Six mois après son soixante-cinquième anniversaire, Molly arriva au restaurant un jeudi après-midi avec un sac de courses dans une main et un parapluie dégoulinant dans l’autre. Il pleuvait depuis le matin, et ses cheveux avaient perdu toute tentative de discipline entre le parking et la porte.
Marco leva les yeux du comptoir.
« Tu ressembles à quelqu’un qui a combattu la météo et perdu. »
Molly secoua son parapluie dans sa direction.
« Continue et tu nettoieras mon bureau pendant un mois. »
« Ton bureau ? »
Elle s’arrêta.
Marco souriait.
Le bureau appartenait toujours officiellement à Alaric, mais plus personne n’utilisait vraiment cette expression. Nina était revenue depuis plusieurs mois. Molly aussi était restée. Deux après-midi par semaine étaient devenus parfois trois lorsque les réservations l’exigeaient, toujours parce qu’elle le choisissait.
« Notre bureau », corrigea-t-elle.
« Voilà. »
Elle posa ses affaires.
Sur son écran l’attendait un message d’un fournisseur.
À côté, une photographie récente montrait Molly, Daphne, Helen et deux anciennes collègues devant une salle de spectacle. Molly ne se souvenait plus exactement du moment où elle avait cessé de compter le nombre de sorties qu’elle acceptait.
Elles s’étaient accumulées naturellement.
Un café.
Un cinéma.
Un anniversaire.
Un déjeuner.
Parfois elle disait encore non.
La différence était devenue essentielle : elle refusait désormais parce qu’elle n’avait pas envie d’y aller, pas parce qu’elle craignait d’être vue.
Nina entra avec deux dossiers.
« Tu as cinq minutes ? »
« Si c’est une facture de Giovanni Foods, non. »
« Meilleure nouvelle. »
Elle posa sur le bureau une demande de réservation.
Daphne Bennett.
Table pour deux.
Dix-neuf heures.
Molly fronça les sourcils.
« Elle vient ce soir ? »
« Apparemment. »
« Elle ne m’a rien dit. »
Nina haussa les épaules.
Molly regarda la date.
Puis elle comprit.
Exactement six mois.
Daphne avait choisi le même jour du mois que son anniversaire.
« Cette enfant prépare quelque chose. »
Nina sourit. « Elle a trente-cinq ans. »
« C’est encore une enfant lorsqu’elle me cache des choses. »
Toute l’après-midi, Molly tenta de soutirer des informations à Alaric.
Il nia avec une indignation peu crédible.
« Je ne sais rien. »
« Tu mens. »
« C’est blessant. »
« Tu touches ton oreille quand tu mens. »
Il retira immédiatement sa main de son oreille.
Molly leva un sourcil.
« Coïncidence », dit-il.
À dix-huit heures trente, elle termina son travail mais ne rentra pas chez elle.
Elle alla dans les toilettes, remit un peu de rouge à lèvres et recoiffa ses cheveux.
En sortant, elle aperçut son reflet dans le grand miroir du couloir.
Elle s’arrêta.
L’ancienne Molly aurait immédiatement inspecté son ventre.
Elle le fit encore, brièvement.
Certaines habitudes ne disparaissaient pas parce qu’une histoire avait besoin d’une belle fin.
Mais elle remarqua aussi ses boucles humides, son rouge à lèvres légèrement trop sombre et la paire de boucles d’oreilles que Daphne lui avait offerte.
« Ça ira », murmura-t-elle.
Puis elle se corrigea.
« Non. J’aime bien. »
À dix-neuf heures deux, Daphne entra.
Elle portait un bouquet minuscule de tulipes jaunes.
« Tu es en retard », dit Molly.
« De deux minutes. »
« Le temps est une construction sociale jusqu’au jour où on gère des réservations. »
Daphne l’embrassa.
« Tu travailles trop ici. »
« Et toi, tu complotes trop. Pourquoi cette réservation ? »
« Parce que je voulais dîner avec ma mère. »
« Le même jour du mois ? »
Daphne prit un air innocent.
Molly la fixa.
« Assieds-toi avant que je commence un interrogatoire. »
Marco les installa volontairement à la même table que six mois plus tôt.
Molly s’en aperçut immédiatement.
« Ah. »
Daphne retira son manteau.
« Tu veux changer ? »
Molly regarda la table.
Le souvenir revint avec une netteté surprenante : la blouse bleu nuit, le premier tiramisu, le rire qui s’était arrêté, la voix d’une inconnue prononçant quelque chose destiné à blesser.
Son corps se tendit.
Puis le souvenir continua.
Daphne qui se levait.
Alaric sortant de la cuisine.
La photographie.
La lettre.
Les bougies.
Molly posa son sac.
« Non. Ici, c’est très bien. »
Daphne sourit sans rien commenter.
Elles commandèrent.
Le tiramisu arriva en premier sans même qu’elles le demandent.
Molly regarda Marco.
« Sérieusement ? »
« Tradition de la maison. »
Alaric apparut depuis la cuisine. « Certains rituels doivent être protégés. »
« Vous êtes insupportables. »
Daphne prit immédiatement une cuillère.
Molly repoussa sa main.
« Attends ton tour. »
« Six mois et toujours aucune générosité. »
« La stabilité est importante à mon âge. »
Elles mangèrent en riant.
Une heure passa.
Puis une femme entra seule.
Molly ne la reconnut pas immédiatement.
Rebecca avait changé de coiffure et portait des lunettes qu’elle n’avait jamais vues auparavant.
Elle s’arrêta près de l’entrée lorsqu’elle aperçut Molly.
Pendant plusieurs mois, Rebecca était revenue occasionnellement. Elle et Molly n’étaient jamais devenues amies. Elles échangeaient quelques mots. Parfois rien de plus qu’un salut.
Cela convenait parfaitement à Molly.
Rebecca s’approcha de leur table.
« Bonsoir. »
Daphne répondit avec davantage de chaleur qu’autrefois. « Bonsoir. »
Molly posa sa fourchette.
« Bonsoir, Rebecca. »
« Je ne veux pas vous interrompre. Je suis venue chercher une commande. »
« Pas de problème. »
Rebecca hésita.
« Je voulais quand même vous dire quelque chose. »
Molly attendit.
Rebecca jeta un regard vers Alaric, puis vers le mur de photographies.
« J’ai commencé à voir quelqu’un. »
Molly fronça les sourcils.
« Un thérapeute », précisa Rebecca. « Pas à cause de vous uniquement. Ce serait encore vous donner un travail que vous n’avez jamais demandé. Mais notre conversation m’a poussée à regarder certaines choses chez moi que j’évitais depuis longtemps. »
Molly resta silencieuse.
Rebecca poursuivit : « Je ne voulais pas vous raconter ma vie. Je voulais simplement vous remercier d’avoir refusé de me donner une excuse facile. »
Daphne regarda sa mère.
Molly réfléchit avant de répondre.
« J’espère que ça vous aide. »
« Oui. »
Rebecca sourit.
Puis elle ajouta : « Et je suis toujours désolée. »
Cette fois, Molly constata qu’elle n’éprouvait plus cette crispation immédiate.
Elle regarda Rebecca.
« Je sais. »
Rebecca parut surprise.
Molly inspira.
« Et je vous pardonne. »
Daphne tourna légèrement la tête.
Rebecca resta immobile.
« Vous n’êtes pas obligée de dire ça. »
« Je sais. »
Molly ne souriait pas.
« Je ne le dis pas pour rendre cette soirée plus jolie. Et ça ne signifie pas que ce que vous avez fait devient acceptable. Ça signifie seulement que je n’ai plus envie de transporter cette colère. »
Les yeux de Rebecca brillèrent.
« Merci. »
« N’en faites pas trop. »
Un petit rire passa entre elles.
Rebecca rejoignit le comptoir.
Daphne attendit quelques secondes.
« Tu viens vraiment de lui pardonner ? »
Molly prit une bouchée de tiramisu.
« Oui. »
« Depuis quand ? »
Elle réfléchit.
« Je crois que je l’avais fait avant de trouver les mots. »
Daphne resta silencieuse.
Molly la regarda. « Ce n’est pas pour elle que je l’ai fait. »
« Je sais. »
« Et si elle refait la même chose à quelqu’un, je lui tomberai dessus. »
Daphne éclata de rire.
« Ça, je le crois sans difficulté. »
Le repas continua.
À la fin, Alaric arriva avec deux cafés.
« Offerts par la maison. »
Molly leva un sourcil. « Tu sais que je travaille ici maintenant ? Tu peux arrêter de m’offrir des choses. »
« Tu peux également arrêter de corriger mes comptes. »
« Jamais. »
Il s’assit quelques minutes.
Daphne regarda le mur.
La vieille photographie du diner.
La photo du personnel récente.
Entre les deux, Alaric avait ajouté une troisième image : Molly et les anciens employés lors du déjeuner de retrouvailles.
« Tu vas finir par devoir renommer l’endroit Molly’s », dit Daphne.
Alaric secoua la tête. « Elle demanderait immédiatement un pourcentage. »
« Évidemment », répondit Molly.
Ils rirent.
Puis Daphne sortit de son sac une petite enveloppe.
« Maintenant, la vraie raison pour laquelle je voulais dîner ici. »
Molly soupira. « Je savais qu’il y avait quelque chose. »
« Rien de dramatique. »
Elle lui tendit l’enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une photographie.
Molly la reconnut.
Elle avait été prise le soir de son anniversaire, après le départ de Rebecca, probablement par Marco.
Molly était assise à la table, les bougies éteintes devant elle. Daphne se penchait vers elle. Alaric se tenait derrière, une main sur le dossier d’une chaise.
Molly ne regardait pas l’appareil.
Elle riait.
« Je ne savais pas que cette photo existait. »
« Marco me l’a envoyée le lendemain. »
« Et tu l’as gardée six mois ? »
« Oui. »
Au dos, Daphne avait écrit une date.
Rien d’autre.
Molly retourna la photographie.
« Pourquoi maintenant ? »
Daphne regarda sa mère.
« Parce que le lendemain de ton anniversaire, j’ai cru que cette photo représentait le soir où quelqu’un t’avait humiliée et où tu avais réussi à rester. »
Molly écouta.
« Maintenant je crois qu’elle représente simplement le soir où tu es sortie dîner. Tout le reste est devenu ce qui s’est passé autour. »
Molly regarda l’image.
Cette différence était immense.
Pendant longtemps, l’insulte avait occupé le centre de l’histoire.
Tout le reste avait semblé être une réaction.
Mais six mois plus tard, le centre avait changé.
Le centre, c’était une femme qui avait accepté de sortir pour son anniversaire.
Qui avait retrouvé un ancien collègue.
Qui avait découvert une lettre.
Qui avait accepté un travail.
Qui avait repris contact avec des amis.
Qui avait choisi de s’asseoir devant sur une photographie.
Qui continuait parfois à avoir peur mais n’attendait plus que la peur se taise pour vivre.
Molly glissa la photo dans son sac.
À côté de la vieille lettre.
« Merci. »
Daphne posa sa main sur la sienne.
« Tu te rappelles ce que tu m’as dit avant notre premier dîner ? »
Molly réfléchit.
« J’ai dit beaucoup de choses intelligentes. »
« Tu as dit : une heure, on mange et on rentre. »
Molly rit.
« J’étais naïve. »
« Tu l’étais. »
Elles terminèrent leur café.
Puis Daphne regarda sa montre.
« Je devrais y aller. »
Molly acquiesça.
Elles se levèrent.
Près de la porte, Daphne enfila son manteau.
« Tu viens ? »
Molly regarda le bureau.
« Pas tout de suite. Je veux finir un dossier. »
Daphne sourit.
« Évidemment. »
Elle embrassa sa mère.
« Bonne nuit. »
« Conduis prudemment. »
« Oui, maman. »
Daphne sortit sous la pluie.
Molly resta près de la vitre et la regarda rejoindre sa voiture.
Puis elle se retourna.
Le restaurant était encore plein.
Des inconnus mangeaient, parlaient, riaient.
Un homme avait commandé deux desserts.
Une femme portait une robe rouge très voyante.
Un enfant avait renversé de l’eau.
Une chaise grinçait chaque fois qu’un client bougeait.
Le monde continuait à être imparfaitement public.
Molly traversa la salle.
Elle passa devant le mur des photographies et ralentit.
Sur la première, elle avait vingt-deux ans.
Sur la deuxième, soixante-cinq.
Sur la troisième, elle riait avec des gens qu’elle croyait perdus.
Aucune photographie ne racontait toute sa vie.
Aucune n’avait besoin de le faire.
Alaric sortit de la cuisine.
« Tu rentres bientôt ? »
« Après mon dossier. »
« Tu sais qu’il sera encore là demain. »
Molly le regarda.
« Justement. Moi aussi. »
Il sourit et retourna travailler.
Molly reprit son chemin vers le bureau.
À mi-parcours, elle aperçut son reflet dans une vitre sombre.
Elle s’arrêta une seconde.
Son corps était le même que six mois auparavant.
Les années étaient toujours là.
Les commentaires passés n’avaient pas été effacés.
La peur n’avait pas disparu complètement.
Mais rien de tout cela ne lui indiquait plus la porte.
Molly regarda son reflet.
Puis la salle.
Puis le bureau qui l’attendait.
Elle sourit.
Et cette fois, sans vérifier qui pouvait la voir, elle continua d’avancer.
Fin
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Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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