PARTIE 2 – Cachés pendant que leur fils les croit morts, Hélène et Marc découvrent que le ravin n’était que la dernière étape

Le sauvetage dura près de deux heures. La pente, rendue glissante par la pluie, obligeait les secouristes à avancer lentement. Hélène fut immobilisée avant d’être remontée. Marc refusa plusieurs fois d’être pris en charge avant elle, jusqu’à ce qu’un médecin lui rappelle sèchement que sa jambe pouvait être fracturée.

Bernard resta en retrait, parlant peu. Son visage avait changé depuis la dernière fois qu’Hélène l’avait vu à dîner chez eux. Il n’était plus l’ami retraité qui racontait des histoires de brigade avec un verre de vin. Il observait les traces au sol, les vêtements, la position des corps et le rebord du chemin avec une concentration silencieuse.

Lorsqu’Hélène atteignit enfin le haut de la pente, elle aperçut l’endroit où Julien avait garé sa voiture.

Il n’y avait plus personne.

Seulement des traces de pneus dans la terre mouillée.

Elle pensa au gâteau aux pommes laissé dans le coffre.

Cette image insignifiante fut celle qui faillit la faire craquer.

Bernard s’accroupit près d’elle.

« Écoute-moi. Officiellement, vous n’avez pas encore été retrouvés. »

Hélène leva les yeux.

« Pourquoi ? »

« Parce que Marc m’a parlé de ses soupçons avant votre départ. Parce que vous avez un enregistrement. Et parce que si Julien pense que vous avez survécu, il commencera immédiatement à détruire ce qu’on peut encore trouver. »

Marc, installé sur une civière quelques mètres plus loin, approuva d’un signe de tête.

Bernard avait contacté deux anciens collègues en qui il avait confiance avant d’appeler les secours. Le signalement public serait volontairement retardé. Les équipes continueraient officiellement les recherches autour du belvédère, tandis qu’Hélène et Marc seraient conduits ailleurs après les premiers examens médicaux.

« Tu veux qu’on fasse croire à notre fils qu’il nous a tués ? » demanda Hélène.

Bernard soutint son regard.

« Pour quelques heures. Peut-être un peu plus. Je veux surtout voir ce qu’il fera s’il pense avoir réussi. »

La formulation lui donna la nausée.

Avoir réussi.

Comme si leur mort avait été un projet à terminer.

Après des soins rapides dans une structure médicale où Bernard avait organisé leur arrivée discrète, on les conduisit à un chalet appartenant à son frère, dans une vallée à une trentaine de kilomètres de Grenoble. Marc avait une sévère entorse, plusieurs contusions et une plaie au front. Hélène souffrait de deux côtes fêlées et d’une épaule meurtrie.

Ils avaient eu une chance presque indécente.

Hélène ne ressentait pourtant aucune gratitude.

Elle était assise dans une cuisine inconnue avec une couverture sur les épaules tandis que son fils les croyait morts.

Marc posa l’enregistreur au milieu de la table.

Personne ne proposa de l’écouter immédiatement.

Bernard fit chauffer de l’eau. Marc regarda par la fenêtre. Hélène fixa la petite lumière rouge désormais éteinte.

Puis elle dit :

« Je veux entendre. »

Marc se tourna vers elle.

« Tu es sûre ? »

« Non. Mais je veux entendre. »

Il brancha l’appareil à l’ordinateur portable de Bernard.

La première partie contenait le bruit du moteur, quelques conversations banales, des remarques sur la météo. Hélène s’entendit demander à Camille si elle voulait encore du café.

Puis, à un moment du trajet, sa propre voix disparut.

Elle se souvenait s’être assoupie contre la vitre.

Marc aussi s’était tu.

À l’avant, Camille et Julien avaient commencé à parler beaucoup plus bas.

Bernard augmenta le volume.

Julien évoqua deux contrats d’assurance décès dont les capitaux cumulés approchaient six cent cinquante mille euros.

Hélène tourna lentement la tête vers Marc.

« Quels contrats ? »

« Ceux qu’on avait souscrits il y a longtemps. Pour sécuriser le prêt de la maison et protéger la famille. »

Elle connaissait leur existence. Elle n’avait simplement pas pensé à eux depuis des années.

Sur l’enregistrement, Camille demanda si les bénéficiaires avaient pu être modifiés.

Julien répondit que ses parents ne changeaient jamais rien et qu’ils lui faisaient encore confiance.

Hélène baissa les yeux.

Ce mot-là lui fit plus mal que les autres.

Confiance.

Il avait prononcé leur confiance comme une faille de sécurité.

La conversation continua.

La maison.

Le terrain de Voiron.

Les assurances.

Puis une phrase : « Avec ça, je peux combler le trou. »

Marc se raidit.

Bernard arrêta l’enregistrement.

« Quel trou ? »

Marc resta quelques secondes silencieux.

« J’ai appris quelque chose trois jours avant notre excursion. »

Par l’intermédiaire d’un ancien confrère, il avait découvert que la société de promotion immobilière où Julien occupait un poste administratif important rencontrait des anomalies. Plusieurs paiements adressés à des prestataires n’étaient pas cohérents. Environ trois cent dix mille euros semblaient avoir disparu de comptes placés sous sa supervision.

Hélène eut besoin de plusieurs secondes pour comprendre.

« Tu crois qu’il a volé son entreprise ? »

« Je ne voulais pas le croire. »

« Mais tu le crois maintenant ? »

Marc regarda l’enregistreur.

« Maintenant, je crois qu’il était prêt à nous tuer pour combler ce trou. Alors oui, je peux croire le reste. »

Bernard reprit la lecture.

Dans la voiture, Camille parlait des documents originaux du terrain. Julien disait qu’une promesse de vente était presque prête. Il lui manquait seulement certains papiers et une signature qu’il comptait faire passer pour celle de son père.

Hélène posa ses mains sur la table.

« Il avait déjà préparé la vente ? »

Marc se leva difficilement et ouvrit un dossier numérique sur son ordinateur.

Quelques jours plus tôt, il avait trouvé par hasard dans l’imprimante de son bureau une feuille oubliée. Un brouillon de promesse de vente concernait précisément le terrain de Voiron.

La signature ressemblait à la sienne.

Presque parfaitement.

Mais Marc signait des centaines de documents depuis quarante ans. Il avait immédiatement repéré la différence dans la dernière boucle de son nom.

« Pourquoi tu ne l’as pas confronté ? »

« Parce que s’il avait déjà imité ma signature, je voulais d’abord savoir jusqu’où il était allé. »

Hélène se leva trop brusquement et porta la main à ses côtes.

« Jusqu’où ? Nous avons la réponse maintenant. »

Marc voulut s’approcher.

Elle recula.

Ce n’était pas contre lui. Elle ne savait simplement plus où poser sa colère.

« Tu aurais dû me parler. »

« Oui. »

« J’aurais pu… »

Elle s’interrompit.

Qu’aurait-elle fait ?

Appeler Julien ?

Lui demander gentiment s’il préparait leur assassinat ?

Marc lut probablement la réponse sur son visage.

« Je pensais te protéger d’un soupçon qui pouvait être faux. »

Hélène regarda les murs en bois du chalet.

« Et moi, je me demande depuis un mois si je perds la tête. »

Bernard leva les yeux.

Marc fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Hélène hésita avant de raconter ce qu’elle n’avait elle-même jamais relié au comportement de Julien.

Un mois plus tôt, la bague de sa mère avait disparu de sa commode.

Un rubis ancien dans une monture d’or, sans valeur extraordinaire pour un bijoutier mais irremplaçable pour elle.

Elle avait fouillé toute la maison.

Julien avait été présent ce jour-là.

Il l’avait aidée à chercher.

Puis, très doucement, il lui avait demandé si elle ne commençait pas à oublier des choses.

Quelques jours plus tard, Camille lui avait conseillé d’écrire davantage ses rendez-vous.

Lors d’un déjeuner, Julien avait évoqué une résidence pour seniors « juste pour plus tard ».

Marc resta immobile.

« Tu ne m’avais jamais dit qu’il te parlait comme ça. »

« Parce que j’avais honte. »

« Honte de quoi ? »

« De croire qu’il avait peut-être raison. »

Cette fois, Marc prit sa main et elle ne la retira pas.

Bernard, lui, ne dit rien. Il se contenta d’ouvrir un autre programme sur l’ordinateur.

« La caméra de ton bureau fonctionne toujours ? »

Marc acquiesça.

Quelques secondes plus tard, une image apparut.

Le salon de leur maison.

Vide.

Puis une porte s’ouvrit.

Hélène se pencha vers l’écran.

Julien entra.

Camille juste derrière lui.

Il n’y avait ni larmes ni policiers avec eux.

Julien se dirigea directement vers le bureau de Marc.

Camille commença à ouvrir les tiroirs.

Ils ne ressemblaient pas à deux personnes dont les parents venaient de disparaître.

Ils ressemblaient à des cambrioleurs qui connaissaient les lieux.

« Il faut que ce soit ici », lança Julien.

Camille renversa une pile de documents.

« Tu avais dit qu’il gardait tout dans le coffre. »

Julien poussa la bibliothèque latérale et révéla le petit coffre-fort encastré dans le mur.

Hélène ignorait même qu’il connaissait son emplacement.

Marc serra les mâchoires.

« Il m’a vu l’ouvrir un jour. »

Julien entra le code.

Le coffre s’ouvrit.

Il fouilla rapidement.

Puis il s’arrêta.

À l’intérieur, il n’y avait ni titre de propriété ni document bancaire.

Seulement une photographie.

Julien la prit.

Bernard agrandit l’image.

C’était une photo du belvédère du Vercors.

Celui où, quelques heures plus tôt, Julien avait conduit ses parents.

Marc expira lentement.

« J’y suis allé avant-hier avec Bernard. »

Julien retourna la photo.

Un message était écrit au dos.

Même à travers la caméra, Hélène distingua suffisamment les mots pour comprendre.

Marc avait averti que s’il leur arrivait quoi que ce soit, les preuves seraient déjà en sécurité ailleurs.

Le visage de Julien changea.

Pour la première fois, la peur remplaça son assurance.

Et Hélène comprit que son fils venait de découvrir que les morts qu’il cherchait à dépouiller avaient peut-être préparé quelque chose avant de tomber.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 3 : Une bague volée apparaît sur l’écran, et Hélène comprend que son fils préparait sa disparition bien avant le Vercors

Story Parts

Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible

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