PARTIE 2 – Son petit projet d’été s’est étendu de maison en maison, mais Justin ne me racontait pas tout ce qu’il faisait

Le premier samedi, Dave a sorti la tondeuse sur l'allée et s'est accroupi devant le moteur avec Justin. Il lui a montré une seconde fois comment vérifier le niveau d'huile, comment dégager l'herbe accumulée sans jamais approcher ses mains des lames et comment repérer un câble électrique ou un caillou avant de passer dessus.

Justin supportait les explications avec l'impatience de quelqu'un qui connaissait déjà « pratiquement tout ». Dave le savait et ralentissait exprès.

« Et si la tondeuse s'arrête ? »

« J'enlève la bougie avant de toucher quoi que ce soit. »

« Et si tu ne sais pas pourquoi elle s'arrête ? »

« Je t'appelle. »

« Et si tu veux faire le héros ? »

Justin a levé les yeux au ciel.

« Je ne fais pas le héros. »

Dave lui a tapé l'épaule.

« Parfait. Continue comme ça. »

Moi, je me suis chargée des règles qui n'avaient rien à voir avec les moteurs. Justin devait toujours nous dire où il allait. Son téléphone devait rester chargé. Il ne devait entrer chez personne que nous ne connaissions pas. Il devait être rentré avant la grosse chaleur, sauf s'il m'appelait. Et s'il rencontrait une situation qui lui paraissait bizarre, il partait et venait me chercher.

« Définis bizarre », a-t-il demandé.

« Si tu dois demander, c'est probablement bizarre. »

« Super règle. Très précise. »

« Tu vois ? Tu apprends vite. »

Il a accepté avec ce mélange d'ironie et de sérieux propre à son âge. J'étais satisfaite. J'avais posé des limites. Dave avait vérifié le matériel. Nous avions fait, pensions-nous, notre travail de parents.

Deux jours plus tard, Justin s'est occupé du jardin de M. Delacroix, trois rues plus loin. M. Delacroix avait subi une opération du genou au printemps et détestait qu'on lui demande comment il allait.

Quand Justin est revenu, il avait reçu une bouteille de limonade et deux biscuits emballés dans du papier aluminium.

« Il a essayé de me payer », m'a-t-il dit.

« Et ? »

« J'ai dit non. Alors il m'a donné ça. »

« Techniquement, c'est une rémunération. »

Justin a observé les biscuits.

« Alors je vais devoir les rendre. »

« Ne sois pas ridicule. »

Il en a mangé un immédiatement, très satisfait de cette faille morale.

Une semaine plus tard, il aidait les Patterson. M. Patterson avait eu des problèmes cardiaques et sa femme souffrait du dos. Leur pelouse n'était pas grande, mais le terrain descendait légèrement vers la rue, ce qui rendait chaque passage plus fatigant.

Mme Patterson m'a appelée le soir même.

« Melissa, je voulais simplement vous dire que votre garçon est adorable. »

J'ai senti cette chaleur un peu honteuse que connaissent les parents lorsque quelqu'un complimente leur enfant.

« Merci. Il avait envie de se rendre utile. »

« Il a refusé vingt dollars. »

« Ça, je sais. »

« Il a aussi remis mon tuyau d'arrosage sur son support. Mon mari n'arrivait plus à le soulever. »

Je me suis tournée vers Justin, assis dans le salon, les pieds sur la table basse.

« Il ne m'avait pas raconté ça. »

Mme Patterson a ri.

« Pour lui, ce n'était sans doute pas important. »

Cette phrase aurait dû attirer mon attention.

Au lieu de cela, elle m'a rendue encore plus fière.

Peu à peu, le quartier a commencé à savoir qu'un garçon poussant une vieille tondeuse grinçante proposait de s'occuper gratuitement des jardins difficiles. Certains refusaient. D'autres acceptaient, souvent après une bataille polie autour de l'argent.

Justin revenait avec des choses improbables : des cookies, des sodas, des pêches, un petit tournevis offert par un ancien mécanicien, un jour même six tomates parce que Mme Patterson estimait qu'aucune personne raisonnable ne pouvait quitter son jardin sans tomates.

Il faisait rire les gens parce qu'il n'avait pas encore appris la façon prudente dont les adultes parlent aux personnes âgées. Il ne disait pas : « Voulez-vous que je vous aide ? » avec un ton grave. Il disait : « Vous allez vraiment essayer de porter ça tout seul ? » ou « Ce pot pèse plus lourd que vous. Donnez-le-moi. »

Il ne les traitait pas comme des êtres fragiles. Je crois que c'est pour cela qu'ils l'aimaient.

Un après-midi de juillet, j'ai entendu une voix dans l'entrée.

« Maman, t'as des piles AA ? »

J'ai levé les yeux de mon livre.

« Dans le tiroir près du téléphone. Pourquoi ? »

« Quelqu'un en a besoin. »

« Qui ? »

Il avait déjà ouvert le tiroir.

« Une dame. »

« Quelle dame ? »

« Dorothy. »

Le prénom ne me disait rien.

« Dorothy qui ? »

Il s'est figé une seconde.

« Je connais pas son nom de famille. »

J'ai posé mon livre.

« Et tu prends des piles chez nous pour une femme dont tu ignores le nom ? »

« C'est pour une lanterne. »

« Pourquoi sa lanterne ? »

« Elle m'a demandé si je pouvais changer les piles. »

Je l'ai regardé plus attentivement.

« Tu es entré chez elle ? »

« Juste près de la porte. »

« Justin. »

« Maman, elle est vieille. Elle arrivait pas à ouvrir le compartiment. »

Je lui ai rappelé la règle. Il a promis de la respecter. Avec le recul, je me souviens très précisément de son expression : il ne cherchait pas à cacher quelque chose. Il ne comprenait simplement pas pourquoi cela avait de l'importance.

C'était la première fois que j'entendais le nom de Dorothy.

Ce ne serait pas la dernière.

Elle habitait une petite maison bleue presque au bout du quartier. Je connaissais la maison sans connaître sa propriétaire. Il y avait un porche étroit, deux chaises blanches et un massif de marguerites qui débordait toujours un peu sur l'allée.

Justin m'a expliqué qu'il avait d'abord tondu uniquement devant. Personne n'avait répondu lorsqu'il avait sonné, alors il avait fait la partie visible et était reparti.

« Tu as tondu la pelouse de quelqu'un sans même lui parler ? »

Il a cligné des yeux.

« Elle avait besoin d'être tondue. »

« Ce n'est pas vraiment une autorisation. »

« Elle m'a remercié la semaine suivante. »

Lors de sa deuxième visite, Dorothy avait ouvert la porte. Elle portait, d'après Justin, un cardigan alors qu'il faisait plus de trente degrés.

« Elle m'a demandé si c'était moi. J'ai dit oui. Elle a dit qu'elle me cherchait depuis plusieurs jours. »

« Pourquoi ? »

« Pour me remercier. Et pour me demander de faire l'arrière. »

Cela m'avait semblé innocent. Une femme âgée, un jardin trop grand, un garçon serviable. J'avais posé quelques questions, puis la conversation avait dérivé vers autre chose.

Je n'avais pas compris que, chez Dorothy, la tonte n'était déjà plus le sujet principal.

Le mardi suivant, Justin est parti avec la tondeuse et est revenu sans la bouteille d'eau que je lui avais donnée.

« Tu l'as perdue ? »

« Je l'ai laissée chez Dorothy. »

« Pourquoi ? »

« Elle n'arrivait plus à trouver la sienne, alors je lui ai donné. »

Je l'ai observé.

« Elle perd beaucoup de choses ? »

Il a haussé les épaules.

« Les vieux perdent tous des trucs. Papa cherche ses clés tout le temps. »

Dave, qui entrait à ce moment-là, a pointé un doigt vers lui.

« J'ai entendu ça. »

Justin a souri et l'instant est passé.

Quelques jours plus tard, j'ai croisé Mme Hall devant sa boîte aux lettres.

« Votre fils est devenu une célébrité », m'a-t-elle lancé.

« Ne lui dites surtout pas. »

« Il est passé chez Dorothy maintenant, n'est-ce pas ? »

Je me suis arrêtée.

« Vous la connaissez ? »

Mme Hall a légèrement froncé les sourcils.

« Pas beaucoup. Elle vit seule depuis longtemps. Sa nièce vient parfois. »

« Justin lui tond la pelouse. »

« Ça lui fera du bien d'avoir quelqu'un qui passe. »

Il y avait dans son ton quelque chose que je n'ai pas su identifier. Pas de l'inquiétude exactement. Plutôt la prudence de quelqu'un qui avait remarqué un changement chez une voisine sans se sentir autorisé à en parler.

« Pourquoi dites-vous ça ? »

Mme Hall a remis ses lunettes en place.

« Elle a toujours été indépendante. Ces derniers temps, je la vois moins. »

Puis un camion est passé, faisant vibrer les boîtes aux lettres, et la conversation s'est arrêtée.

J'ai pensé à Dorothy ce soir-là. Pas longtemps. Une minute peut-être.

Puis Dave m'a demandé où étaient les factures, Justin a annoncé qu'il n'avait plus de shampoing depuis « plusieurs jours », et la vie quotidienne a repris sa place habituelle.

Vers la fin juillet, Justin avait développé une véritable routine. Deux ou trois matinées par semaine, il partait avant que le soleil ne soit trop haut. Il revenait avec les joues rouges, des traînées d'herbe sur les chaussures et une précision remarquable sur la qualité des pelouses du quartier.

« Les Patterson, c'est facile. M. Delacroix a des racines partout. Mme Hall coupe trop court. Dorothy, ça dépend. »

« Ça dépend de quoi ? »

Il mangeait une pomme au-dessus de l'évier.

« Elle oublie parfois que je suis venu la semaine d'avant. »

Je me suis tournée.

« Elle oublie ? »

« Oui. »

« Souvent ? »

Il a réfléchi.

« Un peu. »

« Et ça ne t'inquiète pas ? »

« Non. »

« Pourquoi ? »

Il m'a regardée avec cette logique désarmante qui était la sienne.

« Parce que je lui rappelle. »

C'est tout.

Pour lui, un problème avait une solution : Dorothy oubliait, alors Justin répétait.

Je lui ai demandé s'il fallait prévenir quelqu'un de sa famille.

« Elle a une nièce. Caroline. »

« Tu l'as rencontrée ? »

« Non. Dorothy parle d'elle. »

« Elle sait que tu viens ? »

Justin a haussé les épaules.

« Je suppose. »

J'aurais dû insister.

Je ne l'ai pas fait.

À la place, je lui ai rappelé qu'il ne devait pas entrer seul chez Dorothy. Il m'a juré qu'il restait surtout dehors. Le mot « surtout » m'a fait lever un sourcil, mais il était déjà parti vers le réfrigérateur.

Cet été-là, je pensais surveiller Justin.

En réalité, j'observais seulement ce qu'il choisissait de raconter.

Et le plus important se déroulait dans une petite maison bleue où mon fils de douze ans était en train de devenir, sans le savoir, une pièce essentielle de la vie d'une femme dont la mémoire commençait à lui échapper.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Le dernier jardin de l’été semblait banal, jusqu’à ce que les policiers nous montrent les petits mots portant le nom de Justin

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Deux voitures de police devant chez nous, et une question sur Justin qui a transformé ma fierté en peur

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