Pendant une seconde, personne ne bougea. Le restaurant qui, quelques minutes auparavant, vibrait de conversations, de couverts et de musique discrète, semblait retenir son souffle. Même la cuisine s’était tue derrière les portes battantes. Marco resta près de l’entrée, une main sur la poignée, partagé entre l’ordre qu’il venait de recevoir et l’évidence qu’il ne comprenait pas davantage la situation que les clients.
« Chef », dit-il prudemment, « vous voulez vraiment que je… »
« Ferme la porte », répéta l’homme.
Marco tourna le verrou.
Le petit déclic métallique parut résonner dans toute la salle.
La femme de la table voisine se leva complètement. « C’est ridicule. Je vais appeler la police. »
« Vous pouvez appeler qui vous voulez », répondit le chef sans hausser la voix.
Daphne aurait dû être inquiète. Une partie d’elle l’était. Mais la manière dont cet homme regardait sa mère rendait impossible toute interprétation simple. Il n’y avait aucune hostilité dans ses yeux. Au contraire. Il semblait frappé par un souvenir qu’il n’avait jamais pensé revoir debout devant lui.
Molly serrait son sac contre son ventre. « Je crois qu’il y a une erreur. »
Le chef fit encore un pas.
De près, il devait avoir à peu près l’âge de Molly. Ses cheveux étaient presque entièrement gris, mais son visage conservait une énergie vive. Une petite cicatrice longeait son menton. Lorsqu’il la regarda sous la lumière de la salle, ses yeux s’humidifièrent légèrement.
« Molly ? »
Daphne tourna la tête vers sa mère.
Personne dans le restaurant n’avait donné son prénom.
Molly pâlit.
« Comment connaissez-vous mon nom ? »
Le chef eut un souffle qui ressemblait à un rire étouffé par l’émotion. « Mon Dieu. C’est vraiment toi. »
Molly recula d’un demi-pas.
Daphne se plaça instinctivement un peu plus près d’elle. « Vous connaissez ma mère ? »
L’homme passa une main sur son front comme s’il devait remettre plusieurs décennies dans le bon ordre avant de pouvoir répondre. « Je crois que oui. Enfin… je sais que oui. Mais je n’arrive pas à croire qu’elle soit ici. »
La cliente qui avait provoqué la dispute frappa la table du plat de la main. « Formidable. Réunion de famille. Maintenant, ouvrez cette porte. »
Le chef se retourna vers elle.
Il n’avait pas besoin d’élever la voix pour imposer le silence. « Madame, depuis ma cuisine, j’ai entendu des commentaires concernant une cliente. J’ai quitté mon poste parce que j’ai cru qu’un membre de mon personnel avait un problème à gérer. Maintenant, je découvre que la personne que vous avez choisie pour cible est quelqu’un que je connais depuis une autre vie. Alors oui, vous allez patienter quelques minutes. »
« Je n’ai ciblé personne. »
Plusieurs clients laissèrent échapper des murmures sceptiques.
La compagne de la femme fixa désormais la table, visiblement désireuse d’être ailleurs.
Molly secoua doucement la tête. « Je ne comprends toujours pas. »
Le chef revint à elle. « Regarde-moi bien. »
Daphne sentit sa mère se crisper. « Monsieur… »
« Alaric. »
Le prénom tomba entre eux.
Molly ne réagit pas tout de suite.
Puis ses doigts se desserrèrent lentement autour de son sac.
« Alaric ? »
Un sourire apparut sur le visage du chef. Pas le sourire poli d’un restaurateur. Quelque chose de beaucoup plus jeune.
« Voilà. »
Molly porta une main à sa bouche.
Daphne regarda de l’un à l’autre. « Attendez. Vous vous connaissez vraiment ? »
Sa mère semblait ne plus l’entendre. « Alaric… Alaric du diner ? »
« Celui qui brûlait les omelettes. »
Molly eut un son incrédule. « Tu brûlais tout. »
« Pas tout. »
« Même l’eau aurait brûlé si on t’avait laissé assez longtemps avec une casserole. »
Quelques rires discrets parcoururent la salle.
Alaric ouvrit les bras, sans encore oser la toucher. « Plus de quarante ans, Molly. »
« Quarante-trois », corrigea-t-elle automatiquement.
Il resta bouche bée. « Tu t’en souviens ? »
« Je n’oublie pas facilement les catastrophes culinaires. »
Pour la première fois depuis l’insulte, quelque chose bougea dans le visage de Molly. Pas encore un sourire complet, mais la trace de celui qui avait éclairé le début du dîner.
Daphne se sentit soudain transportée vers la vieille photographie de l’appartement. Les employés alignés derrière un comptoir. Sa mère très jeune. Un garçon mince, peut-être vingt ans, à l’autre bout du groupe.
« Le diner sur la photo chez toi ? » demanda-t-elle.
Molly se tourna vers elle. « Oui. »
Alaric la regarda avec curiosité. « Tu as encore cette photo ? »
« Dans mon salon. »
« Je pensais être le seul à l’avoir gardée. »
Ces mots semblèrent toucher Molly d’une manière que Daphne ne comprit pas. Elle baissa le regard. « Beaucoup de choses ont changé. »
« Pas tout. »
La cliente voisine souffla bruyamment. « Est-ce que quelqu’un peut au moins expliquer pourquoi je suis enfermée ici pour une histoire datant de quarante ans ? »
Alaric ferma les yeux une seconde, comme un homme rappelé à une tâche désagréable.
Quand il les rouvrit, le restaurateur avait remplacé l’ancien collègue.
« Vous n’êtes pas enfermée pour une histoire datant de quarante ans. Vous attendez parce que vous avez humilié une cliente dans mon établissement et que je vais décider comment gérer cela. »
« J’ai fait une remarque. »
« Plusieurs », intervint Marco.
La femme le fusilla du regard. « Personne ne vous a demandé votre avis. »
« Moi, si », dit Alaric.
Sa compagne murmura : « Arrête. Ça suffit vraiment. »
« Toi aussi, maintenant ? »
« Oui. Moi aussi. »
Un silence embarrassé suivit.
Molly tira légèrement sur la manche de Daphne. « Je ne veux pas que ça devienne pire. »
Alaric l’entendit. « Molly, tu n’as rien provoqué. »
Elle sourit sans joie. « C’est ce que ma fille me répète. »
« Parce que c’est vrai. »
« Peut-être. Mais être innocent ne rend pas forcément l’attention plus agréable. »
Alaric observa alors la salle, comme s’il réalisait soudain qu’une vingtaine de personnes étaient tournées vers eux. Il leva une main.
« Tout le monde peut reprendre son dîner. Je suis désolé pour l’interruption. Marco, assure-toi que les plats qui ont refroidi soient remplacés. »
Le mouvement reprit lentement. Les conversations redémarrèrent à voix plus basse. Les regards, eux, restaient difficiles à contrôler.
Alaric tira une chaise vide d’une table proche et la plaça près de Molly, mais il ne s’assit pas encore. « Est-ce que je peux te parler une minute ? »
Molly regarda Daphne.
« C’est ton choix », dit sa fille.
Sa mère hésita puis retira son manteau, qu’elle avait déjà presque enfilé.
Ce geste minuscule fit battre le cœur de Daphne plus vite.
Molly reposa le vêtement sur le dossier de sa chaise.
« Une minute », dit-elle.
Alaric s’assit.
Pendant un instant, il se contenta de la regarder. « Je t’ai cherchée autrefois. »
Molly fronça les sourcils. « Pourquoi ? »
« Parce que je voulais te montrer quelque chose. »
« Quoi ? »
Il jeta un regard vers le mur couvert de photographies.
Daphne suivit ce regard.
Le petit cadre partiellement caché par la plante lui revint aussitôt à l’esprit.
Alaric se leva presque immédiatement, mais Molly leva une main. « Attends. Avant ça… comment es-tu passé de ce diner à tout ceci ? »
Il regarda autour de lui. Les tables, les lampes, les serveurs en mouvement, la cuisine derrière les portes.
« C’est une longue histoire. »
« Tu viens de verrouiller ton restaurant. Je suppose qu’on a le temps. »
Alaric rit franchement.
La femme de la table voisine ne trouva pas cela amusant.
Daphne, elle, observa sa mère. Une dizaine de minutes auparavant, Molly voulait fuir. Maintenant elle était encore assise, son manteau retiré, face à un homme venu de son passé.
Alaric posa ses mains sur ses genoux. « Tu te souviens de mon premier mois au diner ? »
Molly leva les yeux au ciel. « Malheureusement. »
« Le propriétaire voulait me renvoyer. »
« Il voulait te renvoyer chaque semaine. »
« Et il aurait dû. »
« Probablement. »
« Mais quelqu’un l’en empêchait. »
Le sourire de Molly s’effaça lentement.
Alaric la regarda.
« Tu lui répétais que j’apprendrais. Que j’avais besoin de temps. »
Molly haussa légèrement les épaules. « Tu étais jeune. »
« Nous étions tous jeunes. »
« Toi, particulièrement. Tu avais quoi ? Dix-neuf ans ? »
« Vingt. Et aucune idée de ce que je faisais. »
Daphne sentit qu’elles approchaient d’un souvenir que sa mère avait enfoui si profondément qu’elle-même n’en avait jamais entendu parler.
Alaric poursuivit : « Tout le monde se moquait de moi parce que je disais que j’aurais un jour ma propre cuisine. »
Molly resta silencieuse.
« Tout le monde sauf toi. »
Sa gorge bougea légèrement lorsqu’elle avala.
« Je ne me souviens pas d’avoir fait quelque chose d’extraordinaire. »
« C’est précisément pour ça que tu ne comprends pas. »
Daphne regarda le mur de photographies.
Alaric fit de même.
Puis il reporta les yeux sur Molly et sa voix baissa.
« Il y a quelque chose dans ce restaurant que tu n’as jamais vu. Quelque chose qui est ici depuis le jour de l’ouverture. »
Molly fronça les sourcils. « Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Alaric se leva.
La cliente voisine saisit son sac. « Puisque votre petite histoire nostalgique est terminée, je pars. »
Alaric lui barra calmement le passage.
« Pas encore. »
« Vous êtes complètement fou. »
« Peut-être. Mais vous allez entendre la réponse de la femme que vous avez humiliée avant de franchir cette porte. »
Molly se raidit.
« Alaric… »
Il se retourna vers elle, et son expression s’adoucit.
« Seulement si tu veux parler. Personne ne te forcera. Mais cette fois, personne ne parlera à ta place non plus. »
Daphne sentit les doigts de sa mère chercher les siens.
Elle les serra.
Molly regarda l’inconnue. Puis Alaric. Puis les clients qui faisaient semblant de ne pas écouter.
Enfin, son regard se posa sur le cadre à moitié dissimulé sur le mur.
Quelque chose dans cette photographie sembla soudain retenir son attention.
Elle plissa les yeux.
« Alaric… »
« Oui ? »
« Qu’est-ce qu’il y a dans ce cadre ? »
Il ne répondit pas tout de suite.
Il se dirigea vers le mur, écarta lentement les feuilles de la plante suspendue et posa la main sur le vieux cadre.
Puis il regarda Molly.
« La raison pour laquelle je n’ai jamais oublié ton nom. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Derrière la plante, une vieille photographie attendait Molly depuis des années, accompagnée de quelques mots qu’elle n’avait jamais imaginé lire
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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