Le serveur n’avait pas encore fini de présenter les suggestions du chef que Molly leva un doigt vers la carte. « Avant toute chose, j’ai une question importante. »
Il s’arrêta avec le sérieux d’un homme prêt à traiter une urgence. « Je vous écoute. »
« Le tiramisu est-il toujours le même ? »
Daphne baissa les yeux pour cacher son sourire.
Le serveur, lui, ne sembla nullement surpris. « Celui de la maison ? Oui. Préparé ce matin. »
« Avec suffisamment de café pour qu’on puisse réellement le goûter ? »
« Je risquerais ma réputation sur ce point. »
Molly referma aussitôt le menu. « Alors j’en veux un. »
Le serveur cligna des yeux. « Pour le dessert ? »
« Non. Maintenant. »
Daphne posa les coudes sur la table. « Voilà pourquoi c’est ma mère. »
Le serveur eut un petit rire. « Un tiramisu avant le plat principal. Je respecte le principe. »
Quand il s’éloigna, Molly se pencha vers sa fille. « À soixante-cinq ans, on doit avoir gagné le droit de manger les choses dans l’ordre qu’on veut. »
« Je croyais qu’à soixante-cinq ans on mangeait une soupe devant la télévision. »
« N’abuse pas de ta victoire. »
Quelque chose avait changé depuis leur arrivée. Daphne pouvait presque dater le moment précis : celui où sa mère avait compris que personne ne s’était interrompu pour l’observer traverser la salle. L’anticipation d’un affront avait cessé de lui contracter la mâchoire. Elle regardait désormais les tableaux accrochés au mur, les bouteilles exposées derrière le comptoir et les assiettes transportées vers les autres tables.
Elle commenta même la décoration. « Ils ont ajouté des photos. »
Daphne suivit son regard. Le mur à leur gauche rassemblait des clichés de cuisines, de marchés, de familles devant des restaurants et d’employés posant en tablier. Certains semblaient récents, d’autres avaient des bords jaunis. Près du fond, un petit cadre ancien était en partie caché par une plante suspendue.
« Tu reconnais quelqu’un ? »
Molly plissa les yeux. « Non. D’ici, je ne vois rien. »
Elle détourna rapidement l’attention lorsqu’un serveur posa deux verres d’eau devant elles. Daphne ne releva pas ce changement brusque. Depuis toujours, certains souvenirs paraissaient fermer les portes de sa mère plus sûrement qu’un mauvais commentaire.
Le tiramisu arriva dans une assiette blanche, poudré de cacao, accompagné de deux petites cuillères.
Molly fixa la deuxième cuillère. « Pourquoi deux ? »
« Le serveur sait reconnaître une fille exploitée par sa propre mère. »
« Tu n’auras rien. »
« C’est mon anniversaire aussi, d’une certaine manière. »
« Absolument pas. »
Daphne tendit la main vers l’assiette.
Molly la repoussa avec sa cuillère, et leur querelle dérisoire les fit rire assez fort pour que la femme assise à la table voisine leur jette un coup d’œil. Daphne ne le remarqua presque pas. Molly, en revanche, le vit. Son rire se coupa une fraction de seconde.
Puis elle plongea sa cuillère dans le dessert.
Le goût sembla avoir raison de sa vigilance. Elle ferma brièvement les yeux. « Oh, ça devrait être illégal. »
« Donc je peux goûter ? »
« Certainement pas. Les preuves doivent disparaître. »
Daphne la regarda prendre une deuxième bouchée, et une émotion difficile à définir lui serra la gorge. Ce n’était pas la nourriture. Ce n’était même pas l’anniversaire. C’était le naturel du geste. Molly ne mangeait pas rapidement pour échapper au regard des autres. Elle ne cachait pas sa cuillère. Elle savourait quelque chose dans un lieu public et, pendant quelques secondes, n’en demandait la permission à personne.
« Quoi ? » demanda Molly.
Daphne réalisa qu’elle la fixait.
« Rien. »
« Tu me regardes bizarrement. »
« Je réfléchis seulement au meilleur moyen de détourner ton attention pour voler une bouchée. »
« Essaie et tu perds un doigt. »
Cette réponse leur valut un autre rire. Molly essuya un peu de cacao au coin de ses lèvres et s’adossa à sa chaise. « Tu sais, j’avais oublié que j’aimais cet endroit à ce point. »
« Alors pourquoi tu n’es pas revenue ? »
La question sortit plus vite que Daphne ne l’aurait voulu.
Molly baissa les yeux vers l’assiette. Elle traça un petit sillon dans la crème avec le bord de sa cuillère. « On finit par prendre certaines habitudes. »
« Rester chez soi n’est pas une habitude. »
« Ça peut le devenir. »
La réponse était calme, sans plainte. C’était presque ce qui la rendait plus douloureuse. Molly parla ensuite d’une autre chose, racontant qu’une amie lui avait envoyé une photographie catastrophique de son nouveau chien dans un manteau jaune. Daphne accepta le changement de sujet. Elle savait qu’en insistant trop tôt, elle risquait de transformer la soirée en interrogatoire.
Le serveur revint prendre leur commande principale. Molly choisit des pâtes aux champignons. Daphne demanda un plat de poulet. Le serveur nota le tout, regarda l’assiette du dessert presque vide et demanda avec gravité : « Souhaitez-vous que je dise à la cuisine que vous avez survécu à l’entrée sucrée ? »
« Dites-leur que j’envisage une récidive », répondit Molly.
À la table voisine, quelqu’un souffla bruyamment.
Cette fois, Daphne tourna la tête.
Deux femmes étaient assises à moins de deux mètres. L’une, plus âgée, consultait son téléphone. L’autre, peut-être dans la quarantaine, avait posé son verre et regardait Molly avec une expression que Daphne reconnut immédiatement : pas de la curiosité, mais cette espèce d’examen impudent qui réduit une personne à quelque chose dont on se croit autorisé à discuter.
Leurs regards se croisèrent.
La femme détourna le sien sans embarras particulier.
Daphne reporta son attention sur sa mère. Molly parlait du voyage qu’elles avaient fait ensemble lorsqu’elle avait douze ans, une semaine durant laquelle leur voiture était tombée en panne près d’un lac. Elle imitait encore la voix du garagiste qui avait annoncé le prix des réparations comme s’il prononçait une condamnation judiciaire.
Daphne se força à écouter.
« Et tu t’es mise à pleurer », racontait Molly.
« J’avais douze ans. »
« Tu ne pleurais pas à cause de la voiture. Tu pleurais parce que ton lecteur de CD était resté dedans. »
« C’était une période difficile de ma vie. »
Molly éclata de rire. Un couple situé derrière elles sourit en entendant ce rire sans même savoir pourquoi.
Daphne aperçut encore la femme de la table voisine. Cette fois, elle murmurait quelque chose à sa compagne. Ses yeux revenaient régulièrement vers Molly.
Une petite tension se forma dans le ventre de Daphne.
Elle aurait pu demander à changer de table. Elle aurait pu prévenir le serveur. Elle aurait même pu confronter la femme immédiatement. Pourtant, rien n’avait encore été dit. Peut-être se trompait-elle. Peut-être que des années à voir sa mère blessée l’avaient rendue trop attentive au moindre regard.
Molly posa sa cuillère. « C’était bon. »
Il ne restait presque plus rien dans l’assiette.
« Tu vois ? » dit Daphne. « Sortir était une excellente idée. »
« N’exagérons pas. Le tiramisu était une excellente idée. Ta contribution reste en cours d’évaluation. »
« Je vais demander la fiche officielle. »
Molly leva son verre d’eau. « À mes soixante-cinq ans, alors. »
Daphne leva le sien. « À tes soixante-cinq ans. Et à davantage de tiramisus avant le dîner. »
Leurs verres s’entrechoquèrent doucement.
La femme de la table voisine regarda encore dans leur direction.
Molly ne la vit pas cette fois. Elle s’était mise à raconter comment elle avait rencontré une célèbre actrice locale dans une épicerie vingt ans auparavant, anecdote dont Daphne soupçonnait depuis toujours la moitié d’être inventée. Ses mains accompagnaient le récit. Son visage s’animait. Elle avait oublié de tirer sur le bas de sa blouse.
Pour Daphne, cette transformation valait tous les efforts de la semaine.
Elle se souvenait de l’époque où Molly acceptait n’importe quelle invitation. Sa mère avait toujours aimé les restaurants, non seulement pour la nourriture, mais pour l’énergie des salles pleines. Elle observait les couples, inventait des métiers aux clients, devinait quel serveur était amoureux de quelle serveuse. Après la mort du père de Daphne, sortir l’avait même aidée à traverser les mois les plus silencieux.
Puis les remarques avaient commencé à peser davantage.
Ce n’était pas qu’elles étaient devenues plus nombreuses. Molly était simplement devenue plus fatiguée d’y survivre. Un adolescent avait imité sa démarche dans un centre commercial. Une femme dans un bus avait soupiré en la voyant s’asseoir à côté d’elle. Un homme avait lancé une plaisanterie à ses amis dans la file d’un cinéma. Chaque incident paraissait insignifiant à celui qui le provoquait. Pour Molly, ils s’accumulaient.
La stratégie la plus simple avait fini par être l’absence.
Ce soir-là, pourtant, elle était là.
Leurs plats arrivèrent, parfumés et brûlants. Molly se pencha au-dessus du sien, inspira et déclara : « Si je me brûle la langue, je considère que c’est une mort honorable. »
Daphne prit sa fourchette. « Tu dramatises depuis au moins trente ans. »
« J’ai commencé bien avant ta naissance. »
Molly goûta les pâtes et hocha lentement la tête, satisfaite.
À la table voisine, la femme posa son téléphone.
« Eh bien », dit-elle assez fort pour que plusieurs personnes puissent l’entendre, « certaines personnes ne perdent vraiment pas de temps avec le dessert. »
Daphne se figea.
Molly continua de mâcher, mais son regard tomba aussitôt vers son assiette.
Pendant une seconde, Daphne voulut croire que la remarque ne leur était pas destinée.
Puis la femme ajouta, avec un petit rire sec :
« Même avant le plat principal. Il faut avoir de l’ambition. »
Le visage de Molly changea.
Pas beaucoup.
Juste assez pour que Daphne comprenne que la soirée venait de basculer.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Une inconnue transforma le dîner d’anniversaire en spectacle public, et Daphne vit sa mère redevenir soudain la femme qui voulait disparaître
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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