Le vendredi suivant, Molly arriva au restaurant avec neuf minutes d’avance et entra directement sans rester dans sa voiture. Elle remarqua ce détail seulement après avoir posé son sac dans le bureau. Il y avait quelques mois, neuf minutes auraient été consacrées à observer la salle depuis le trottoir, à mesurer l’espace entre les tables et à prévoir un itinéraire jusqu’à la sortie. Aujourd’hui, elle avait surtout pensé aux factures d’un fournisseur qui refusait obstinément d’envoyer ses relevés dans le bon format.
Nina leva les yeux de son ordinateur. « Tu viens de froncer les sourcils avant même de retirer ton manteau. Mauvais signe. »
« Giovanni Foods m’a encore envoyé trois factures séparées pour une seule livraison. »
« Voilà donc ton grand ennemi. »
Molly accrocha son manteau. « J’ai connu pire. »
La phrase sortit naturellement.
Elle resta suspendue une seconde.
Nina la regarda mais, avec cette délicatesse que Molly avait appris à apprécier, ne fit aucun commentaire.
Molly s’assit et ouvrit le classeur bleu.
Une heure plus tard, Alaric entra dans le bureau avec une enveloppe blanche.
« J’ai besoin de ton aide. »
« Si c’est encore pour retrouver une facture que tu as posée quelque part, ma réponse est non. »
« Ce n’est pas une facture. »
Il déposa l’enveloppe devant elle.
Molly la regarda. « Une amende ? »
« Pourquoi supposes-tu immédiatement que j’ai des problèmes ? »
Nina passa la tête par la porte. « Parce qu’on te connaît. »
Alaric lui lança un regard offensé.
Molly ouvrit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une feuille de réservation imprimée pour le dimanche suivant, jour où le restaurant ouvrait exceptionnellement à midi pour un événement privé.
Nom : Molly Bennett.
Nombre de personnes : 24.
Molly relut deux fois.
« C’est quoi ? »
Alaric croisa les bras.
« Une réservation. »
« Je sais lire. Pourquoi est-ce que mon nom est dessus ? »
« Parce que la réservation est à ton nom. »
Elle leva lentement les yeux. « Alaric. »
Il ne répondit pas.
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
« Pas grand-chose. »
Nina étouffa un rire dans le couloir.
Molly la pointa du doigt. « Toi aussi, tu es impliquée. »
« Je demande un avocat. »
Molly se leva.
Alaric fit un pas en arrière avec prudence. « Avant que tu ne me tues, laisse-moi expliquer. »
« Tu as dix secondes. »
« Dimanche marque quarante-trois ans jour pour jour depuis la fermeture du vieux diner. »
Molly resta immobile.
Elle avait oublié la date.
Alaric, manifestement, non.
« Comment tu peux encore te souvenir de ça ? »
« Parce que c’est le jour où je suis parti avec la boîte que tu as vue. C’est aussi le dernier jour où nous avons travaillé ensemble. »
Molly regarda de nouveau la réservation.
« Vingt-quatre personnes ? »
« J’ai retrouvé quelques anciens employés. »
Son cœur fit un étrange bond.
« Qui ? »
« Tu le découvriras dimanche. »
« Alaric. »
« Non. Tu n’obtiendras rien. J’ai déjà trop parlé. »
Elle posa la feuille. « Et pourquoi mon nom ? »
Le sourire d’Alaric disparut légèrement.
« Parce que je voulais que ce déjeuner soit aussi pour toi. »
Molly se raidit aussitôt. « Je ne veux pas de cérémonie. »
« Ce n’est pas une cérémonie. »
« Pas de discours. »
« J’en ferai probablement un. »
« Alors je ne viens pas. »
« Tu viendras. »
« Tu n’as toujours pas compris que tu ne peux pas décider à ma place. »
Alaric la regarda calmement. « Très bien. Tu as raison. Alors je recommence. J’aimerais que tu viennes. Plusieurs personnes qui se rappellent de toi seront là. Aucune ne vient par pitié. Aucune ne sait ce qui s’est passé le soir de ton anniversaire, sauf ceux d’ici. Ce déjeuner existait déjà dans mon idée avant ça. »
Molly observa la feuille.
« Depuis combien de temps tu prépares ça ? »
« Depuis le lendemain où je t’ai reconnue. »
« Évidemment. »
« J’ai essayé de retrouver les autres sans te dire quoi que ce soit parce que je ne savais pas encore qui répondrait. »
« Et ils ont répondu ? »
« Quelques-uns. »
Quelque chose dans la voix d’Alaric réveilla en elle une curiosité plus forte que l’inquiétude.
Molly regarda Nina.
« Et toi ? »
« Je sais seulement que j’ai été réquisitionnée pour dimanche. »
« Tu mens très mal. »
« Merci. »
Molly reprit la feuille.
Vingt-quatre personnes.
Son ancienne peur tenta immédiatement de dresser la liste des risques. Trop de monde. Trop de regards. Des gens qui l’avaient connue à vingt-deux ans et découvriraient son corps quatre décennies plus tard. Des comparaisons. Des surprises peut-être maladroitement exprimées.
Elle sentit le vieux mécanisme se remettre en marche.
Puis elle s’arrêta.
« À quelle heure ? »
Alaric sourit. « Midi. »
« Je n’ai pas encore dit oui. »
« Naturellement. »
Molly replia la feuille et la mit dans son sac.
Le dimanche, à onze heures cinquante-deux, elle se gara devant le restaurant.
Elle avait failli appeler Daphne pour lui demander de venir.
Puis elle avait décidé de ne pas le faire.
Pas parce qu’elle ne voulait plus de sa fille à ses côtés. Au contraire. Mais ce déjeuner appartenait à une partie de sa vie qui existait avant Daphne, avant son mariage, avant toutes les années où elle avait commencé à mesurer son existence en fonction des regards.
Elle voulait entrer seule.
À travers la vitre, elle aperçut plusieurs silhouettes.
Son ventre se contracta.
Elle ouvrit la portière.
« Tu peux encore repartir », murmura-t-elle.
Puis elle sourit à sa propre phrase.
« Oui. Et tu peux aussi entrer. »
Elle choisit la deuxième option.
La clochette sonna.
Alaric, près du comptoir, se retourna immédiatement.
« Tu es venue. »
« Ne commence pas. »
Il leva les mains.
Molly regarda autour d’elle.
Plusieurs personnes étaient déjà installées.
Certaines lui étaient totalement inconnues.
Puis une femme près du mur se leva.
Elle devait avoir plus de soixante-dix ans. Ses cheveux blancs étaient coupés très courts, et elle portait des lunettes rouges.
Molly la fixa.
La femme posa les mains sur ses hanches.
« Ne me dis pas que tu ne me reconnais pas. »
La voix fit le travail avant le visage.
Molly porta une main à sa bouche.
« Carol ? »
La femme traversa la salle.
« Enfin ! »
Elles se prirent dans les bras.
Molly sentit immédiatement le rire de Carol contre son épaule.
« Tu as exactement la même façon de froncer les sourcils », dit celle-ci en reculant.
« Et toi, tu es toujours incapable de dire bonjour normalement. »
« Bien sûr. »
Un homme assis près d’elle se leva à son tour.
Molly mit quelques secondes.
Puis elle reconnut Thomas, ancien plongeur du diner, devenu apparemment un homme aux cheveux gris et à la moustache parfaitement taillée.
« Impossible », souffla-t-elle.
« Je pourrais dire la même chose. »
D’autres noms revinrent.
Certains immédiatement.
D’autres après quelques secondes embarrassées suivies de grands éclats de rire.
Alaric avait également invité les familles de ceux qu’il avait retrouvés, quelques anciens employés de son propre restaurant et, à la surprise de Molly, monsieur Hartley n’était évidemment plus là depuis longtemps, mais sa fille Ellen avait accepté de venir avec une boîte d’archives du diner.
« Mon père gardait tout », expliqua-t-elle.
Molly regarda Alaric.
« Vous étiez faits pour vous entendre. »
« Je prends ça comme un compliment. »
Ils s’assirent.
Au début, Molly resta très consciente de son propre corps.
Elle remarqua Carol regarder sa blouse et pensa immédiatement : Elle se demande combien j’ai pris.
Puis Carol dit : « Cette couleur te va beaucoup mieux que cet uniforme beige atroce. »
Molly éclata de rire.
La peur recula d’un pas.
Les histoires commencèrent.
Thomas raconta comment Alaric avait autrefois servi une tarte encore gelée au centre. Carol rappela le jour où Molly avait fait semblant d’être la responsable afin d’expulser un client ivre qui insultait une jeune serveuse.
Molly ne se souvenait même plus de l’incident.
« Tu étais terrifiante », assura Carol.
Daphne lui avait dit la même chose après son anniversaire, mais avec plus de tendresse.
Molly regarda ses anciens collègues rire autour d’elle.
Aucun ne semblait évaluer les années sur son visage ou les kilos sur son corps.
Ils cherchaient la jeune femme qu’ils avaient connue dans ses gestes, dans sa voix, dans les souvenirs qu’ils partageaient.
Et ils la trouvaient.
Après le repas, Ellen posa la boîte d’archives sur une table.
Ils fouillèrent parmi de vieux menus, des fiches de paie, des photographies et des notes.
Molly découvrit une image d’elle tenant un plateau avec une expression furieuse.
Au dos, quelqu’un avait écrit : Molly vient d’apprendre qu’Alaric a encore cassé trois assiettes.
Elle éclata de rire jusqu’aux larmes.
Alaric protesta. « Cette archive est diffamatoire. »
« Elle est historiquement exacte », répondit Ellen.
Puis Carol trouva une autre photographie.
Cette fois, Molly était assise derrière le diner après le service. À côté d’elle se trouvait Alaric, très jeune, regardant vers le sol.
Molly reconnut immédiatement la soirée.
La lettre.
Le mauvais banquet.
Le désir d’abandonner.
Alaric prit doucement la photo.
« Je n’avais jamais vu celle-là. »
Molly sentit sa poitrine se serrer.
Carol regarda l’image. « Tu étais toujours en train de sauver quelqu’un derrière ce bâtiment. »
« Je ne sauvais personne. »
« Non. Tu écoutais. C’était pire. Les gens revenaient toujours te raconter leurs problèmes. »
Molly secoua la tête, gênée.
Ellen fouilla dans la boîte.
« Il y a autre chose. »
Elle en sortit un petit carnet relié de tissu.
« Ça appartenait à mon père. Il notait des observations sur le personnel. »
Alaric pâlit. « Brûlons-le. »
La table éclata de rire.
Ellen chercha plusieurs pages.
« Alaric… “enthousiaste, désordonné, doit apprendre à respecter les temps de cuisson.” »
« Je refuse cette attaque posthume. »
Elle continua.
« Molly… »
Molly sentit tout le monde se tourner vers elle.
Ellen lut lentement :
« Fiable. Très appréciée des clients. Protège les plus jeunes. Ne supporte pas les humiliations injustes. À promouvoir si elle reste. »
Le silence changea.
Molly regarda le carnet.
Ne supporte pas les humiliations injustes.
Elle pensa à son anniversaire.
À la manière dont elle avait d’abord voulu partir.
À la jeune femme de la photographie qui avait défendu Alaric, une serveuse plus jeune, probablement beaucoup d’autres personnes qu’elle avait oubliées.
Pendant des années, elle avait imaginé que quelque chose en elle avait disparu.
Peut-être que non.
Peut-être que cette partie avait seulement appris à se taire lorsqu’elle était la personne à défendre.
Alaric posa une main sur le carnet.
« Tu veux savoir pourquoi je voulais vraiment organiser ce déjeuner ? »
Molly leva les yeux.
« Je croyais que c’était parce que tu étais incapable de laisser le passé tranquille. »
« Aussi. »
Il regarda les anciens collègues autour de la table.
« Mais surtout parce que le soir où je t’ai reconnue, tu m’as dit que tu passais ton temps à te souvenir des choses cruelles qu’on avait dites sur toi. »
Molly sentit ses yeux se remplir.
Alaric poursuivit : « Je voulais te rendre quelques témoins de ce que tu avais été pour les autres avant que des inconnus prennent tellement de place dans ta mémoire. »
Molly baissa les yeux.
Personne n’applaudit.
Personne ne transforma l’instant en spectacle.
Carol posa simplement sa main sur la sienne.
Thomas regarda ailleurs pour lui laisser un peu d’intimité.
Cette discrétion la toucha davantage que n’importe quelle ovation.
Molly respira lentement.
« Vous êtes tous terriblement agaçants », murmura-t-elle.
Carol sourit. « Ça aussi, tu le disais déjà à vingt-deux ans. »
Le déjeuner dura jusqu’à presque quatre heures.
Lorsque les derniers invités partirent, Molly resta quelques minutes avec Alaric près du mur des photographies.
Il avait ajouté la photo récente du dîner du personnel à côté de celle du vieux diner.
Deux Molly.
Deux époques.
Même rire.
« Tu vas vraiment laisser ça là ? » demanda-t-elle.
« Oui. »
« Les clients vont penser que je possède la moitié du restaurant. »
« Tu contrôles déjà mes factures. C’est presque pareil. »
Molly sourit.
Puis son regard tomba sur la plaque en laiton.
À Molly, qui a cru en moi avant que j’en sois capable.
Elle resta silencieuse.
« Alaric ? »
« Oui ? »
« Je crois que j’ai passé beaucoup d’années à attendre de redevenir la femme que j’étais avant. »
Il l’écouta.
« Mais je ne veux plus revenir en arrière. Elle ne connaissait pas encore ma fille. Elle n’avait pas traversé la moitié de ma vie. Elle n’avait pas appris ce que je sais maintenant. »
« Alors qu’est-ce que tu veux ? »
Molly regarda sa photographie récente.
« Je veux juste arrêter de croire que la meilleure version de moi existe seulement dans le passé. »
Alaric sourit.
« Ça me paraît raisonnable. »
Molly prit son manteau.
Sur le seuil, elle se retourna vers la salle vide.
La première nuit où elle était venue, elle avait cherché la sortie avant même de s’asseoir.
Aujourd’hui, alors que personne ne l’obligeait à rester, elle éprouvait presque du regret à partir.
Elle sortit.
Sur le trottoir, son téléphone vibra.
Un message de Daphne :
Alors, ce mystérieux déjeuner ?
Molly regarda la vitre du restaurant, derrière laquelle deux photographies d’elle vivaient désormais côte à côte.
Elle tapa :
Je crois que je viens de retrouver quelqu’un.
Daphne répondit :
Qui ?
Molly sourit.
Puis elle écrivit :
Moi. Mais pas celle que je pensais.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 18 : Au même restaurant où elle avait voulu disparaître, Molly comprit enfin que le dernier mot n’avait jamais appartenu à la femme qui l’avait humiliée
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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