Le mardi suivant, Molly arriva vingt-sept minutes en avance.
Elle passa les dix premières assise dans sa voiture, ce qui ramenait officiellement son avance à dix-sept minutes et lui permit de prétendre qu’elle n’avait pas été nerveuse.
À travers le pare-brise, elle observait l’entrée du restaurant.
Il n’y avait aucune raison d’avoir peur.
Elle connaissait Alaric. Elle avait rencontré Nina. Marco savait qui elle était. Elle disposait d’un bureau où elle pourrait travailler une grande partie de l’après-midi.
Et pourtant, ses mains étaient moites.
La phrase de la lettre se trouvait dans son sac.
Elle l’avait emportée sans décider consciemment de le faire.
À treize heures quarante-trois, Molly sortit enfin de la voiture.
Marco la salua dès qu’elle entra. « Premier jour ! »
« Si tu cries plus fort, les gens dans la rue pourront aussi célébrer. »
Il baissa la voix avec un sourire. « Premier jour. »
« Beaucoup mieux. »
Nina l’attendait au bureau avec un carnet neuf, un mot de passe temporaire et une pile de documents assez haute pour décourager une personne moins habituée à l’administration.
Molly regarda la pile.
« Tu essaies de me faire fuir avant le déjeuner ? »
« Ce sont seulement les dossiers urgents. »
« Je retire ma question. Tu essaies de me tuer. »
Pendant la première heure, le travail lui fit oublier presque tout le reste.
Les habitudes acquises durant des décennies revinrent avec une facilité surprenante. Elle classa les factures par fournisseur, repéra une réservation de groupe saisie deux fois et découvrit qu’Alaric payait depuis plusieurs mois un abonnement à un service qu’il n’utilisait plus.
Elle l’appela dans le bureau.
« Quoi encore ? » demanda-t-il en apparaissant avec une cuillère à la main.
« Tu paies quarante-neuf dollars par mois pour ça. »
Elle lui montra l’écran.
« C’est quoi ? »
Molly le fixa.
« Tu ne sais même pas ? »
« Ça ne répond pas à ma question. »
« Un logiciel de planification que personne ici n’utilise. »
« Ah. »
« Depuis onze mois. »
Alaric calcula mentalement, grimaça et posa la cuillère.
« Nina n’a jamais vu ça ? »
Depuis le couloir, la voix de Nina répondit : « Ne me mêle pas à tes mauvaises décisions. »
Molly éclata de rire.
À quinze heures, elle avait oublié de regarder l’heure.
Ce fut Alaric qui lui apporta un café.
« Pause. »
« Je travaille. »
« C’est justement ce qui rend les pauses pertinentes. »
« Tu vas regretter de m’avoir embauchée. »
« Je commence déjà. »
Elle accepta le café.
Ils s’installèrent à une petite table près de la cuisine. Le restaurant était calme entre le déjeuner et le dîner.
« Alors ? » demanda Alaric.
« Alors quoi ? »
« Tu comptes vraiment utiliser cette réponse jusqu’à ta mort ? »
« Si elle continue de t’agacer, oui. »
Il sourit. « Comment tu te sens ? »
Molly regarda autour d’elle.
« Bien. »
Elle attendit elle-même la suite, comme si le mot devait forcément être corrigé.
« Vraiment bien, en fait. »
Alaric hocha la tête.
« N’aie pas l’air trop satisfait. »
« Je suis naturellement rayonnant. »
« Tu as de la farine sur la joue. »
Il essuya le mauvais côté.
Molly lui indiqua l’autre en riant.
La porte d’entrée s’ouvrit.
Une clochette tinta.
Molly tourna machinalement la tête.
Deux femmes entrèrent.
Son rire disparut.
La première portait un manteau gris et tenait son téléphone à la main.
La seconde marchait un pas derrière elle.
Molly reconnut immédiatement la femme qui l’avait insultée la semaine précédente.
Son corps réagit avant sa pensée.
Son estomac se contracta. Sa main se referma autour de la tasse. La salle sembla devenir plus petite.
Alaric suivit son regard.
Son expression changea.
« Tu veux que je m’en occupe ? »
Molly ne répondit pas.
La femme près de l’entrée les avait vues.
Elle s’arrêta.
Sa compagne aussi.
Pendant quelques secondes, les quatre personnes restèrent prises dans une immobilité étrange.
Puis la cliente parla à Marco.
« Est-ce qu’Alaric est disponible ? »
Molly posa sa tasse.
« Je peux aller dans le bureau », murmura-t-elle.
Alaric tourna la tête vers elle. « Tu peux. »
Elle sentit une pointe d’agacement.
« C’est tout ? »
« Tu m’as appris la semaine dernière que tu n’avais pas besoin que je décide pour toi. Si tu veux aller au bureau, vas-y. Si tu veux rester, reste. »
Molly détesta immédiatement la justesse de cette réponse.
Elle regarda la porte du bureau.
Quelques mètres seulement.
Elle pourrait s’y enfermer, reprendre ses factures et attendre que les deux femmes repartent.
Personne ne la jugerait.
Elle ouvrit son sac.
Ses doigts trouvèrent le papier plié.
Ne laisse pas ta honte choisir à ta place.
Molly ferma les yeux une seconde.
« Je reste. »
Alaric ne sourit pas.
« D’accord. »
Marco conduisit les deux femmes vers eux.
La cliente semblait différente de la dernière fois. Pas transformée miraculeusement, pas brisée par le remords. Simplement moins certaine d’elle-même.
Elle s’arrêta à quelques pas.
« Bonjour. »
Alaric répondit : « Bonjour. »
Molly ne dit rien.
La femme regarda le tablier administratif que Nina lui avait prêté, puis le carnet posé devant elle.
« Vous travaillez ici maintenant ? »
Molly sentit l’ancienne envie de justifier sa présence.
Elle l’étouffa.
« Oui. »
« Je vois. »
Un silence.
La compagne de la femme prit la parole. « Nous ne sommes pas venues manger. Enfin, pas seulement. »
Molly leva les yeux vers elle.
Cette femme s’était excusée avant de partir la semaine précédente. Son visage restait ouvert, embarrassé.
« Elle voulait revenir », ajouta-t-elle.
La première femme se crispa légèrement. « Je peux parler moi-même. »
Sa compagne recula.
Alaric croisa les bras.
« Alors parlez. »
La cliente regarda Molly.
« Je m’appelle Rebecca. »
Molly resta silencieuse.
Rebecca inspira. « J’ai compris après coup que je ne connaissais même pas votre prénom quand je vous ai parlé comme ça. »
« Maintenant vous le connaissez. »
« Oui. Molly. »
Le fait d’entendre son prénom dans sa bouche provoqua une sensation étrange.
Rebecca continua : « Je suis rentrée chez moi très en colère. Contre le restaurant, contre votre fille, contre Alaric, contre tout le monde. »
« Ça ressemble à une soirée agréable », répondit Molly.
La compagne étouffa un rire.
Rebecca regarda le sol. « Puis Laura m’a dit quelque chose. »
La femme à côté d’elle, Laura, baissa les yeux.
« Elle m’a dit que j’avais passé toute la soirée à expliquer pourquoi tout le monde avait mal réagi, sauf moi. »
Molly ne répondit pas.
« J’ai détesté l’entendre. »
« J’imagine. »
Rebecca eut un sourire sans joie. « Oui. »
Alaric resta silencieux.
Rebecca joua avec la lanière de son sac. « Je ne vais pas vous raconter que je suis devenue une autre personne en une semaine. Ce serait faux. »
Cette honnêteté inattendue retint l’attention de Molly.
« Mais je me suis rendu compte que ce que j’avais fait n’était pas une plaisanterie. J’avais voulu être drôle. Je crois. Ou supérieure. Je ne sais même pas. »
Molly la regarda attentivement.
« Je vous ai vue manger ce dessert et j’ai pensé quelque chose de méchant. Puis je l’ai dit. Et lorsque vous avez été blessée, au lieu de reconnaître que c’était moi qui avais mal agi, j’ai essayé de faire passer votre réaction pour le problème. »
Le restaurant était assez vide pour que chaque mot porte.
Molly sentit ses épaules se tendre.
Rebecca poursuivit : « Je suis désolée. Pas parce qu’Alaric m’a demandé de revenir. Il ne l’a pas fait. Pas parce que Laura m’a forcée non plus. Je suis venue parce que vous aviez raison sur une chose. Je ne sais pas combien de temps une phrase peut rester avec quelqu’un. »
Molly regarda le visage de Rebecca.
Elle chercha l’excuse cachée, le « mais », la justification.
Il ne vint pas.
« Merci », dit-elle finalement.
Rebecca parut surprise par la simplicité de la réponse.
« Je ne vous demande pas de me pardonner. »
« C’est bien. »
La phrase sortit plus sèchement que prévu.
Laura regarda Molly avec inquiétude.
Molly poursuivit : « Parce que je ne sais pas encore si je le fais. »
Rebecca hocha la tête.
« Mais je crois que vous êtes sincère. Et je préfère cette conversation à celle de l’autre soir. »
« Moi aussi. »
Un silence plus respirable s’installa.
Alaric décroisa les bras.
« Vous êtes venues pour manger ? »
Rebecca regarda Molly avant de répondre. « Seulement si c’est acceptable. »
Molly fronça les sourcils. « Ce n’est pas mon restaurant. »
« Je sais. Mais… »
Elle comprit.
Rebecca lui demandait indirectement si sa présence serait une nouvelle agression.
Molly réfléchit.
Une part d’elle voulait la voir repartir. Non par vengeance, mais parce que l’inconfort persistait.
Une autre part refusait d’organiser désormais ses journées autour de l’évitement de Rebecca.
« Restez », dit-elle.
Rebecca expira.
« Merci. »
Molly leva un doigt. « Mais si vous commandez le tiramisu après le plat principal, je vais vous juger. »
Laura éclata de rire.
Même Rebecca eut un sourire.
Alaric secoua la tête. « Voilà. Je savais que ce dessert finirait par détruire toutes les conventions sociales. »
Marco installa Rebecca et Laura à une table située de l’autre côté de la salle.
Molly retourna au bureau.
Ses mains tremblaient de nouveau.
Nina le remarqua.
« Ça va ? »
Molly posa le carnet sur le bureau. « Oui. Enfin… presque. »
Nina ne posa pas de questions.
Elle tendit simplement une facture.
« Alors explique-moi pourquoi ce fournisseur pense qu’on lui doit encore trois cents dollars. »
Molly inspira.
Puis elle prit le document.
Le travail reprit.
Une heure plus tard, lorsqu’elle traversa la salle pour apporter un dossier à Alaric, elle passa à proximité de la table de Rebecca.
Elle sentit son corps se préparer à l’impact.
Rien ne se produisit.
Rebecca parlait avec Laura.
Deux assiettes de pâtes se trouvaient devant elles.
Molly continua son chemin.
Cette petite traversée de quelques mètres aurait été invisible pour n’importe qui d’autre.
Pour elle, elle avait le poids d’une décision.
À dix-sept heures, son premier service était terminé.
Molly rangea son carnet.
Alaric entra dans le bureau.
« Toujours deux semaines ? »
Elle lui lança un regard.
« Une semaine et demie. »
« Je voulais seulement vérifier. »
« Sors de mon bureau. »
« C’est mon bureau. »
« Plus pour les quatre prochaines heures de jeudi. »
Il rit et partit.
Molly prit son sac.
La lettre était toujours à l’intérieur.
Elle ne l’avait pas relue.
Cette fois, elle n’en avait pas eu besoin.
Mais lorsqu’elle arriva dans la salle, elle vit Rebecca debout près du comptoir avec une petite boîte à emporter.
Rebecca croisa son regard.
Elle hésita.
Puis elle s’approcha.
« Molly ? »
Molly attendit.
Rebecca leva légèrement la boîte.
« J’ai pris un tiramisu à emporter. »
« Après le repas ? »
« Oui. »
Molly fit mine de réfléchir.
« Vous avez encore du chemin à faire. »
Rebecca sourit.
Puis son expression redevint sérieuse.
« Il y a autre chose que je voulais vous dire. Quelque chose que je n’ai pas dit devant tout le monde. »
Molly sentit son ventre se contracter.
Rebecca baissa la voix.
« La semaine dernière, ce n’était pas la première fois que je faisais une remarque comme celle-là à quelqu’un. »
Le sourire de Molly disparut.
Rebecca serra la boîte entre ses mains.
« Et je crois que je commence seulement à comprendre ce que ça signifie. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : Rebecca revint sur ses anciennes cruautés sans demander d’excuse facile, obligeant Molly à décider ce qu’elle acceptait réellement de lui donner
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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