PARTIE 10 – De retour dans son appartement silencieux, Molly découvrit que l’humiliation ne disparaissait pas, mais que sa vieille lettre refusait désormais de la laisser tranquille

Le trajet du retour fut beaucoup plus silencieux que l’aller. Daphne n’essaya pas de remplir chaque intervalle de conversation. Elle conduisait d’une main, l’autre posée près du levier de vitesse, tandis que les lampadaires découpaient régulièrement le visage de Molly en bandes claires puis sombres.

La lettre reposait toujours sur ses genoux.

« Tu veux en parler ? » demanda finalement Daphne.

Molly regarda la rue défiler. « Pas encore. »

« D’accord. »

Le mot ne contenait aucun reproche.

Molly tourna légèrement la tête vers elle. « Merci. »

Lorsqu’elles arrivèrent devant l’immeuble, Daphne coupa le moteur. Sa mère ne bougea pas tout de suite. Le silence de la voiture était différent de celui du restaurant : aucun regard, aucune assiette, aucune porte battante. Seulement le moteur qui refroidissait et le léger froissement du papier lorsque Molly déplaça sa main.

« Tu vas dormir ici ? » demanda Daphne.

« Dans la voiture ? »

« Chez toi. »

Molly sourit. « Je crois que c’est généralement ce qu’on fait dans son appartement. »

« Tu sais ce que je veux dire. »

« Oui. Et oui, ça va. »

Daphne hésita.

Molly la connaissait trop bien. « Ne monte pas uniquement pour t’assurer que je ne vais pas me désintégrer dès que tu partiras. »

« Je pensais surtout t’aider à rentrer tes cadeaux. »

« Tu m’as offert un foulard et un livre. Je devrais survivre au poids. »

Daphne posa la main sur son bras. « Appelle-moi demain. »

« Tu m’appelles tous les jours. »

« Alors réponds demain. »

« Autoritaire. »

« Héréditaire. »

Molly sortit de la voiture, prit son sac et referma la portière.

Elle resta sur le trottoir jusqu’à ce que Daphne démarre, puis entra dans l’immeuble. L’ascenseur sentait le produit d’entretien et le parfum bon marché d’un voisin. Dans le miroir, Molly aperçut son reflet entier.

Par habitude, ses yeux descendirent vers son ventre.

La remarque de la femme revint avec une précision irritante.

Le dessert avant le plat principal.

Il faut avoir de l’ambition.

Peut-être que ce n’est pas une mauvaise chose.

Molly sentit sa gorge se serrer.

Voilà ce que les gens qui parlaient ainsi ne comprenaient jamais : ils partaient. Leurs mots, eux, pouvaient rentrer chez vous.

L’ascenseur s’ouvrit.

Elle traversa le couloir, entra dans son appartement et alluma la lampe du salon. Tout était exactement comme quelques heures plus tôt. Le fauteuil. Le rideau. Les chaussures qu’elle avait failli remettre dans le placard pour annoncer à Daphne qu’elle n’irait nulle part.

Elle ôta son manteau.

Son regard tomba immédiatement sur l’étagère.

La photographie.

Molly s’approcha.

Son exemplaire n’avait pas de plaque en laiton. Juste le cliché, légèrement plus pâle que celui du restaurant. Elle le prit et observa la jeune femme qu’elle avait été.

À vingt-deux ans, elle n’était pas mince.

Cette constatation la surprit.

Dans ses souvenirs, elle l’était forcément davantage, parce que le passé avait la politesse de gommer certaines réalités. Pourtant, la Molly de la photographie avait déjà des hanches larges, des bras ronds, un visage plein.

Et elle riait.

Elle riait comme si son corps n’était pas un problème à résoudre avant d’avoir le droit d’occuper une photographie.

Molly s’assit sur le canapé avec le cadre.

Puis elle sortit la lettre de son sac.

Elle la déplia.

Ne laisse pas ta honte choisir à ta place.

Molly passa le pouce sur les mots.

Elle essaya de se rappeler la nuit où elle les avait écrits. Elle retrouva des fragments. Alaric derrière le diner, assis sur une caisse retournée. Une cigarette qu’il n’avait pas allumée parce qu’il ne fumait même pas. Son visage fermé lorsqu’il avait annoncé qu’il ne reviendrait pas.

À l’époque, elle avait trouvé absurde qu’il abandonne un rêve entier à cause d’une mauvaise soirée.

Cette pensée la fit presque rire.

« Bravo, Molly », murmura-t-elle dans le salon vide.

Elle posa la lettre sur la table.

Puis elle alla dans la cuisine.

Par réflexe, elle ouvrit le réfrigérateur. Elle n’avait pas faim. Pourtant, pendant une seconde, la culpabilité apparut simplement parce qu’elle regardait de la nourriture après avoir mangé au restaurant.

La voix de l’inconnue revint.

Molly referma brutalement la porte.

Elle resta debout dans la cuisine, irritée contre elle-même.

C’était précisément ainsi que cela fonctionnait. Une inconnue parlait trente secondes, et pendant combien de temps Molly allait-elle modifier ce qu’elle mangeait, pensait ou faisait pour lui répondre dans son propre esprit ?

Elle ouvrit de nouveau le réfrigérateur.

Elle prit la bouteille d’eau qu’elle cherchait réellement.

« Va au diable », murmura-t-elle sans savoir si elle parlait à la femme, à sa propre peur ou aux deux.

Elle retourna dans le salon.

Son téléphone vibra.

Daphne.

Molly regarda l’écran avec amusement et décrocha.

« Tu m’avais dit demain. »

« Techniquement, je n’ai jamais promis de ne pas appeler ce soir. »

« Tu es arrivée chez toi ? »

« Oui. Et toi, tu as verrouillé ta porte ? »

« Oui, maman. »

« Très drôle. »

Daphne resta silencieuse une seconde. « Comment tu te sens vraiment ? »

Molly regarda la lettre.

« Fatiguée. Embarrassée. En colère. Et bizarrement contente. »

« Ça fait beaucoup pour une seule soirée. »

« À soixante-cinq ans, je suis efficace. »

Daphne rit.

Molly reprit : « J’arrête pas de penser à cette femme. »

« Je m’en doutais. »

« Et ça m’énerve encore plus de penser à elle parce qu’elle est probablement rentrée chez elle, s’est brossé les dents et a oublié mon existence. »

« Peut-être pas après la scène de ce soir. »

« Tu vois ce que je veux dire. »

« Oui. »

Molly tira la photographie vers elle. « Je pense aussi à Alaric. À cette lettre. À toutes ces années où cette photo était dans son restaurant sans que je le sache. »

« Ça, c’est plutôt bien. »

« C’est étrange. »

« Les deux peuvent être vrais. »

Molly sourit.

Pendant quelques secondes, elles ne parlèrent pas.

Puis Daphne demanda : « Tu penses à son offre ? »

« Je savais que tu allais demander. »

« Je peux raccrocher et rappeler dans dix minutes en faisant semblant d’y avoir pensé plus tard. »

« Non. »

Molly soupira.

« Je ne sais pas. »

« Tu lui as dit non. »

« Oui. »

« Et ensuite tu lui as demandé quels jours. »

« C’était une question administrative. »

« Évidemment. »

Molly se leva et marcha jusqu’à la fenêtre.

La rue était presque vide.

« Je n’ai pas envie d’avoir besoin d’un travail pour prouver quelque chose. »

« Alors ne le fais pas pour prouver quelque chose. »

« Je ne veux pas non plus qu’Alaric m’embauche par pitié. »

« Tu crois vraiment qu’un restaurateur confierait ses réservations et ses commandes à quelqu’un qu’il juge incapable, uniquement parce qu’il se sent nostalgique ? »

Molly ne répondit pas.

« Il a probablement besoin d’aide », poursuivit Daphne. « Et toi, tu sais gérer ce genre de choses. Ça ne veut pas dire que tu dois accepter. »

« Deux après-midi. »

« Je n’ai rien dit. »

« Je réfléchis à voix haute. »

« Très bien. »

Molly regarda son reflet dans la vitre.

« Mardi et jeudi. »

« Je continue à ne rien dire. »

« Tu es agaçante quand tu coopères. »

Après avoir raccroché, Molly prit une douche puis se mit au lit. Elle posa la lettre sur sa table de nuit.

Elle éteignit la lumière.

Pendant plusieurs minutes, elle revit la scène du restaurant. La cliente. Les regards. La chaise qu’elle avait voulu repousser. Son manteau déjà dans ses mains.

Puis d’autres images prirent la place.

La photographie.

Alaric.

Les bougies.

La vieille dame levant son verre.

La phrase écrite par sa propre main.

Elle dormit mal.

Le lendemain matin, elle se réveilla à sept heures vingt avec la sensation d’avoir oublié quelque chose d’important. La lettre était toujours là.

Molly la regarda longuement avant de sortir du lit.

À neuf heures, elle appela Daphne.

« Tu es réveillée ? »

« Depuis une heure. Pourquoi ? »

« Je vais faire une course. »

Un silence.

« D’accord. »

« Tu ne demandes pas où ? »

« Tu viens de m’interdire de faire une leçon avec mon visage. Je suppose que ça s’applique aussi au téléphone. »

Molly prit son manteau.

« Je vais retourner au restaurant. »

Cette fois, le silence dura plus longtemps.

« Maman… »

« Ne commence pas. »

« Je n’allais rien dire. »

« Bien. »

Molly prit la lettre et la glissa dans son sac.

« Je vais seulement poser une question à Alaric. »

« Quelle question ? »

Molly regarda les chaussures qu’elle avait presque laissées près de la porte la veille.

Puis elle les enfila.

« Je veux savoir exactement ce qu’il entend par deux après-midi par semaine. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Revenue au restaurant en plein jour, Molly découvrit que l’offre d’Alaric n’était ni de la charité ni aussi simple qu’elle l’avait espéré

Story Parts

Pour ses soixante-cinq ans, Molly voulait rester cachée chez elle, mais Daphne refusait de laisser la peur choisir encore

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