La petite flamme tremblait au milieu de l’assiette tandis qu’Alaric avançait entre les tables. Derrière lui, Marco et quatre autres membres du personnel marchaient avec des sourires qui n’avaient rien de cérémonieux. Personne ne chantait encore. Cette retenue rassura Molly une fraction de seconde, jusqu’au moment où elle comprit que presque toute la salle s’était tournée vers elle.
« Alaric », murmura-t-elle avec avertissement.
Il continua d’avancer.
« Alaric, je suis sérieuse. »
Daphne porta une main devant sa bouche afin de masquer son rire.
« Ne l’encourage pas », souffla Molly.
« Je ne fais rien. »
« Ton visage fait quelque chose. »
Alaric posa finalement devant elle une part de tiramisu plus généreuse que la première. Deux petites bougies en forme de chiffres, un six et un cinq, étaient plantées dans la couche de cacao.
Molly tourna lentement la tête vers sa fille.
« Tu avais juré ne pas avoir préparé ça. »
Daphne leva les mains. « J’avais deux bougies dans mon sac. Je reconnais ce crime. Mais pour le reste, je suis innocente. »
Alaric se pencha légèrement. « Elle me les a données avant que vous vous asseyiez. J’avais pour instruction d’attendre la fin du dîner. »
« Et tu as décidé que ce soir n’était pas encore suffisamment compliqué. »
« Au contraire. J’ai décidé qu’il avait besoin d’une meilleure fin. »
Ces mots coupèrent court à la protestation suivante.
Molly regarda la flamme. Autour d’elle, personne ne se mit à chanter de force. Les serveurs attendirent. Quelques clients souriaient, mais aucune main ne se leva avec un téléphone. Cela comptait plus qu’ils ne pouvaient le savoir.
« Pas de chanson ? » demanda Molly avec méfiance.
Alaric fit mine de réfléchir. « J’ai estimé que te traumatiser musicalement après le reste serait excessif. »
« Sage décision. »
« En revanche, le vœu est obligatoire. »
Molly soupira, mais elle rapprocha l’assiette.
La lumière des bougies se reflétait dans ses lunettes posées sur la table. Elle resta silencieuse plus longtemps qu’un simple vœu ne l’exigeait. Daphne se demanda ce qu’elle pouvait demander à soixante-cinq ans après une soirée qui avait commencé par la peur de sortir, traversé l’humiliation et ressuscité un souvenir vieux de quatre décennies.
Puis Molly ferma les yeux.
Elle souffla.
Les deux flammes s’éteignirent ensemble.
Une salve d’applaudissements partit de la table où la femme âgée lui avait déjà levé son verre. D’autres suivirent, quelques secondes seulement. Molly rougit jusqu’aux oreilles, mais elle ne baissa pas la tête. Elle inclina même légèrement le visage vers les clients.
« Merci », dit-elle.
Pas assez fort pour toute la salle.
Mais assez pour ceux qui comptaient.
Alaric posa devant Daphne une deuxième cuillère.
Molly la saisit aussitôt. « Non. »
« Maman. »
« J’ai vécu une soirée difficile. »
« Moi aussi, j’étais là. »
« Tu n’as pas été insultée. »
« J’ai souffert émotionnellement en te regardant manger le premier tiramisu seule. »
Alaric leva les yeux au ciel et retourna vers la cuisine pendant que leur dispute dérisoire reprenait. Molly céda finalement une bouchée à sa fille, puis regretta immédiatement cette faiblesse lorsqu’elle vit la quantité que Daphne avait réussi à prendre.
À la fin du dessert, le restaurant commençait à se vider. L’agitation du début de soirée s’était transformée en conversations plus espacées. Les employés débarrassaient certaines tables tandis que la musique, désormais plus audible, remplissait les intervalles de silence.
Molly consulta sa montre.
« Il est presque dix heures. »
Daphne sourit. « Ton dîner d’une heure a légèrement dépassé. »
« De combien ? »
« Je préfère ne pas répondre sans avocat. »
Molly regarda son manteau, toujours posé sur le dossier de la chaise.
Cette fois, elle ne semblait pas impatiente de le remettre.
Alaric revint avec la photographie décrochée plus tôt, mais au lieu de la poser devant elles, il s’arrêta au mur. Il fixa le cadre à un nouveau crochet, plus bas et plus visible, puis repoussa la plante sur le côté.
« Tu n’es pas obligé de la mettre davantage en évidence », dit Molly.
« Je sais. »
« Alors pourquoi tu le fais ? »
Il vérifia que le cadre était droit. « Parce que je viens de réaliser que je l’avais laissée se cacher derrière une plante pendant des années. »
Molly eut un sourire presque imperceptible. « C’est une métaphore un peu lourde. »
« Je suis cuisinier, pas écrivain. »
Il revint ensuite avec trois petites tasses de café.
Daphne regarda la sienne. « J’avais l’impression que nous étions sur le départ. »
« Vous pouvez partir dès que vous voulez. »
Il prit place à côté d’elles. « Mais avant, j’ai une question pour Molly. »
Elle leva les yeux avec lassitude jouée. « Encore ? »
« Une seule. »
« C’est ce que disent les dentistes avant de trouver une autre carie. »
Alaric sourit. « Est-ce que tu travailles toujours ? »
La question surprit Daphne.
Molly remua son café. « Plus maintenant. J’ai pris ma retraite il y a trois ans. »
« Tu faisais quoi après le diner ? »
« Beaucoup de choses. J’ai travaillé dans un cabinet médical, puis dans l’administration d’une école. À la fin, je gérais les dossiers du personnel. Rien d’aussi spectaculaire qu’un restaurant. »
« Et tu t’ennuies ? »
Molly se raidit. « Pourquoi tout le monde suppose qu’une retraitée s’ennuie ? »
« Je n’ai pas demandé si tous les retraités s’ennuyaient. J’ai demandé si toi, tu t’ennuyais. »
Elle ouvrit la bouche, prête à esquiver.
Daphne la regarda.
Molly lui lança un avertissement silencieux.
« Je ne dis rien », protesta sa fille.
« Tu dis énormément avec tes sourcils. »
Alaric attendit.
Molly soupira. « Parfois. »
« Beaucoup ? »
« Ça dépend des jours. »
« Les jours où tu restes chez toi ? »
Elle lui lança un regard acéré. « Vous vous êtes donné le mot, tous les deux ? »
« Je viens seulement de te retrouver. Je n’ai pas encore eu le temps de conspirer avec Daphne. »
Molly remua encore son café sans le boire. « Je ne m’ennuie pas exactement. Je lis. Je regarde des films. J’ai quelques amies. Je fais ce que font les gens. »
Daphne choisit prudemment ses mots. « Tu fais surtout ce que tu peux faire sans devoir aller très loin. »
Un silence se forma.
Molly ne nia pas.
Alaric posa sa tasse. « Je cherche quelqu’un deux après-midi par semaine. »
Molly se figea.
« Non. »
« Tu ne sais même pas pour quoi. »
« Je connais ce regard. »
« Quel regard ? »
« Celui des gens qui viennent d’avoir une idée censée améliorer ma vie. »
Daphne étouffa un rire.
Alaric secoua la tête. « Je n’essaie pas de réparer ta vie. J’essaie de réparer mon planning. C’est beaucoup moins noble. »
« Pour faire quoi ? »
« Les réservations, les commandes, quelques dossiers. Ma responsable administrative va prendre un congé familial le mois prochain. Je pourrais embaucher quelqu’un pour quelques heures. »
Molly le regarda comme s’il venait de lui proposer de reprendre le diner entier.
« Je n’ai pas travaillé dans un restaurant depuis plus de quarante ans. »
« Les factures ont beaucoup changé, mais les clients oublient toujours leur heure de réservation et les fournisseurs envoient toujours la mauvaise quantité de tomates. Tu t’adapteras. »
« Tu plaisantes. »
« Pas complètement. »
Daphne vit aussitôt ce qui effrayait sa mère. Ce n’était pas la compétence. Molly avait géré pendant des années des centaines de dossiers, des plannings, des demandes contradictoires et des directeurs incapables de retrouver leurs propres formulaires. Ce qui l’effrayait se trouvait autour d’elle : un lieu public, des inconnus, deux après-midi par semaine où elle ne pourrait pas se cacher derrière la porte de son appartement.
« Alaric », dit-elle, « elle n’a pas besoin de répondre ce soir. »
Il hocha la tête. « Bien sûr que non. »
Molly fixa sa fille. « Je peux répondre seule. »
Daphne leva les mains.
Molly reporta son regard sur Alaric.
« Non. »
Il acquiesça immédiatement. « Très bien. »
La facilité avec laquelle il accepta sembla la troubler davantage qu’une insistance.
« C’est tout ? »
« Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? »
« Je pensais que tu argumenterais. »
« Tu as dit non. »
Molly regarda son café.
Après quelques secondes, elle demanda : « Quels après-midi ? »
Daphne baissa aussitôt la tête pour cacher son sourire.
Alaric répondit sans triomphalisme. « Mardi et jeudi. Environ quatre heures chaque fois. Mais oublie ça ce soir. »
« Je n’ai pas dit oui. »
« Je sais. »
« Je veux seulement savoir. »
« Je sais aussi. »
Ils terminèrent leur café.
Lorsque Molly se leva enfin, son corps semblait lourd de fatigue, mais plus replié. Elle enfila son manteau sans précipitation. Daphne récupéra le sac, puis se rappela la manière dont sa mère l’avait repoussé au centre de la table plus tôt.
Elle le lui tendit.
Molly le prit.
À l’intérieur, la vieille lettre froissa légèrement.
Alaric les accompagna jusqu’à la porte. Avant qu’elles sortent, il prit Molly dans ses bras avec une prudence presque interrogative. Elle resta rigide une seconde, puis lui rendit son étreinte.
« Ne disparais pas encore quarante-trois ans », murmura-t-il.
« Je vais essayer. »
Il recula. « Et réfléchis à ma proposition seulement si tu en as envie. »
« Je t’ai déjà dit non. »
« Naturellement. »
Elle lui donna une petite tape sur l’avant-bras.
Sur le trottoir, l’air était plus frais que lorsqu’elles étaient arrivées. Daphne déverrouilla la voiture mais Molly ne se dirigea pas tout de suite vers la portière.
Elle regarda l’enseigne du restaurant.
Puis, à travers la grande vitre, le mur où la photographie était désormais visible.
Daphne attendit.
« Mardi et jeudi », murmura Molly.
« Je n’ai rien entendu. »
« Tu as intérêt. »
Elles montèrent dans la voiture.
Daphne mit le contact.
Avant qu’elle ne sorte de sa place, Molly ouvrit son sac, trouva la lettre et la posa sur ses genoux.
Elle ne la relut pas.
Elle posa simplement une main dessus.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 10 : De retour dans son appartement silencieux, Molly découvrit que l’humiliation ne disparaissait pas, mais que sa vieille lettre refusait désormais de la laisser tranquille
Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore
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