu’à mille, après je recommençais. Quand je compte, j’ai pas besoin de… de chercher mes mots. Ça sort tout seul. »

Il a hésité sur le deuxième « de ». C’est la seule fois de l’après-midi.

« Avec toi aussi, ça sort tout seul, papa. Avec maman, non. Avec Mickaël, jamais. »

« Mickaël t’a dit des choses sur jeudi ? »

« Qu’on déménageait. Dans une grande maison, près de la mer. Que j’aurais ma chambre si je disais rien. »

« Et moi ? »

Il a posé le feutre. Il a réfléchi un peu trop longtemps.

« Il a dit que t’étais pas un papa, t’étais un monsieur qui venait des fois. »

J’ai regardé le carré noir sur la feuille. Je n’ai pas répondu. J’ai plié le dessin en quatre et je l’ai glissé dans ma poche, avec la photocopie.

À 16 h 20, on a frappé au chambranle. Josiane Martin, soixante-cinq ans, son manteau marron boutonné de travers, un cartable Pokémon à bout de bras. Dans l’autre main, son téléphone, le fond d’écran à moitié rayé.

« Mon petit Sébastien. »

Elle a embrassé Théo sur le front, sans le toucher au bras, comme si elle savait. Puis elle a posé le cartable sur le lit.

« L’adjudante est passée au pavillon ce matin, à neuf heures. Madame n’a pas ouvert. Le grand, Dylan, a sorti le cartable de Théo sur le perron et il me l’a tendu par-dessus la haie. Sans rien dire. »

« Elle vous a dit de le prendre ? »

« Elle a dit que je pouvais vous le donner. »

J’ai ouvert le cartable. Une trousse avec deux crayons. Le cahier de liaison, où je signais chaque dimanche soir, sur la toile cirée. Les deux dernières semaines étaient vides, pas une signature. Et au fond, une feuille roulée en tube, jamais pliée.

Je l’ai dépliée sur le drap.

Un fourgon blanc, un marchepied, un bonhomme en casque jaune debout dessus, un bras levé, un téléphone dans la main. Des vagues autour, parce que je lui avais dit « la Manche » et qu’il avait compris la mer. En haut : « Papa au chantier ». Et en bas, plus petit : « Je peux pas l’envoyer. »

Je l’ai scotché au mur, au-dessus du lit, avec le ruban d’une infirmière. Théo l’a regardé sans rien dire. Puis il s’est retourné vers sa feuille et il a recommencé à colorier le carré en noir.

Josiane s’est assise sur le bord du fauteuil. Elle a gardé son sac sur les genoux, les deux mains dessus.

« Il faut que je vous dise. Elle m’a mis une enveloppe dans la boîte aux lettres, Sandrine. Deux cents euros. Elle m’a dit que le petit faisait des crises, que j’avais qu’à pas regarder. »

« Et vous avez pris ? »

« Je l’ai gardée. Je l’ai pas ouverte. Mais je l’ai gardée, Sébastien. Je voulais vous le dire en face. »

« Vous avez appelé les gendarmes trois fois. »

« Et chaque fois elle répondait. » Elle a serré son sac. « Alors j’ai filmé. De ma fenêtre. J’en ai quatre. »

Elle a posé le téléphone sur ma main. J’ai appuyé sur la première.

Nuit, du bruit de fond, la lumière d’un lampadaire. Au fond du jardin, un carré plus noir que le reste. Une ampoule allumée à l’intérieur, par la fente d’une planche. La date : un jeudi, 1 h 12. Je ne l’ai pas regardée jusqu’au bout. Je n’ai pas pu.

La deuxième, un seau qu’on poussait par la porte. La troisième, un cadenas qu’on remettait, une main avec des bagues.

Josiane s’est levée pour aller à la fenêtre. Je suis resté sur la quatrième.

Daté de mardi dernier, 23 h 14. Le jardin, filmé d’en haut, l’herbe grise. Une petite silhouette tirée par le col d’un sweat, en pantoufles, traînée sur dix mètres jusqu’à la porte du cabanon. Théo ne se débattait pas.

Derrière la vitre de ma cuisine, une lumière jaune. Et dedans, debout, une femme qui regardait le jardin.

Elle ne bougeait pas.

Mardi, 9 h 30. J’avais dormi deux heures sur un fauteuil en skaï, et la quatrième vidéo, je l’avais regardée sept fois.

Le cabinet de Maître Constance Beaumont était au premier étage, au-dessus d’un opticien. Sonnette qui grésille, escalier qui sent la moquette. Elle m’a reçu en veste grise, les cheveux tirés, un stylo plume capuchonné dans la main.

« Monsieur Leroy. L’adjudante Moreau m’a transmis le début. Vous avez les brouillons, les photos, les vidéos de votre voisine. C’est beaucoup. Je vais vous dire dans quel ordre on fait les choses. »

Elle a posé trois feuilles côte à côte.

« Un. La révocation. Aujourd’hui, par commissaire de justice, à Madame Leroy, avec copie au notaire. Deux. Un référé devant le juge aux affaires familiales, pour que la résidence de Théo soit fixée chez vous. Trois. Votre plainte, avec l’adjudante. »

« Et jeudi ? »

« Jeudi, on verra ce que la révocation aura changé. »

« Et si ça change rien ? »

Elle a capuchonné son stylo. « Alors il y aura un acte de vente avec ma signature en moins, et la vôtre pas dessus. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas assez. »

Elle m’a demandé une provision de huit cents euros. J’ai sorti le chéquier de ma poche arrière, celui avec la couverture du Crédit Agricole toute gondolée. Mon stylo a hésité sur le zéro. Elle a fait semblant de ne pas voir.

À 10 h 20, dans l’escalier, mon portable a sonné. Ludovic.

« Sébastien. Tu es rentré ? »

« Depuis dimanche soir. »

« Je sais, les gars m’ont dit que t’étais parti d’un coup. T’as pas appelé. » Il a toussé. « Écoute. Il y a dix jours, ta femme a appelé le standard de l’agence. Elle a demandé qu’on lui transfère tous les messages pour toi. Pour t’éviter du stress, elle a dit. L’intérim a dit oui. C’est moi qui ai laissé faire. »

« Tous les messages. »

« Tout ce qui venait de chez toi, l’école, la mairie, un voisin, ça passait par elle. Je suis chef d’équipe, Sébastien. J’aurais dû te passer le téléphone. »

« Ça aurait changé quoi ? »

Il n’a rien dit.

« Je te mets en congé. Évènement familial, ça tient trois semaines, après je me débrouille. T’as qu’à me dire quand. »

« Merci, Ludo. »

« Me remercie pas. »

À 13 h 40, je suis monté dans la voiture de Maître Hubert Lambert, un monsieur de cinquante-cinq ans, la mallette noire sur les genoux, l’enveloppe avec la révocation dans la poche de poitrine. Il avait dit qu’il valait mieux que je reste en retrait, je suis resté sur le trottoir d’en face, à côté du bac à ordures.

Le Ranger n’était plus devant le pavillon. Ma place était vide, la tache d’huile du Ranger bien visible sur le bitume.

Maître Lambert a sonné. Deux fois. Il a frappé du poing. Il a fait le tour par le côté, jusqu’au fond du jardin, jusqu’au cabanon. La porte du cabanon était ouverte. Il a regardé dedans plus longtemps que dans le reste, puis il a ressorti son carnet.

Les volets étaient fermés. Pas un bruit. Le rideau de Josiane s’est un peu écarté en face, puis refermé.

Sur le perron, contre la porte, il y avait un sac-poubelle noir noué d’un nœud rouge. Je l’ai ouvert avec deux doigts.

Des T-shirts, un jogging, des chaussettes dépareillées, un pyjama à tête de dinosaure. Onze vêtements, que j’ai comptés. Sur chaque étiquette de col, à l’intérieur, une écriture au feutre noir : « Théo L. » C’était ma main, un dimanche soir de septembre, avant la rentrée. Je n’avais pas oublié un seul col.

Le sac ne pesait presque rien.

« Procès-verbal de recherches infructueuses, monsieur », a dit Maître Lambert derrière moi. « La signification est impossible ici. Je tenterai à l’adresse de travail de Madame, demain, au Leclerc. Cela peut prendre du temps. »

« Elle n’a pas le temps. Jeudi, dix heures. »

« Je le sais. »

J’ai remonté le sac-poubelle dans le Berlingo, sur le siège de Théo, et j’ai attaché la ceinture dessus. Je ne sais pas pourquoi.

À 15 h 10, Maître Beaumont a rappelé.

« Monsieur Leroy. Je viens d’apprendre quelque chose de désagréable. Votre épouse a déposé une main courante ce matin, par l’intermédiaire de son avocat. Elle déclare que vous avez enlevé votre fils sans son accord et que l’enfant est en danger avec vous. »

« Enlevé. »

« C’est le mot. Ce n’est qu’une main courante, ça ne vaut pas une plainte. Mais elle prend date avant nous. Elle sait ce qu’on prépare. »

« Qui l’a prévenue ? »

« Je ne sais pas. Venez au cabinet. J’ai autre chose. »

À 16 h, l’imprimante du cabinet a craché trois pages encore tièdes.

« Le Kbis de la SCI GR Patrimoine. Et ses statuts, déposés au greffe il y a dix-neuf jours. Capital : mille euros. Siège à Vichy. Gérant, Gérard Robert, soixante et onze ans. »

« Le père de Mickaël. »

« Oui. Regardez la page deux. »

J’ai lu de haut en bas, au doigt, comme pour la procuration. Un nom d’associé, puis un autre. Un pourcentage, à côté de chaque nom.

« Vous voulez que je vous la lise ? » a dit Maître Beaumont.

« Non. »

Dernière ligne du tableau. Pas de faute, pas de flou. Associée. Dix pour cent des parts. Sandrine Leroy.

Ma femme possédait dix pour cent de ma maison avant que je la perde. Je l’ai appris un mardi à 16 h. Le mercredi, j’ai appris le reste.

À 11 h 05, Maître Beaumont m’a appelé sur le parking de l’hôpital.

« Le juge refuse l’urgence, monsieur Leroy. Deux parents, deux autorités parentales. Tant qu’il n’a pas entendu Madame, il ne change rien. Audience vendredi. »

« Vendredi. Après jeudi. »

« Oui. »

« Et Théo, il va où, en attendant ? »

« Avec vous. C’est la seule chose que le juge a écrite noir sur blanc. Il n’interdit rien à personne. »

Je me suis assis sur le pare-chocs du Berlingo. J’ai regardé le ticket de parking du matin, 3,20 €, déjà périmé.

À 12 h 30, le téléphone de Maître Lambert a sonné.

« Madame Leroy n’est pas venue travailler depuis lundi, monsieur. La directrice du Leclerc n’a aucune nouvelle. Je ne peux pas signifier à un poste vide. »

« Et le courrier au notaire ? »

« Parti ce matin, en recommandé. Maître Dubois rentre ce soir. Elle le lira demain. »

« Demain, c’est jeudi. »

« Je sais. »

À 13 h 15, un coursier a déposé une lettre à l’accueil de la pédiatrie, adressée à moi, à l’hôpital. Quelqu’un avait su où me trouver. En-tête d’un cabinet d’avocats de Vichy, pour le compte de la SCI GR Patrimoine. Mise en demeure : en cas de retrait du vendeur, application de la clause pénale. Onze mille huit cents euros, sous huit jours.

Je l’ai lue dans le couloir, debout, devant le distributeur de gobelets. Je l’ai relue. Les chiffres n’avaient pas changé.

À 14 h, le docteur Garcia m’a rendu Théo.

« Le parquet m’a dit qu’il décide demain matin. D’ici là, il reste avec vous. Pas un instant seul, monsieur Leroy. »

« D’accord. »

« Voilà mon numéro direct. » Elle l’a écrit sur le dos d’une ordonnance. « S’il y a quoi que ce soit, de jour comme de nuit. »

Elle s’est accroupie devant Théo, comme la première nuit.

« Au revoir, Théo. Tu viens me montrer ton bras vendredi. »

« Au revoir, docteur. »

Il n’avait pas ses chaussures. L’infirmière lui a rendu ses pantoufles dans un sac plastique du service. Ses talons dépassaient de deux doigts. Je l’ai porté jusqu’à la voiture.

Dans le Berlingo, le sac-poubelle noir attendait sur le siège arrière, la ceinture encore bouclée dessus. Théo a défait la ceinture lui-même. Il a ouvert le sac, il a sorti un T-shirt, il a retourné le col.

« C’est ton écriture. »

« Oui. »

« Pourquoi t’as écrit mon nom ? »

« Pour pas qu’on les perde à l’école. »

Il a gardé le T-shirt contre lui. Il s’est endormi avant la sortie de l’hôpital, la joue sur le col.

Je me suis garé à 14 h 40 devant l’ancienne boulangerie, la même, rideau baissé. Moteur coupé. J’avais deux mille cent quatorze euros sur un Livret A, un pavillon en train de se vendre sans moi, onze mille huit cents euros à devoir à des gens que je n’avais jamais vus, et un enfant qui dormait sur mon siège. Je n’avais nulle part où l’emmener.

Chez moi, c’était chez eux jusqu’à jeudi dix heures quarante-cinq. À l’hôtel, avec mon Livret A, je tiendrais trois nuits.

J’ai appelé mon frère.

« Christophe. C’est Sébastien. T’es chez toi ? »

« Ouais. Pourquoi ? »

« Je peux monter avec Théo ? Pour deux nuits. »

Il n’a pas posé de questions. Il a dit : « Quatrième étage, pas d’ascenseur. Je descends. »

Il m’attendait en bas des marches, en sweat de foot, quarante-quatre ans, le dos de notre père. Il a pris Théo sans le réveiller, une main sous la tête. Il a pris le sac-poubelle de l’autre.

« C’est tout ce qu’il a ? »

« Oui. »

Il a monté les quatre étages sans un mot. Dans son F2, il a sorti le canapé-lit, a tendu un drap, deux oreillers. À 19 h, il a fait des coquillettes. Il les a servies dans trois assiettes, une grande, deux moyennes, avec du gruyère râpé.

Théo s’était réveillé à l’odeur. Il s’est assis à la table, il a regardé devant lui, il a compté sur ses doigts.

« Y en a trois. »

« Oui », a dit Christophe.

« Y a une assiette pour moi. »

« C’est la tienne. Mange. »

Il a tout mangé. Il a gratté le fond de l’assiette avec la fourchette, puis avec le doigt. À 20 h, il dormait sur le canapé-lit, le Samsung sous l’oreiller.

Christophe m’a rejoint sur le balcon, avec deux bières. Il n’a pas ouvert la sienne. Il tournait la capsule entre ses doigts.

« Faut que je te dise un truc. »

« Quoi ? »

« En septembre, Sandrine m’a demandé trois mille euros. Elle a dit que c’était pour la chaudière. Qu’elle voulait t’en parler au retour, que tu stresserais pour rien. Je lui ai viré. Elle m’a pas rendu un euro. »

« Tu savais pour les crédits ? »

« Pas les crédits. Juste qu’elle était dans le rouge. » Il a regardé la rue, les voitures garées en épi. « J’ai rien dit. »

« Pourquoi ? »

Il a ouvert la bière enfin. Il n’a pas bu.

« Elle m’avait dit que tu étais au courant. Moi, je l’ai crue. Parce que ça m’arrangeait. »

J’ai décroché avant la deuxième sonnerie, le pouce déjà sur le bouton, un œil sur le canapé-lit.

« Sébastien ? C’est Josiane. Venez. Tout de suite. »

« Qu’est-ce qui se passe ? »

« Le petit Jordan. Le plus jeune de chez Mickaël. Il est dans ma cuisine. Il a fait neuf kilomètres à vélo, de chez son grand-père. »

Il était 20 h 40. Christophe a pris les clés du Berlingo sur la table avant moi.

« Vas-y. Je reste avec Théo. »

« Non », a dit Théo. Il était assis, les cheveux collés d’un côté. « Je viens. C’est pour Jordan. »

« Le docteur Garcia a dit pas un instant seul. »

« Alors je viens avec toi. »

Il a décroché ma veste de chantier de la patère, celle que j’avais récupérée à l’hôpital, et il l’a enfilée par-dessus son pyjama. Il a plongé la main dans la poche. Il a sorti un petit paquet de papier froissé, avec une barre de chocolat à moitié écrasée dedans.

« C’est pour après. J’avais dit. »

Le vélo était contre le portail de Josiane, rouge, sans garde-boue, le guidon de travers. Une roue tournait encore.

Dans sa cuisine, sous la lampe, Jordan était assis sur une chaise en bois, les mains autour d’un bol de chocolat. Douze ans. Un sweat trop grand, une capuche mouillée. Sur la joue gauche, un bleu bien net, jaune sur les bords.

Il m’a regardé comme on regarde un type de chantier. Puis il a vu Théo, derrière moi, dans ma veste qui lui tombait aux genoux.

« Salut », a dit Théo.

« Salut. »

Théo a posé le papier froissé sur la toile cirée de Josiane, à côté du bol. Il l’a dépliée. Il l’a poussée du bout du doigt.

« C’est la moitié. L’autre, je l’ai mangée dans la voiture de mon papa. »

Jordan a regardé le morceau de Kinder Bueno.

« Tu m’en as passé une, sous la porte. La nuit où j’étais dedans. »

« Ouais. »

« C’est la seule chose qu’on m’a donnée à manger cette nuit-là. »

Je me suis assis en face de lui, sans parler.

« Dedans ? » ai-je dit. « Dans le cabanon ? »

« Quand j’ai répondu à mon père. Une fois, deux fois, je sais plus. » Il a haussé une épaule. « Il dit que c’est pour nous cadrer. Moi, Dylan, Théo. Dylan, ça lui fait plus rien, maintenant. »

« Et la joue ? »

« Ça, c’est ce soir. Parce que je voulais pas monter dans la voiture. »

Il n’a pas dit comment. Je n’ai pas demandé. Josiane, adossée à l’évier, avait croisé les bras sur son gilet, les mains serrées sous les coudes.

Jordan a sorti de son sweat un carnet à spirale, couverture rouge, et un téléphone à écran fêlé comme le Samsung.

« Le carnet, c’est à mon père. Il écrit tout. Il dit que c’est pour pas se faire avoir. Et le téléphone, c’est à Dylan. Il me l’a donné quand j’ai pris le vélo. Il a dit : tu vas chez la dame, tu montres ça. »

« Dylan t’a laissé partir ? »

« Il m’a tenu la porte du garage. »

J’ai ouvert le carnet.

Une écriture penchée, au stylo-bille, des colonnes. En haut de la première page : URSSAF, 41 200. Fournisseurs, 32 800. Plus bas, un total souligné deux fois : 74 000. À côté, une date, 12 octobre, et le mot saisie, avec un point d’exclamation.

Plus bas encore : « Comptes bloqués. Passer par Sandrine. »

Et une colonne à part, plus récente. « Pavillon Leroy, 118 000 − 71 000 = 47. BP, compte S., carte à moi. » Et plus loin, souligné trois fois : « La Rochelle. Départ jeudi, 11 h. Le petit avec nous. »

Je suis resté sur le mot « avec ».

« Il y a une autre page », a dit Jordan, en la retournant lui-même. Il connaissait le carnet par cœur. « Là. Lundi. »

Lundi, 8 h 52. « L. Petit a appelé S. Le mari est venu à l’étude. » Dessous, une flèche, et : « Voir avec Gérard. Avancer. »

« Léa », ai-je dit.

Josiane a levé la tête.

« Elle a appelé Sandrine lundi matin, pendant que j’étais devant elle. Je l’ai vue au téléphone derrière sa cloison. »

Je l’ai relu deux fois. Lundi, 8 h 52, Léa tournait le dos, le téléphone à l’oreille. Six minutes plus tard, elle me tendait la page, et ma femme savait déjà.

« Elle a appelé Mickaël, après », a dit Jordan. « Moi, j’étais dans la voiture. Il a crié sur le téléphone. Il a dit à son père : “On n’attend plus, ça passe plus tôt.” »

« Plus tôt, quand ? »

Il n’a pas répondu tout de suite. Il a serré le bol à deux mains. Théo était assis à côté de lui. Il a fini par poser la tête contre son épaule, sans rien dire, comme dans un lit.

« Ce soir, à table, mon père a dit à Sandrine de pas pleurer, qu’il avait tout arrangé. »

Jordan m’a regardé droit dans les yeux, pour la première fois depuis le début.

« C’est plus jeudi à dix heures. C’est demain, huit heures trente. »

Le jour de l’enterrement de Geneviève, Hubert m’a pris par l’épaule au bord de la tombe. Il a serré fort. « Je suis là, Bertrand. Pour tout. » Je l’ai cru. Pendant deux ans, chaque fois que je flanchais, je repensais à cette main.

Dans la cour du Comptoir des Brotteaux, la même voix sortait d’un téléphone fissuré. Je l’ai fait rejouer une troisième fois. Je n’avais pas rêvé.

« Arrête, Bertrand, m’a dit Léa. Ça sert à rien de l’user. »

Elle a repris le téléphone et l’a glissé dans la poche de son tablier, contre les trois pièces de un euro. Elle tremblait. Moi, non. Mes mains restaient sur mes genoux, sages comme des mains d’écolier.

« Elle date de quand, cette vidéo ? Je veux le jour exact. »

« Je te l’ai dit. Huit mois. Un mardi matin. »

« Huit mois. Alors son vendredi, ce n’est pas celui de cette semaine. »

« Comment ça ? »

« La signature était déjà fixée à l’époque. Un vendredi, déjà. Le groupe Saint-Pierre l’a repoussée. Un audit, puis le financement, puis un deuxième audit. Trois fois. Celui de vendredi prochain, c’est la quatrième date. »

Elle a compté dans sa tête, les lèvres serrées.

« Donc ils attendent depuis huit mois. »

« Hubert attend depuis huit mois. Et ce soir, il m’a encore dit « avant vendredi », avec son sourire, comme si c’était la première fois. »

Je me suis levé de la caisse. Les genoux ont craqué. Une odeur de friture et de poubelle montait de la grille d’évacuation.

« Léa, je t’ai cherchée. Je te le jure. J’ai appelé ta mère à Vierzon, dans la voiture, en cachette. Je voulais juste savoir si… »

Elle s’est redressée d’un coup, le dos contre le mur, les deux mains sur son ventre.

« SI TU ME CHERCHES ENCORE, TON FILS VA NOUS DÉTRUIRE TOUS LES DEUX ! »

Le cri a claqué contre les murs de la cour. Une fenêtre s’est allumée au-dessus de nous. Elle a mis sa main sur sa bouche et elle a attendu, sans respirer, que la fenêtre se referme.

« Pardon, a-t-elle soufflé. Pardon. »

« Tu as appelé de quel téléphone ? » m’a-t-elle demandé, plus bas.

« Celui de la boîte. »

« Et qui paie les forfaits de la boîte ? Qui reçoit le détail des appels ? »

Je n’ai pas répondu. Augustin est directeur financier. Il lit chaque ligne.

« Il a vu le numéro de Vierzon, a dit Léa. Le lendemain, il est allé voir ma mère. Il lui a expliqué que j’étais malade, qu’il fallait me laisser tranquille. Depuis, elle bloque mon numéro. »

« Je n’ai pas su. »

« Il y a eu une deuxième fois. Un dimanche, à table, tu lui as demandé s’il avait de mes nouvelles. »

« Oui. »

« Il m’a écrit le soir même. « Papa pose des questions. Tu vois ce que ça te coûte. » Trois jours après, mon propriétaire m’a mise dehors. Une lettre, pas de motif. »

J’ai eu honte. Je n’ai pas su quoi faire de mes bras.

Elle frissonnait dans son tablier fin. Il faisait frais pour la saison, et la cour sentait l’humidité. J’ai enlevé ma veste et je la lui ai mise sur les épaules. Elle a voulu la rendre. Je ne l’ai pas laissée faire.

Elle a baissé la tête dans le col. Elle est restée comme ça un moment.

« Ça sent la lavande », a-t-elle dit.

« Geneviève en mettait dans tous les tiroirs. Je n’ai rien changé. »

« Je sais. La première fois que je suis venue chez vous, elle m’a prêté un gilet. Il sentait pareil. »

Elle a ri un peu, vite, et s’est essuyé le nez avec le poignet.

« Tu travailles ici depuis quand ? » ai-je demandé.

« Gérard m’a prise pour les week-ends, sans contrat. Et le mercredi, quand il manque quelqu’un. Ce soir, il manquait quelqu’un. J’aurais préféré une autre soirée, crois-moi. »

« Pourquoi tu ne m’as pas appelé, toi ? »

« Avec quoi ? Ton numéro, c’est Augustin qui me l’a supprimé de mon répertoire. Je le sais plus par cœur. »

J’ai sorti mon portefeuille. J’avais trois billets de cinquante dedans, et une photo de Geneviève dans la partie plastique. Elle a poussé ma main.

« Garde ça. Si j’ai de l’argent de toi, il le saura. Il sait toujours. »

« Comment ? »

« Je ne sais pas, Bertrand. Je ne sais pas comment il fait. »

Derrière le mur, quelqu’un a crié « Léa, table six ! » et un plateau s’est entrechoqué. Elle a retiré la veste de ses épaules d’un geste sec et me l’a mise dans les mains.

« Il faut que j’y retourne. Si je ne reviens pas, Gérard va venir voir. »

« Léa, attends. Ce soir, après ton service… »

La poignée de la porte de service a tourné.

Elle a reculé d’un pas, sa main sur le ventre. J’ai tourné la tête.

C’était Hubert. Il se tenait dans la lumière de la cuisine, son téléphone à la main.