PARTIE 16 – Quand Daphne vit sa mère entrer seule dans une salle bondée, elle comprit que le vrai changement ne ressemblait pas à une victoire spectaculaire

Trois semaines plus tard, Daphne entra dans le restaurant un vendredi soir sans prévenir sa mère. Elle avait eu une journée longue, n’avait rien prévu pour dîner et s’était dit qu’elle pourrait peut-être surprendre Molly à la fin de son service. Officiellement, sa mère ne travaillait que les mardis et jeudis, mais elle avait mentionné un grand groupe réservé pour ce soir-là et proposé de venir aider Nina.

Daphne poussa la porte.

La salle était presque pleine.

Pendant un instant, elle ne vit pas Molly.

Puis elle l’aperçut près du comptoir, un dossier sous le bras, discutant avec Marco.

Daphne s’arrêta.

Quelque chose dans l’image lui parut profondément différent, sans qu’elle puisse d’abord identifier quoi.

Molly portait une blouse rouge sombre et un pantalon noir. Elle ne gardait pas son cardigan fermé. Elle ne se tenait pas près d’un mur. Elle occupait le passage entre le comptoir et les tables comme quelqu’un qui avait un endroit précis où aller.

Marco lui montra quelque chose sur son écran.

Molly secoua la tête, prit le terminal et appuya sur plusieurs touches.

Puis elle se mit à rire.

Daphne resta près de l’entrée plus longtemps qu’il n’était raisonnable de le faire.

L’hôtesse finit par lui demander : « Une table pour une personne ? »

Daphne cligna des yeux. « Euh… oui. Enfin, je connais Molly. »

La jeune femme sourit. « Ah, vous êtes Daphne. »

« Est-ce que mon nom est écrit quelque part dans les cuisines ? »

« Non. Votre mère parle de vous. »

Daphne sentit une chaleur lui monter au visage.

On l’installa à une petite table sans que Molly la remarque.

Daphne décida de ne pas l’appeler tout de suite.

Elle observa.

Ce n’était pas de l’espionnage, se dit-elle.

C’était presque scientifique.

Molly traversa la salle plusieurs fois. Elle apporta une feuille à Nina, répondit à un client qui demandait où se trouvaient les toilettes, puis s’arrêta à une table pour vérifier une réservation concernant un anniversaire prévu le mois suivant.

Elle parlait naturellement.

Pas sans conscience d’elle-même, Daphne le voyait encore dans certaines petites choses. Lorsque deux hommes se retournèrent au moment où elle passa entre les tables, Molly ralentit une fraction de seconde.

Puis elle continua.

Voilà le changement.

Pas l’absence de peur.

Le mouvement malgré elle.

Daphne sentit quelque chose lui serrer la gorge.

Marco finit par la repérer.

Il fit immédiatement mine d’appeler Molly.

Daphne leva un doigt devant sa bouche.

Il comprit et sourit.

Quelques minutes plus tard, pourtant, Alaric sortit de la cuisine et la vit.

Il s’approcha. « Tu espionnes ta mère ? »

« J’observe discrètement. »

« Depuis une table située en plein milieu de mon restaurant. Très subtil. »

« Elle ne m’a pas vue. »

« Elle est occupée. »

Alaric prit la chaise en face d’elle sans invitation.

Daphne regarda Molly. « Elle a changé. »

« Oui. »

« Tu dis ça comme si c’était évident. »

« Je la vois deux fois par semaine. Pour moi, c’est progressif. »

Daphne baissa la voix. « Elle sort davantage. Elle a revu Helen deux fois. Elle est allée seule au cinéma dimanche. »

Alaric sourit.

« Elle ne me l’avait pas dit. »

« Elle fait semblant que ce n’est pas important. »

« Peut-être que c’est justement pour ça que ça l’est. »

Daphne regarda sa mère prendre un verre d’eau au comptoir.

« Pendant longtemps, j’ai cru que si je la poussais suffisamment, je pourrais la faire ressortir. »

« Et ça marchait ? »

« Une fois sur cinq. Puis elle m’en voulait pendant trois jours. »

Alaric rit doucement.

« Maintenant, j’ai peur de trop dire quoi que ce soit », poursuivit Daphne. « Comme si remarquer le changement pouvait le casser. »

« Molly n’est pas en verre. »

« Je sais. »

« Je ne crois pas que tu l’aies toujours su. »

Daphne lui lança un regard.

Il leva les mains. « Ce n’est pas une critique. Tu voulais la protéger. »

« Oui. »

« Mais protéger quelqu’un et décider à sa place peuvent parfois porter le même manteau. »

Daphne regarda sa mère.

La phrase lui déplut assez pour être probablement vraie.

« Elle m’a dit quelque chose il y a quelques semaines », continua Alaric. « Que lorsqu’elle sortait, elle passait son temps à anticiper la prochaine remarque. »

« Elle me l’a déjà expliqué. »

« Maintenant elle anticipe parfois encore. Mais elle a aussi commencé à s’attendre à d’autres choses. Une conversation. Un problème à résoudre. Un dessert. C’est plus difficile pour la peur de prendre toute la place quand elle n’est plus seule sur la scène. »

Daphne resta silencieuse.

« Tu t’es transformé en philosophe de restaurant », dit-elle finalement.

« C’est très mal payé. »

Molly se retourna soudain.

Elle vit Daphne.

Son expression passa de la surprise à la suspicion.

Daphne sourit innocemment.

Molly s’approcha.

« Qu’est-ce que tu fais ici ? »

« Je dîne. »

« Depuis combien de temps ? »

Daphne regarda Alaric.

« Je ne participe pas à cette enquête », déclara-t-il en se levant.

« Traître », dit Daphne.

« J’ai un établissement à diriger. »

Molly prit sa place.

« Alors ? »

« Quinze minutes. Peut-être vingt. »

« Tu m’observais ? »

« Un peu. »

Molly plissa les yeux.

Daphne posa immédiatement une main sur la table. « Pas pour vérifier si tu allais bien. Enfin, peut-être un peu. Mais surtout parce que je ne t’avais jamais vue travailler ici. »

« Et ? »

Le mot contenait un avertissement.

Daphne choisit ses mots avec soin.

« Tu as l’air occupée. »

Molly attendit.

« C’est tout ? »

« Tu voulais quoi ? Un discours ? »

« Certainement pas. »

« Alors tu as l’air occupée. Et tu devrais prendre ma commande, puisque j’ai faim. »

Molly éclata de rire.

« Je ne suis pas serveuse. »

« Service déplorable. »

« Je vais chercher Marco. »

Avant qu’elle puisse se lever, une voix derrière Daphne dit : « Bonsoir, Molly. »

Toutes les deux se retournèrent.

Rebecca se tenait près de la table avec Laura.

Daphne sentit immédiatement son corps se tendre.

Elle n’avait pas revu Rebecca depuis l’anniversaire.

Molly, elle, resta assise.

« Bonsoir. »

Rebecca regarda Daphne. « Bonsoir. »

Daphne répondit avec froideur : « Bonsoir. »

Laura eut un sourire embarrassé.

Molly observa sa fille. « Elles viennent parfois dîner maintenant. »

Daphne la regarda comme si elle avait mal entendu.

« Vraiment ? »

Rebecca intervint : « Je comprends votre réaction. »

Daphne se tourna vers elle. « Tant mieux. »

Molly posa la main sur la table.

« Daphne. »

Ce n’était pas une réprimande. Juste un rappel.

Sa fille inspira.

Rebecca ne se défendit pas.

« Nous allions nous asseoir », dit Laura. « Bonne soirée. »

Elles s’éloignèrent.

Daphne attendit qu’elles soient hors de portée de voix.

« Tu es amie avec elle maintenant ? »

« Non. »

« Mais elle revient ici ? »

« Oui. »

« Et ça ne te dérange pas ? »

Molly réfléchit. « Parfois un peu. »

« Alors pourquoi tu acceptes ça ? »

« Parce que ce restaurant ne m’appartient pas davantage qu’à elle. Parce qu’elle s’est excusée. Parce qu’elle se comporte correctement. Et parce que je ne veux pas passer ma vie à vérifier où elle se trouve avant de décider où j’ai le droit d’aller. »

Daphne resta silencieuse.

Molly inclina la tête. « Tu pensais que la suite de cette histoire serait que les méchantes personnes disparaissent et que je serais enfin tranquille ? »

« Dit comme ça, ça a l’air enfantin. »

« C’est un peu enfantin. »

Daphne sourit malgré elle.

Molly poursuivit : « Je ne lui fais pas confiance comme à une amie. Je ne lui dois rien. Mais je n’ai pas besoin qu’elle soit bannie de mon existence pour aller bien. »

Daphne regarda Rebecca à l’autre bout de la salle.

Elle comprit que sa mère avait atteint un endroit qu’elle-même n’avait pas encore rejoint.

Elle cherchait toujours un coupable à éloigner.

Molly cherchait désormais surtout une vie à occuper.

Marco arriva prendre la commande.

Daphne choisit des pâtes.

« Et le dessert ? » demanda-t-il.

Elle regarda Molly.

« Peut-être après. »

Molly secoua la tête. « Je t’ai mal élevée. »

« Ah oui ? »

« Ici, on commande le tiramisu d’abord. »

Marco éclata de rire.

Daphne leva les mains. « Très bien. Un tiramisu avant les pâtes. »

Molly eut un sourire satisfait.

Lorsqu’il partit, Daphne la regarda.

« Tu sais que je suis fière de toi, n’est-ce pas ? »

Molly grimaça. « On avait dit pas de discours. »

« Ce n’est pas un discours. »

« Ça ressemble dangereusement au début d’un discours. »

Daphne se pencha vers elle.

« D’accord. Alors seulement ceci : je suis contente d’être ici avec toi. »

Le visage de Molly s’adoucit.

« Moi aussi. »

Son téléphone vibra dans sa poche.

Elle le sortit.

Un message d’Helen apparaissait : une proposition pour un spectacle le mois suivant avec deux autres anciennes collègues.

Daphne aperçut l’écran.

« Tu vas y aller ? »

Molly relut le message.

Autrefois, elle aurait immédiatement vérifié la salle, les sièges, le trajet, les inconnus possibles, toutes les raisons de refuser.

Cette fois, elle ouvrit son calendrier.

« Le vingt-deux ? »

« Oui. »

« J’ai rien. »

Elle tapa :

« Comptez sur moi. »

Puis elle posa le téléphone.

Daphne sourit.

Molly pointa un doigt vers elle. « Pas un mot. »

« Je n’ai rien dit. »

« Ton visage recommence. »

Elles riaient encore lorsque Marco apporta le tiramisu.

Molly prit la deuxième cuillère.

« Attends », protesta Daphne. « C’est le mien. »

« À soixante-cinq ans, j’ai certains privilèges. »

« Ton anniversaire était il y a un mois. »

« Les règles sont devenues permanentes. »

Molly plongea sa cuillère dans le dessert de sa fille.

À quelques tables de là, Rebecca leva brièvement les yeux.

Le regard de Molly croisa le sien.

Pendant une seconde, l’ancienne humiliation aurait pu revenir.

À la place, Molly prit une deuxième bouchée.

Puis elle se tourna vers Daphne et continua sa phrase comme si rien d’autre dans la salle n’avait le pouvoir d’en décider la fin.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 17 : Un mois plus tard, une réservation au nom de Molly força Alaric à révéler ce qu’il avait discrètement préparé depuis leur première soirée

Story Parts

Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore

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