Daphne posa lentement sa fourchette. Autour d’elles, les conversations continuaient encore, mais dans son esprit le restaurant venait de devenir étrangement silencieux. Elle regarda la femme de la table voisine. Celle-ci avait repris son verre avec l’air satisfait de quelqu’un qui venait de lancer une plaisanterie qu’elle jugeait brillante.
Molly gardait les yeux sur ses pâtes.
« Maman », dit doucement Daphne.
« Mange. »
Le mot sortit trop vite.
Daphne connaissait ce ton. C’était celui que Molly utilisait lorsqu’elle cherchait à empêcher une situation de devenir réelle. Ne regarde pas. Ne réponds pas. Termine ton repas. Rentre chez toi. Si tu ne leur donnes rien, peut-être qu’ils se lasseront.
La femme voisine ne se lassa pas.
Sa compagne murmura quelque chose que Daphne n’entendit pas. La première haussa les épaules. « Quoi ? Je n’ai rien dit de méchant. Je remarque seulement qu’un dessert avant le dîner, ce n’est probablement pas ce qu’on recommande dans certaines situations. »
Cette fois, les mots furent assez forts pour atteindre les tables voisines.
Une conversation s’arrêta derrière Daphne.
Molly posa sa fourchette.
Ses doigts tremblaient légèrement.
Daphne sentit une chaleur sèche monter le long de sa nuque. « Excusez-moi ? »
Molly tendit immédiatement la main sous la table et saisit son poignet. « Daphne. Non. »
La femme tourna enfin le visage vers elles. « Je vous demande pardon ? »
« Vous savez très bien ce que vous venez de dire. »
« Je parlais à mon amie. »
« En regardant ma mère. »
Un serveur, à trois tables de là, leva les yeux.
La femme eut un sourire incrédule. « Votre mère ? Je ne savais même pas qui c’était. Si vous vous sentez concernées par une conversation privée, ce n’est pas vraiment mon problème. »
« Une conversation privée ne s’adresse pas à toute une salle. »
« Daphne », répéta Molly.
Cette fois, sa voix se brisa légèrement.
Daphne tourna la tête vers elle et reçut le véritable coup. Le visage ouvert de quelques minutes plus tôt avait disparu. Molly avait ramené ses bras près de son corps. Son menton était baissé. Elle vérifiait déjà les regards autour d’elle, exactement comme elle l’avait fait avant d’entrer.
Tout ce que Daphne avait essayé de lui rendre ce soir venait d’être arraché en quelques phrases.
« On part », murmura Molly.
« Non. »
« S’il te plaît. »
« Tu n’as rien fait. »
« Je sais. Mais je veux partir. »
La femme voisine laissa échapper un rire presque inaudible.
Daphne le perçut.
« Vous trouvez ça drôle ? »
« Je trouve surtout que vous faites une scène pour rien. »
Daphne repoussa sa chaise.
Plusieurs clients regardaient maintenant ouvertement dans leur direction.
Molly pâlit. « Assieds-toi. »
« Pas cette fois. »
Daphne se leva. Elle n’avait aucun plan. Elle savait seulement qu’elle ne pouvait pas regarder sa mère remettre son manteau et quitter un endroit qu’elle aimait parce qu’une inconnue avait décidé que son corps constituait un sujet public.
La femme voisine resta assise. « Oh, formidable. Maintenant on va avoir le discours. »
Sa compagne lui toucha le bras. « Laisse tomber. »
« Pourquoi ? Je n’ai fait qu’une remarque. »
Daphne sentit ses mains trembler, non pas de peur, mais de l’effort nécessaire pour maintenir sa voix basse. « Vous ne connaissez pas cette femme. Vous ignorez tout de sa santé, de sa vie, de ce qu’elle a vécu. Vous avez simplement décidé qu’en la regardant pendant dix minutes vous aviez gagné le droit de l’humilier. »
Quelques clients acquiescèrent discrètement.
La femme rougit, davantage de colère que de honte. « J’ai le droit de parler. »
« Bien sûr. Et nous avons le droit de savoir exactement quel genre de personne choisit de parler ainsi. »
Molly se leva à son tour, mais pas pour se joindre à sa fille. Elle attrapa son sac. « Daphne, s’il te plaît. Je ne veux pas ça. »
Ces cinq mots atteignirent Daphne plus sûrement qu’un cri.
Elle se tourna vers elle.
Molly essayait de remettre son manteau, mais sa main ne trouvait pas correctement la manche. Daphne l’aida par réflexe. La peau de sa mère était glacée.
« Maman… »
« Je veux rentrer. »
« Mais ton plat… »
« Je n’ai plus faim. »
À la table voisine, l’inconnue poussa un soupir ostensible. « Peut-être que ce n’est pas une mauvaise chose. »
Le restaurant se figea.
Même sa compagne tourna brusquement la tête vers elle. « Ça suffit. »
Daphne resta immobile.
Molly aussi.
Le serveur qui avait pris leur commande apparut entre les tables. Son visage avait perdu toute légèreté. « Madame, je vais vous demander de ne plus adresser de commentaires aux autres clients. »
L’inconnue leva les mains. « Vous plaisantez ? Elle vient de se lever pour m’agresser verbalement et c’est moi que vous reprenez ? »
« Je suis ici depuis le début de l’échange. »
« Alors vous avez entendu que je n’ai menacé personne. »
« Il n’est pas nécessaire de menacer quelqu’un pour lui manquer de respect. »
La femme recula dans sa chaise. « Incroyable. On ne peut plus rien dire. »
Un homme situé plus loin marmonna quelque chose sur les gens qui confondaient liberté et cruauté. Sa femme lui donna un léger coup de coude, mais trop tard : la remarque avait été entendue.
Molly semblait vouloir se dissoudre dans son manteau.
Daphne ressentit soudain de la culpabilité. En se levant, elle avait voulu défendre sa mère. Elle avait pourtant contribué à attirer exactement ce que Molly redoutait : tous les regards de la salle.
« On paie et on part », dit-elle au serveur. « Tout de suite. »
« Votre dîner n’est pas terminé. »
« Peu importe. »
« Daphne », murmura Molly, « ne discute plus. »
Le serveur hésita. Son regard passa de Molly à la femme de la table voisine, puis vers les portes battantes de la cuisine.
De l’autre côté, quelqu’un venait apparemment de poser une question.
Le serveur répondit à voix basse à un collègue qui venait d’approcher. Celui-ci disparut aussitôt derrière les portes.
La femme responsable de l’incident reprit son téléphone. « Enfin. Merci. Peut-être qu’on va pouvoir manger tranquillement. »
Daphne fit un pas vers elle.
Molly la retint.
« Non. »
Cette fois, il y avait dans les yeux de sa mère quelque chose de plus profond que la peur : de la fatigue. Une lassitude ancienne, presque résignée. Daphne comprit que ce n’était pas seulement cette soirée. C’était toutes les fois précédentes qui revenaient en même temps. Tous les regards. Tous les commentaires. Toutes les journées où Molly avait choisi une autre rue, une autre chaise, un autre vêtement ou simplement son propre salon.
« Ce n’est pas toi qui devrais partir », murmura Daphne.
Molly eut un sourire triste. « Peut-être. Mais je suis celle qui en a besoin. »
Daphne ouvrit la bouche, puis la referma.
Elle prit le sac de sa mère et posa quelques billets sur la table, suffisamment pour couvrir le repas. Elle n’attendrait pas l’addition. Elle voulait seulement faire sortir Molly avant qu’elle ne commence à pleurer devant ces gens.
Elles firent deux pas.
Les portes de la cuisine s’ouvrirent brusquement.
L’homme qui en sortit ne ressemblait pas à quelqu’un venu simplement vérifier un problème de service. Il était grand, les cheveux gris aux tempes, vêtu d’une veste de chef blanche dont les manches étaient retroussées jusqu’aux avant-bras. Il tenait encore un torchon dans une main. Sa présence modifia presque physiquement l’atmosphère.
« Qui a parlé ? » demanda-t-il.
Personne ne répondit immédiatement.
Le serveur s’approcha de lui. « Chef… »
« J’ai entendu assez de choses depuis la cuisine pour savoir qu’il se passe quelque chose. »
L’inconnue leva les yeux au ciel. « Sérieusement ? Toute l’équipe va intervenir maintenant ? »
Le chef tourna lentement la tête vers elle.
Puis il regarda Molly.
Son expression changea.
Daphne le vit nettement. La colère disparut de son visage, remplacée par une stupeur si complète qu’il sembla avoir oublié la présence de tous les autres clients.
Molly, qui ajustait encore la bandoulière de son sac, leva enfin les yeux.
Elle se figea également.
Le chef fit un pas.
« Attendez… »
Sa voix était devenue presque méconnaissable.
Molly plissa les yeux comme si elle cherchait à superposer ce visage à un autre, beaucoup plus jeune, enfoui dans sa mémoire.
L’homme la regardait sans cligner des yeux.
À la table voisine, la cliente soupira. « Est-ce qu’on pourrait simplement en finir avec cette histoire ? »
Le chef ne lui accorda même pas un regard.
Il appela le serveur par son prénom.
« Marco. »
« Oui, chef ? »
Alors seulement, l’homme détourna les yeux de Molly.
Sa voix redevint ferme.
« Fermez la porte d’entrée. »
Un silence absolu tomba sur la salle.
Daphne crut avoir mal entendu.
« Pardon ? » demanda Marco.
Le chef désigna l’entrée.
« Verrouillez-la. Maintenant. Personne ne sort tant que ceci n’est pas réglé. »
La cliente de la table voisine se leva brusquement.
« Vous n’avez pas le droit de faire ça. »
Le chef se tourna enfin vers elle.
« Asseyez-vous. »
Puis son regard revint vers Molly, chargé d’une émotion que Daphne ne comprenait pas encore.
« Parce qu’avant que quelqu’un quitte ce restaurant », dit-il plus doucement, « j’ai besoin de savoir si je reconnais vraiment la femme qui se tient devant moi. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 4 : Le chef fit verrouiller les portes devant tout le monde, mais ce fut le nom qu’il murmura à Molly qui changea réellement la soirée
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
Part 3 of 18
