Pendant tout le trajet du retour, l’enveloppe est restée dans mon sac.
Justin n’en savait rien.
Caroline m’avait demandé de réfléchir avant de la lui montrer, et j’avais accepté uniquement parce que je comprenais sa peur. Dorothy avait écrit des notes pour compenser ce qu’elle oubliait. Certaines étaient fiables. D’autres répétaient des choses anciennes ou mélangeaient les époques.
Le mot JUSTIN sur une enveloppe ne nous disait pas dans quel état d’esprit elle se trouvait lorsqu’elle l’avait préparée.
Dave m’a demandé ce qui me préoccupait dès que nous avons franchi la porte.
Justin était monté déposer ses affaires.
J’ai sorti l’enveloppe.
« Caroline a trouvé ça. »
Dave l’a prise sans l’ouvrir.
« Pour lui ? »
« Oui. »
Je lui ai montré la liste.
Il a lu la phrase au bas de la page.
NE PAS OUBLIER DE LUI DONNER QUELQUE CHOSE.
« Quelque chose ? »
« C’est tout ce qu’on sait. »
Il m’a rendu l’enveloppe.
« Et pourquoi on ne lui donne pas ? »
« Parce que Caroline ne sait pas si Dorothy avait vraiment l’intention de donner quoi que ce soit, ou si c’était une pensée confuse. »
Dave a réfléchi.
« L’enveloppe est fermée ? »
« Oui. »
« Son nom est dessus ? »
« Oui. »
« Alors elle voulait au moins qu’il l’ait. »
La logique ressemblait tellement à celle de Justin que j’ai souri malgré moi.
« Tu sais que notre fils tient ça de toi ? »
« Mes meilleures qualités. »
« Surtout l’entêtement. »
« Qualité sous-estimée. »
Nous avons attendu le soir.
Pas parce que nous voulions organiser une scène, mais parce que je ne voulais pas lui tendre l’enveloppe entre deux devoirs et une pizza surgelée.
Après le dîner, je l’ai appelée au salon.
Il est arrivé avec son cahier de maths.
« Si c’est pour ma chambre, j’allais la ranger. »
« Ce n’est pas pour ta chambre. »
« Les chaussures du couloir ? »
« Non. »
« Alors je suis innocent. »
Je lui ai montré l’enveloppe.
Son expression a changé immédiatement en voyant son prénom.
« C’est quoi ? »
« Caroline l’a trouvée dans le dossier vert de Dorothy. »
Il a posé son cahier.
« Elle l’a écrite ? »
« Oui. »
« Pour moi ? »
« Ton nom est dessus. »
Il s’est assis.
Je lui ai expliqué ce que Caroline avait trouvé avec : la liste, les noms anciens, la phrase indiquant qu’elle ne devait pas oublier de lui donner quelque chose.
Justin a regardé l’enveloppe.
« Vous l’avez ouverte ? »
« Non. »
« Caroline non plus ? »
« Non. »
Il tendit la main, puis s’arrêta avant de la toucher.
« Dorothy sait que je l’ai ? »
« Non. »
Cette réponse semblait le déranger davantage que tout le reste.
« Alors peut-être qu’il faut lui demander. »
Dave s’est penché en avant.
« C’est une possibilité. »
Justin prit enfin l’enveloppe.
Il la retourna.
Le rabat était toujours collé.
Aucune date.
Aucun autre mot.
« Si elle dit qu’elle sait pas ce que c’est ? »
« Ce sera possible », ai-je répondu.
« Et si elle dit de l’ouvrir ? »
« Alors tu décideras. »
Il la posa sur ses genoux.
« Et si elle dit que c’est pas pour moi ? »
Personne n’a répondu.
Il a soufflé.
« Les adultes disent toujours qu’il faut demander, mais quand on demande, parfois ça rend juste les choses plus compliquées. »
« C’est vrai », a dit Dave.
Justin leva les yeux.
« T’es pas censé dire que j’ai raison sur ça. »
« Je garde mes surprises pour les moments importants. »
L’enveloppe resta fermée.
Le lendemain, Justin l’emporta avec lui à l’école dans la poche intérieure de son sac, puis me la rendit au retour.
« Pourquoi tu l’as prise ? »
« Je sais pas. »
« Et pourquoi tu me la rends ? »
« Parce que Mason fouille toujours dans mon sac pour voler mes chewing-gums. »
« Belle amitié. »
« Il demande après. »
« Ce n’est pas comme ça que fonctionne la permission. »
« Je lui ai déjà expliqué. »
L’enveloppe passa deux jours dans le tiroir de la cuisine.
Chaque fois que Justin le traversait, son regard s’y attardait.
Il aurait pu l’ouvrir.
Personne ne l’en aurait empêché.
Mais il ne le fit pas.
Mercredi soir, Caroline appela.
Dorothy avait eu une journée difficile. Elle s’était réveillée persuadée qu’elle devait rentrer préparer le dîner pour son mari, mort depuis plusieurs années.
Justin entendit la conversation.
Quand j’eus raccroché, il demanda :
« Samedi, on peut toujours la voir ? »
« Caroline pense que oui. »
« J’apporte l’enveloppe. »
Il le dit comme une décision enfin prise.
Samedi, Dorothy se trouvait dans sa chambre.
La tasse avec les oiseaux était posée près du fauteuil.
Ses vieux rideaux avaient été installés la veille. Ils ne convenaient pas parfaitement à la fenêtre plus étroite, mais Caroline avait trouvé une façon de les arranger.
Sur la commode se trouvait une photo de Dorothy avec son mari.
Le parterre était visible derrière la vitre.
Les marguerites s’étaient redressées.
Justin l’a remarqué immédiatement.
« Elles vont mieux. »
Dorothy a suivi son regard.
« Qu’est-ce qui va mieux ? »
« Les marguerites. »
Elle les a observées.
« Elles sont à moi ? »
« Oui. »
« Elles ressemblent à celles que j’avais chez moi. »
Justin s’est assis.
« Ce sont celles que vous aviez chez vous. »
Dorothy a regardé dehors pendant plusieurs secondes.
« Ah. »
Il a sorti l’enveloppe.
« J’ai quelque chose à vous demander. »
Dorothy a tourné la tête.
« Pourquoi les enfants commencent toujours les problèmes comme ça ? »
Justin a souri malgré sa nervosité.
« Caroline a trouvé ça dans votre dossier vert. »
Il lui a montré l’enveloppe sans la lui donner immédiatement.
Dorothy a regardé son propre écriture.
Ses sourcils se sont rapprochés.
« C’est mon écriture. »
« Oui. »
« Pourquoi ton nom est dessus ? »
Voilà.
La question que Justin craignait.
Il prit une inspiration.
« Je ne sais pas. »
Dorothy tendit la main.
Il lui remit l’enveloppe.
Elle la retourna.
Examina le rabat.
Regarda de nouveau son prénom écrit dessus.
« Je t’ai donné ça ? »
« Non. Caroline l’a trouvé. »
« Alors pourquoi l’as-tu ? »
« Parce qu’elle pensait que c’était pour moi. »
Dorothy sembla irritée.
« Si ton nom est dessus, évidemment que c’est pour toi. »
Justin me regarda.
Je haussai très légèrement les épaules.
Il revint vers Dorothy.
« Vous voulez que je l’ouvre ? »
« Pourquoi tu ne l’as pas déjà fait ? »
« Je voulais vous demander. »
Dorothy le fixa un moment.
Puis elle eut un mouvement de tête approbateur.
« Au moins, ta mère t’a appris quelque chose. »
« Plusieurs trucs, en fait. »
« Elle dit ça aussi, j’imagine. »
J’ai failli intervenir.
Justin sourit.
Puis il glissa un doigt sous le rabat.
L’enveloppe contenait une feuille pliée et un petit morceau de papier plus rigide.
Il sortit d’abord la feuille.
L’écriture était plus stable que sur certaines notes du réfrigérateur, ce qui me fit penser qu’elle avait peut-être été écrite plusieurs semaines auparavant.
Justin commença à lire en silence.
Son visage changea.
« Quoi ? » demanda Dorothy.
Il leva les yeux.
« C’est une lettre. »
« Je vois bien que c’est une lettre. Lis. »
Justin hésita.
« À voix haute ? »
« Je ne t’ai pas demandé de la chanter. »
Alors il lut.
La lettre était courte.
Dorothy y écrivait qu’un garçon du quartier venait tondre son jardin sans accepter d’argent, qu’il vérifiait sa boîte aux lettres, l’aidait lorsqu’elle ne retrouvait plus quelque chose et ne la traitait jamais « comme une pauvre vieille femme incapable ».
Justin s’arrêta à cette phrase.
Dorothy fronça les sourcils.
« J’ai écrit ça ? »
« Oui. »
« C’est assez bien tourné. »
Il continua.
Elle écrivait qu’elle savait que sa mémoire lui jouait parfois des tours.
La pièce devint silencieuse.
Justin releva les yeux.
Dorothy ne plaisantait plus.
« Continue », dit-elle.
Il reprit.
Dorothy avait ajouté qu’elle ne savait pas combien de temps elle se souviendrait du nom de Justin, mais qu’elle voulait laisser une preuve qu’à un moment où les journées commençaient à lui échapper, il avait rendu certaines d’entre elles plus faciles.
Justin ne put pas lire la dernière ligne immédiatement.
Je voyais sa gorge bouger.
Dave posa une main sur mon bras.
Finalement, Justin termina.
Dorothy y demandait simplement qu’on lui donne le petit objet joint dans l’enveloppe.
Justin prit le morceau de papier rigide.
Ce n’était pas de l’argent.
C’était une petite photographie ancienne.
On y voyait Dorothy beaucoup plus jeune, debout devant la même maison bleue, aux côtés d’un homme que je reconnus comme son mari grâce aux photos de sa chambre.
Entre eux se trouvait un rosier tout juste planté.
Au dos, Dorothy avait écrit une date et quelques mots.
Justin les lut.
« Premier été du rosier. »
Dorothy tendit la main.
« Montre-moi. »
Il lui donna la photo.
Elle la regarda longtemps.
Puis ses doigts se mirent à trembler légèrement.
« C’est Harold. »
Caroline, debout près de la porte, porta une main à son visage.
Dorothy toucha l’image de son mari.
« Il détestait jardiner. »
Elle eut un petit rire.
« Il a creusé ce trou beaucoup trop petit. J’ai dû tout recommencer après. »
Justin la regardait.
« C’est le rosier qu’on a mis dehors ? »
Dorothy tourna les yeux vers la fenêtre.
« Le rosier ? »
Il montra le parterre.
« Celui-là. »
Elle fixa la plante.
Pendant quelques secondes, je crus que le lien allait se perdre avant d’avoir eu le temps de se former.
Puis Dorothy posa la photographie contre sa poitrine.
« Oui », dit-elle.
Un seul mot.
Mais cette fois, il contenait tout.
Justin regarda la photo.
« Vous voulez la garder ici ? »
Dorothy lui lança un regard presque indigné.
« Elle est pour toi. »
Il secoua immédiatement la tête.
« Mais c’est une photo de vous et de votre mari. »
« Je sais parfaitement qui est sur ma propre photographie. »
« Alors gardez-la. »
« Je l’ai mise dans une enveloppe avec ton nom. »
« Vous pouvez changer d’avis. »
Dorothy le fixa.
Je crus qu’elle allait se fâcher.
Au lieu de cela, elle demanda :
« Pourquoi tu n’en veux pas ? »
Justin regarda le rosier dehors.
« J’en veux. Mais je pense que vous en avez plus besoin. »
La réponse resta entre eux.
Dorothy baissa les yeux vers la photo.
Puis elle dit :
« Fais-en une copie. »
Justin cligna des yeux.
« Quoi ? »
« Les machines savent faire ça maintenant, non ? »
« Oui. »
« Alors fais une copie. Une pour moi, une pour toi. C’est pas compliqué. »
Justin sourit.
« D’accord. »
Dorothy lui tendit de nouveau la photo.
« Et ne la perds pas. »
« Je vais pas la perdre. »
« Tu as douze ans. Tu vas perdre quelque chose. »
« Pas ça. »
Elle sembla satisfaite.
Nous sommes restés encore presque une heure.
Lorsque nous sommes partis, la photographie était soigneusement rangée dans une pochette rigide que Caroline avait trouvée.
Dans le couloir, Justin marchait devant moi.
Puis il s’est arrêté.
« Maman ? »
« Oui ? »
« Elle savait. »
« Quoi ? »
« Avant les policiers. Avant qu’on lui dise qu’elle pouvait plus rester seule. Elle savait déjà qu’elle oubliait. »
Je n’ai pas répondu immédiatement.
La lettre le prouvait.
Au moins parfois, Dorothy avait compris ce qui lui arrivait.
Justin regarda la petite pochette dans sa main.
« Et elle a écrit ça parce qu’elle savait qu’un jour elle oublierait peut-être pourquoi elle voulait me la donner. »
« C’est possible. »
Il resta silencieux.
Puis son visage prit l’expression que je connaissais désormais trop bien.
Celle d’un problème devenu action.
« Alors il faut faire une autre chose. »
« Quoi encore ? »
Il leva la photographie.
« Si les notes l’aidaient à se rappeler sa maison, on peut faire mieux que des notes. »
Je l’ai regardé.
« Justin… »
Il était déjà en train de réfléchir.
« Des photos. Avec les noms. Les plantes. Sa cuisine. La tasse. Caroline. Vous pourriez imprimer tout ça. Pas pour lui faire passer un test. Juste pour qu’elle ait quelque chose quand elle cherche. »
Caroline, qui nous avait rejoints, s’est arrêtée.
« Un album », a-t-elle murmuré.
Justin hocha la tête.
« Oui. »
Elle regarda la porte de la chambre de Dorothy.
Puis la photographie dans sa main.
« J’ai des cartons entiers chez moi. »
« Alors on peut commencer aujourd’hui. »
Je savais qu’il était inutile de lui rappeler ses devoirs à cet instant.
Parce que, pour la première fois, son idée ne consistait pas à devenir indispensable à Dorothy.
Elle consistait à lui construire quelque chose qui resterait même lorsqu’il ne serait pas là.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : En construisant l’album de Dorothy, Justin découvrit que préserver une mémoire ne consistait pas à forcer quelqu’un à se souvenir
Deux voitures de police devant chez nous, et une question sur Justin qui a transformé ma fierté en peur
Part 12 of 15
