PARTIE 14 – L’album n’a pas rendu à Dorothy ce qu’elle avait perdu, mais une page inattendue a changé la façon dont Justin lui disait au revoir

Lorsque nous sommes arrivés à la résidence, Dorothy dormait. Caroline nous avait prévenus que son rythme devenait imprévisible : certains après-midi, elle restait éveillée pendant des heures ; d’autres jours, elle s’assoupissait au milieu d’une conversation. Justin posa l’album sur une table près de sa tasse aux oiseaux et demanda à voix basse : « On attend ? »

L’employée qui s’occupait d’elle ce jour-là nous proposa le petit jardin. « Elle se réveille généralement après vingt ou trente minutes. » Justin regarda sa montre comme si une estimation médicale venait de devenir un engagement contractuel. « D’accord. » Nous sortîmes.

Les marguerites s’étaient redressées presque complètement. Quelques fleurs avaient fané, mais de nouvelles tiges apparaissaient. Le romarin supportait mieux le déplacement que je ne l’aurais cru. Quant au rosier, deux feuilles jaunies inquiétèrent immédiatement Justin. Il s’accroupit. « C’est mauvais ? »

« Pas forcément », répondit Caroline. « Il vient d’être transplanté. » « Tout le monde dit toujours “pas forcément” quand personne sait. » Il retira une feuille tombée au sol. « Il faut peut-être moins d’eau. » Je lui rappelai que le personnel suivait déjà les consignes du jardinier. « Je sais. Je regarde juste. » Et cette fois, c’était vrai. Il regardait sans prendre aussitôt la responsabilité.

Nous nous assîmes sur un banc. Une brise légère soulevait les extrémités de ses cheveux. La rentrée avait changé son emploi du temps plus vite qu’il ne voulait l’admettre. Il avait un contrôle de sciences le lundi suivant, un entraînement prévu le mercredi et un travail de groupe qu’il jugeait « profondément mal organisé ». L’été des pelouses appartenait déjà à une saison différente.

« Tu regrettes ? » lui demanda Caroline.

« Quoi ? »

« Que l’école ait repris. »

Il haussa les épaules. « Un peu. Mais j’aime bien revoir mes potes. » Il réfléchit. « Sauf Tyler en cours de maths. Il demande tout le temps mes réponses. »

« Et tu les lui donnes ? » demandai-je.

« Non. Je lui explique. »

Je souris.

« Quoi ? »

« Rien. »

« Tu fais cette tête quand tu penses un truc de mère. »

Caroline rit.

Au bout d’une demi-heure, l’employée revint nous dire que Dorothy était réveillée. Justin se leva si vite que le banc grinça. Il récupéra l’album avec les deux mains et entra le premier, puis ralentit dans le couloir. À chaque visite, il semblait apprendre à ne plus arriver auprès de Dorothy avec l’énergie d’un garçon qui entre dans une cuisine familière.

Dorothy était assise près de la fenêtre. Ses cheveux avaient été coiffés en arrière et elle portait le cardigan gris que Justin avait ajouté à sa première liste d’objets familiers. Elle regarda Caroline, me regarda, puis s’arrêta sur Justin.

« Bonjour », dit-elle.

Pas de reconnaissance immédiate.

Justin inspira.

« Bonjour. Moi, c’est Justin. »

Il l’avait fait exactement comme je le lui avais conseillé la première fois qu’il m’avait demandé ce qui arriverait si elle oubliait son visage. Sans accusation. Sans « Vous ne vous souvenez pas ? » Il se présenta simplement.

Dorothy l’examina.

« Justin. »

« Oui. »

« Je connais un Justin ? »

« Un peu. »

Elle fronça les sourcils.

« On ne connaît pas quelqu’un “un peu”. »

« Alors oui. »

« Voilà qui est plus clair. »

Il sourit et posa l’album sur ses genoux.

« On vous a fait quelque chose. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’on avait beaucoup de photos. »

Dorothy regarda Caroline.

« Elle garde tout. »

Caroline ouvrit de grands yeux.

« C’est toi qui gardes tout ! »

Dorothy eut un petit sourire victorieux.

« Alors elle tient ça de moi. »

Cette phrase fit rire Caroline si brusquement qu’elle dut s’essuyer les yeux. La mémoire de Dorothy pouvait perdre les noms, déplacer les dates, ressusciter une conversation ancienne au milieu d’une journée présente. Pourtant, certaines façons d’être restaient intactes, cachées derrière le désordre.

Justin ouvrit l’album.

La première page montrait la maison bleue.

Dorothy posa sa main sur la feuille plastique.

« C’est chez moi. »

« Oui. »

Elle regarda la photo longtemps.

« Qui habite là maintenant ? »

Caroline répondit prudemment : « Personne pour le moment. »

Dorothy hocha la tête.

« Il faut surveiller le toit. La gouttière derrière se bouche quand il y a beaucoup de feuilles. »

Justin se pencha.

« Je l’ai vue. Elle est juste au-dessus du coin de la terrasse. »

Dorothy tourna la tête vers lui.

« Tu es déjà allé chez moi ? »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Une seconde d’hésitation.

« Je tondais la pelouse. »

Son regard changea légèrement.

« Ah. »

Elle se concentra.

« Le garçon de la pelouse. »

Justin sourit.

« Oui. »

Elle toucha sa manche.

« Je savais bien que je te connaissais. »

Ils tournèrent les pages lentement. Sur certaines, Dorothy réagissait immédiatement. Harold. Caroline enfant. Une vieille voiture rouge. Sur d’autres, elle demeurait silencieuse ou posait des questions auxquelles même Caroline ne pouvait pas répondre. Justin n’essaya pas de transformer chaque blanc en réussite.

Quand ils arrivèrent à la photographie de la tasse aux oiseaux, Dorothy regarda la véritable tasse sur la table.

« C’est idiot de mettre une photo d’un objet qui est juste là. »

Justin cligna des yeux.

« On peut l’enlever. »

« Non. Si on casse la tasse, on aura la photo. »

« D’accord. »

La logique était irréfutable.

La page du romarin produisit un effet plus discret. Dorothy lut la phrase écrite par Justin, puis leva les yeux vers la fenêtre. « Il est dehors ? » « Oui. » « Celui de ma cuisine ? » « Une partie. » « Pourquoi seulement une partie ? » Justin lança vers moi un regard très bref. « Parce qu’il était trop grand pour tout déplacer sans l’abîmer. »

« Bonne décision », répondit-elle.

Il se détendit.

Puis vint le rosier.

La photographie ancienne d’Harold et Dorothy apparaissait à gauche ; à droite, une image récente du plant installé sous la fenêtre.

Dorothy resta immobile.

Justin ne parla pas.

Caroline non plus.

Au bout d’un moment, Dorothy posa son index sur le jeune visage d’Harold.

« Il avait creusé le trou trop petit. »

Justin éclata de rire.

« Vous me l’avez déjà raconté. »

Dorothy le regarda sévèrement.

« Alors pourquoi tu ris encore ? »

« Parce que c’est toujours drôle. »

Elle accepta cette explication.

La suite de l’album fut plus difficile. Une photo de Noël sembla troubler Dorothy. Elle demanda pourquoi sa sœur n’était pas venue, alors que Caroline m’avait expliqué quelques jours auparavant qu’elle était morte depuis longtemps. Caroline répondit doucement sans corriger brutalement. Dorothy posa la même question cinq minutes plus tard.

Justin observait.

Je craignais que cela ne lui fasse mal après les moments heureux des pages précédentes, mais son visage resta calme. Il avait compris que l’album n’était pas un interrupteur. Il ne ramenait pas la mémoire lorsqu’on l’ouvrait. Il offrait des points d’accroche, parfois solides, parfois inutiles.

Lorsque Dorothy atteignit la photo de Justin avec la tondeuse, elle lut lentement la légende.

JUSTIN — LE GARÇON DE LA PELOUSE.

Elle regarda la photo.

Puis le garçon assis à côté d’elle.

« C’est toi ? »

« Oui. »

« Tu étais plus petit. »

La photographie datait de quelques semaines.

Justin ouvrit la bouche, hésita, puis répondit :

« J’ai beaucoup grandi. »

Je dus me mordre la lèvre pour ne pas rire.

Dorothy acquiesça avec sérieux.

« Ça arrive à ton âge. »

Il ne la corrigea pas.

À la dernière page, elle lut la phrase écrite en petites lettres : ON PEUT AJOUTER LA SUITE.

Elle passa un doigt dessus.

« Qui a écrit ça ? »

« Moi. »

« Pourquoi ? »

Justin réfléchit.

« Parce qu’on aura peut-être d’autres photos. »

Dorothy sembla satisfaite.

« Alors il faut laisser de la place. »

« C’est ce qu’on a fait. »

Elle referma l’album.

« Bien. »

Nous pensions avoir terminé.

Puis elle le rouvrit à la dernière page.

« Il faut mettre quelque chose aujourd’hui. »

Justin pencha la tête.

« Comme quoi ? »

Dorothy regarda la fenêtre.

« Les fleurs. Elles sont là aujourd’hui. »

Caroline sortit son téléphone.

Quelques minutes plus tard, nous étions tous dehors. Dorothy refusa qu’on la place devant les plantes « comme une statue de jardin ». Elle s’assit plutôt sur le banc. Justin resta debout à côté du romarin. Au dernier moment, Dorothy lui fit signe.

« Viens ici. »

Il s’approcha.

« Plus près. On ne va pas faire une photo avec trois mètres entre nous. »

Il s’assit à côté d’elle.

Caroline prit la photographie.

Aucun d’eux ne regardait parfaitement l’objectif. Justin avait les mains sales parce qu’il venait de vérifier la terre du rosier. Dorothy tenait une branche de romarin entre deux doigts. C’était précisément pour cela que l’image fonctionnait.

Nous l’imprimâmes le soir même.

Justin écrivit sous la photo : DOROTHY ET JUSTIN — LE JARDIN À LA NOUVELLE MAISON.

Puis il barra « nouvelle ».

Je l’ai regardé.

« Pourquoi ? »

Il réfléchit.

« Ça fait comme si l’autre comptait plus. »

Il recommença sur une feuille propre.

DOROTHY ET JUSTIN — LE JARDIN SOUS LA FENÊTRE.

C’était mieux.

Pendant ce temps, le projet d’entraide du quartier prit une forme beaucoup plus modeste que ce que les adultes avaient d’abord imaginé. Trois familles acceptèrent de coordonner les demandes. Les jeunes ne recevraient jamais les coordonnées d’une personne sans que leurs parents les aient. Chaque visite serait connue d’un adulte. Et surtout, personne ne devait transformer l’histoire de Dorothy en prétexte pour observer ou juger la santé d’un voisin.

Justin participa à une seule réunion.

Au bout de quarante minutes, il se pencha vers moi.

« Ils parlent beaucoup pour dire qu’on peut tondre des pelouses. »

« Bienvenue dans les réunions. »

« Je veux plus jamais être adulte. »

« Mauvaise nouvelle. »

Il soupira.

Malgré ses plaintes, il intervint lorsqu’un responsable proposa de publier des photos des adolescents bénévoles. « Seulement si tout le monde est d’accord », dit-il. L’homme répondit que c’était évident. Justin secoua la tête. « Non, ça l’était pas la dernière fois. » Mme Patterson, assise au fond de la salle, leva une main. « Il a raison. » Puis elle lui adressa un sourire d’excuse.

À la fin, aucun grand programme spectaculaire ne naquit de la liste du policier. Juste quelques voisins mieux organisés. Mason et son père s’occupèrent d’un jardin deux rues plus loin. Lila aida Mme Hall à nettoyer ses jardinières. Justin continua parfois à rendre de petits services, mais il ne partait plus sans que nous sachions exactement où il allait.

L’été avait commencé par son indépendance absolue. Il se terminait par quelque chose de moins romanesque et de plus solide : des gens qui savaient ce que faisaient les autres.

Le vendredi suivant, en préparant son sac d’école, Justin posa la copie de la vieille photographie du rosier dans un petit cadre sur son bureau. À côté se trouvait désormais la photo prise devant la résidence.

Deux images.

Un même rosier.

Deux maisons.

Entre les deux, tout ce que cet été avait changé.

Il resta un moment devant les cadres.

Puis il attrapa son cahier de sciences.

« J’ai un contrôle lundi », dit-il.

Je souris.

« Enfin un problème normal. »

Il leva les yeux.

« Tu dis ça parce que t’as pas vu le chapitre. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 15 : Le dernier samedi de l’été, Justin a laissé la tondeuse au garage et m’a montré ce qu’il avait réellement choisi de continuer

Story Parts

Deux voitures de police devant chez nous, et une question sur Justin qui a transformé ma fierté en peur

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