J’ai cru pendant une seconde que Véronique avait confondu les noms.
« Paul Renard a un fils ? »
« Oui. »
Sophie la regardait fixement.
« Il n’a jamais parlé d’un fils. »
« Ils sont brouillés depuis longtemps. »
« Et Antoine serait aussi un fils biologique de Victor Lemaire ? »
Véronique acquiesça.
« Sa mère avait été patiente de la clinique. Paul ne l’a appris que bien plus tard. »
Je sentis immédiatement la complexité du lien.
Paul avait élevé comme son fils l’enfant biologique de Victor.
Exactement comme mon père m’avait élevé.
La répétition était presque grotesque.
« Paul le sait maintenant ? »
« Oui. Depuis une dizaine d’années. »
« Antoine aussi ? »
« Oui. »
« Et pourquoi a-t-il fouillé chez Sophie ? »
Véronique hésita.
« Parce qu’il cherche depuis des années à récupérer tous les documents concernant Victor. »
« Pour quoi faire ? »
« Les détruire. »
Le mot tomba simplement.
Mon père s’avança.
« Pourquoi voudrait-il effacer les preuves de ce que cet homme a fait ? »
Véronique répondit :
« Parce qu’il considère que la vérité ne ferait que ruiner la vie d’innocents. »
Je ris sans humour.
« Il devrait rencontrer ma famille. Ils pourraient créer une association. »
Ma grand-mère baissa les yeux.
Véronique poursuivit :
« Antoine a découvert son origine à vingt-neuf ans. Il avait une femme, deux enfants, un père qu’il adorait. La révélation l’a détruit pendant un temps. Il en a conclu que personne ne devrait subir ce qu’il avait subi. »
« Alors il a décidé pour tout le monde. »
« Oui. »
« Comme vous tous. »
Elle ne contesta pas.
Sophie sortit son téléphone.
« Paul doit savoir que son fils est mêlé à ça. »
« Attends », dit Véronique.
« Pourquoi ? »
« Parce que Paul est très malade. »
« Ce n’est pas une raison pour lui mentir. »
Véronique ferma les yeux.
« Non. »
Ce simple mot me surprit.
Peut-être commençait-elle enfin à comprendre ce que toutes ces protections avaient produit.
Sophie appela la résidence.
Personne ne répondit dans la chambre de Paul.
Elle demanda à parler au personnel.
Quelques secondes plus tard, son visage changea.
« Quand ? »
Nous nous sommes tous tus.
« D’accord. Oui. Merci. »
Elle raccrocha.
« Paul a quitté la résidence il y a environ quarante minutes. »
Je fronçai les sourcils.
« Quitter ? Dans son état ? »
« Un membre de sa famille est venu le chercher. Ils ont signé une sortie temporaire. »
Véronique pâlit.
« Antoine. »
Sophie rappela immédiatement.
Cette fois, elle demanda le nom de la personne venue chercher Paul.
Nous n’avions plus besoin d’attendre la réponse.
« Antoine Renard », dit-elle.
Mon père saisit ses clés.
« Où peut-il l’emmener ? »
Véronique réfléchit.
« Chez Paul, peut-être. Il a encore son ancienne maison. »
« Adresse ? »
Elle nous la donna.
Sophie secoua la tête.
« Je la connais. J’y suis allée quand je suivais les notes de mon père. »
Nous sommes repartis.
Ma grand-mère voulait venir.
Je lui ai dit non.
« Cette fois, tu restes. »
Elle ne protesta pas.
Véronique, elle, est montée avec Sophie.
Marianne et mon père étaient avec moi.
Ma femme conduisait.
Je l’avais vue calme toute la nuit, mais ses mains étaient maintenant crispées sur le volant.
« Tu vas trop vite », lui ai-je dit.
Elle ralentit légèrement.
« Désolée. »
Je compris que tout cela l’atteignait davantage qu’elle ne le montrait.
Je posai une main sur sa cuisse.
« Je suis là. »
Elle eut un sourire bref.
« Normalement, c’est moi qui dois te dire ça aujourd’hui. »
Malgré tout, j’ai souri.
Puis Sophie appela depuis l’autre voiture.
« J’ai trouvé quelque chose sur Antoine. »
Elle parlait en haut-parleur.
« Il a travaillé pendant quinze ans dans la gestion d’archives médicales. »
Je regardai Marianne.
« Donc il sait comment retrouver ou faire disparaître des dossiers. »
« Oui. »
Véronique ajouta :
« C’est aussi lui qui m’a aidée à reconstituer certaines listes au début. »
« Et vous lui avez donné accès à tout ? »
« Pas tout. »
« Suffisamment. »
Elle resta silencieuse.
Nous approchions de la maison de Paul.
Une ancienne ferme rénovée, isolée derrière des arbres.
Une voiture noire était garée devant.
Sophie confirma :
« C’est celle d’Antoine. »
Je sortis avant que ma femme ait complètement coupé le moteur.
Mon père me suivit.
Marianne aussi.
La porte d’entrée était fermée.
J’ai frappé.
Pas de réponse.
Puis une voix faible.
« Entrez. »
Paul.
La porte n’était pas verrouillée.
Nous avons pénétré dans le salon.
Paul était assis dans un fauteuil roulant près de la cheminée.
Un plaid sur les jambes.
Son oxygène portable à côté.
Et derrière lui se tenait un homme d’une cinquantaine d’années.
Grand.
Cheveux courts grisonnants.
Visage fermé.
Antoine.
Il n’avait pas l’air surpris.
« Je me demandais quand vous arriveriez. »
Sophie entra derrière nous.
« Vous êtes venu chez moi cette nuit. »
Antoine la regarda.
« Oui. »
Aucune tentative de nier.
« Pourquoi ? »
« Pour récupérer les cassettes de ton père. »
« En forçant ma porte ? »
« Je n’avais pas l’intention de voler autre chose. »
« C’est censé me rassurer ? »
Paul leva une main.
« Arrêtez. »
Sa voix était faible, mais tout le monde se tut.
Il regarda son fils.
« Tu m’avais dit que tu voulais me ramener chez moi pour parler. »
Antoine répondit :
« C’est vrai. »
« Tu ne m’avais pas dit qu’ils viendraient. »
« Je ne le savais pas. »
Paul regarda vers moi.
« Je suis désolé. »
« Pour quoi ? »
« Pour ne pas avoir parlé d’Antoine. »
Je m’approchai.
« Pourquoi ? »
Paul ferma les yeux.
« Parce qu’il m’avait demandé de ne jamais révéler son origine à personne. »
Antoine intervint.
« C’est mon droit. »
Je le regardai.
« Votre origine, oui. Pas la mienne. »
Il soutint mon regard.
« Ta vérité implique la mienne. Et celle d’autres personnes. »
« Ça n’autorise pas à entrer chez Sophie. »
« Non. »
Il avait au moins la décence de ne pas prétendre.
« Alors pourquoi ? »
Antoine regarda Paul.
« Parce qu’Étienne avait enregistré des conversations qui mentionnent plusieurs noms. Des personnes encore vivantes. Certaines ne savent rien. »
Sophie répondit :
« Et tu veux décider qu’elles ne sauront jamais. »
« Je veux éviter une explosion inutile. »
Je sentis la colère monter.
« Inutile pour qui ? »
« Pour des gens qui ont soixante ans, des enfants, des familles. Qu’est-ce que tu veux faire ? Appeler vingt personnes et leur dire que l’homme qu’elles appelaient papa ne l’était peut-être pas ? »
« Je veux qu’elles aient le choix. »
« Le choix ? »
Antoine eut un rire amer.
« J’ai eu ce choix. Il a détruit mon père. »
Paul le regarda.
« Non. »
Antoine se tourna vers lui.
« Papa… »
« Non. »
Paul redressa légèrement la tête.
« Ce qui m’a détruit, ce n’est pas d’apprendre que Victor était ton père biologique. C’est que tu as cru que cela annulait les trente années où je t’avais élevé. »
Antoine serra les mâchoires.
« Tu ne dormais plus. »
« Parce que je pensais que je t’avais perdu. Pas parce que ton ADN avait changé. »
Antoine détourna les yeux.
Je regardais mon père.
Lui aussi avait entendu.
Nos regards se sont croisés.
Il comprit probablement ce que je pensais.
Je n’avais jamais cessé d’être son fils.
Aucun rapport ne pouvait modifier cela.
Paul reprit :
« Tu as construit toute ta vie adulte autour de la peur de ce que cette vérité t’avait fait. Mais tu n’as jamais demandé si j’aurais préféré ne rien savoir. »
Antoine resta silencieux.
« Est-ce que tu aurais préféré ? » demanda-t-il.
Paul réfléchit.
« J’aurais préféré l’apprendre avec toi. Pas après avoir découvert que tu le savais depuis huit mois et que tu m’évitais. »
Antoine baissa la tête.
Le parallèle me frappa.
Tous ces secrets devenaient corrosifs non seulement par ce qu’ils révélaient, mais par le temps pendant lequel ils étaient gardés.
Sophie s’approcha.
« As-tu pris quelque chose chez moi ? »
Antoine sortit une clé USB de sa poche.
« Une copie. »
« Tu as effacé mes fichiers ? »
« Non. »
« Donne-la-moi. »
Il hésita.
Paul dit :
« Antoine. »
Il lui tendit la clé.
Sophie la prit.
Je demandai :
« As-tu envoyé la lettre anonyme à mon père ? »
« Non. »
« Sais-tu qui l’a fait ? »
« Sophie. »
Elle acquiesça.
« Ça, on le sait. »
« Alors quoi d’autre me cachez-vous ? »
Antoine me regarda.
« J’ai envoyé autre chose. »
« À qui ? »
« À ta grand-mère. »
Mon ventre se serra.
« Quoi ? »
« Une copie du test qui prouvait que Claire n’était pas ta mère génétique. »
Marianne se figea.
« Quand ? »
« Il y a six semaines. »
Je pensai à l’enveloppe qu’elle avait conservée dans son sac.
« Pourquoi ? »
« Je voulais qu’elle comprenne que les vieux dossiers ressortaient. Je voulais qu’elle arrête de contacter Véronique et Paul. »
Véronique intervint :
« C’est toi qui l’as effrayée. »
« Oui. »
« Elle est venue chez Paul ensuite. »
« Je sais. »
Paul ferma les yeux.
« Tu as lancé tout ça. »
Antoine répondit :
« Je voulais empêcher l’histoire de sortir. »
« Tu as fait l’inverse », dis-je.
Il me regarda.
« Je sais. »
J’avais presque envie de rire devant cette mécanique absurde.
Chaque personne qui avait essayé de protéger le secret l’avait rapproché de la surface.
Je demandai :
« Tu connaissais ma véritable filiation avant moi ? »
Antoine acquiesça.
« Depuis environ deux ans. »
« Deux ans ? »
Mon père fit un pas.
« Comment ? »
« Les dossiers de Véronique. Le profil ADN de Victor avait été conservé dans des archives judiciaires à la suite d’une procédure ancienne. J’ai comparé certaines données. »
« Sans consentement ? » demanda ma femme.
Antoine la regarda.
« Oui. »
Elle répondit sèchement :
« Cette famille a vraiment une passion pour tester les gens sans leur demander. »
Personne ne la contredit.
« Pourquoi ne m’avoir rien dit ? »
Antoine répondit :
« Parce que tu semblais heureux. »
Je fermai les yeux.
Encore cette phrase.
Toujours.
Heureux.
Comme si le bonheur était un objet fragile qu’on devait protéger de la vérité en le posant sur une étagère.
« Vous ne savez rien de mon bonheur », ai-je dit.
Antoine resta silencieux.
Paul toussa longuement.
Puis il fit signe à Sophie.
« Dans le bureau. Tiroir du bas. »
Elle le regarda.
« Quoi ? »
« Va chercher la chemise bleue. »
Sophie disparut dans le couloir.
Elle revint avec un dossier.
Paul me le tendit.
« C’est la raison pour laquelle Antoine voulait me parler aujourd’hui. »
Je l’ouvris.
Des photocopies.
Des rapports.
Puis une lettre signée d’Étienne.
Adressée à Paul.
La date était trois jours avant son accident.
Je lus.
Étienne écrivait qu’il avait enfin compris pourquoi Victor Lemaire avait accepté de rencontrer Marc Delcourt des années auparavant.
Victor ne s’était pas contenté d’utiliser son propre prélèvement.
Il avait aussi recherché certaines caractéristiques génétiques chez les femmes et les hommes qu’il sélectionnait.
Il parlait dans ses notes de « compatibilité », de « correction de risque », de « lignées favorables ».
Je sentis un frisson.
« Il choisissait. »
Véronique baissa les yeux.
« Oui. »
« Pas seulement au hasard. »
« Non. »
Marianne pâlit.
« Il m’a choisie. »
Véronique répondit :
« Probablement. »
Je continuai la lettre.
Étienne pensait que Victor avait utilisé les informations familiales collectées par ma grand-mère.
Maladies.
Antécédents.
Liens de parenté.
Mon histoire n’était donc pas seulement le résultat d’un abus médical opportuniste.
Elle pouvait avoir été planifiée.
Je levai les yeux vers Véronique.
« Pourquoi Marianne ? »
Elle secoua la tête.
« Je ne sais pas exactement. »
Paul murmura :
« Moi, si. »
Tout le monde se tourna vers lui.
Il respirait difficilement.
« Victor me l’a dit une fois. Il avait bu. C’était après une conférence. »
« Quoi ? »
Paul regarda Marianne.
« Il disait que tu avais “la bonne combinaison”. »
Elle eut un mouvement de recul.
« Quelle combinaison ? »
« Aucun antécédent sérieux connu. Bonne fertilité. Intelligence au-dessus de la moyenne d’après ses propres critères. Et… »
Il hésita.
« Et quoi ? »
« Un lien biologique avec Marc Delcourt. »
Je fronçai les sourcils.
« Pourquoi Marc comptait-il ? »
Paul ferma les yeux.
« Parce que Victor connaissait Marc depuis bien avant la clinique. »
Véronique pâlit.
« Paul… »
« Ça suffit. »
Il regarda son fils.
Puis moi.
« Marc Delcourt n’était pas seulement un patient de Victor. »
Antoine devint livide.
Il savait.
Je le vis immédiatement.
« Dis-le », ordonnai-je.
Paul murmura :
« Marc était leur père. »
Je restai immobile.
« Leur ? »
Il regarda Véronique.
« Le père de Victor et de Véronique. »
Personne ne respira.
Marianne porta sa main à sa bouche.
Je sentis ma tête se vider.
Marc Delcourt.
Père de Claire.
Père d’Étienne.
Père de Marianne.
Père d’Hélène.
Et, selon Paul, père également de Victor Lemaire.
Cela signifiait que Victor et Marianne partageaient le même père biologique.
Victor avait utilisé son propre prélèvement avec l’ovocyte de sa demi-sœur.
Je m’assis.
Personne ne parlait.
Paul continua d’une voix faible :
« Victor ne le savait pas au moment de ta conception. »
J’ai levé les yeux.
« Quand l’a-t-il appris ? »
« Des années plus tard. »
« Et alors ? »
Paul regarda le dossier.
« C’est ce qui a commencé à le détruire. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Le dernier lien entre Victor et Marc a révélé pourquoi deux hommes étaient morts, et pourquoi Claire avait fixé mon mariage comme ultime échéance
Au milieu de ma nuit de noces, une silhouette inconnue a traversé notre maison et s’est arrêtée devant la porte de mon père
Part 11 of 18
