Pendant quelques secondes, personne ne réagit comme une personne raisonnable.
Nathalie pleurait et riait en même temps.
Une voisine répétait : « Mon Dieu, mon Dieu », comme si ces deux mots étaient les seuls qu’elle possédait encore.
Un vieil ami de Marc s’était levé si rapidement que sa chaise était tombée derrière lui.
Même les deux gendarmes en civil laissèrent passer plusieurs secondes avant de bouger.
Julien, lui, ne regardait ni les invités ni les policiers.
Il regardait ses parents.
Plus précisément, il regardait leurs blessures.
Le bandage autour du front de Marc.
La canne.
La façon dont Hélène tenait légèrement son flanc lorsqu’elle respirait.
Son regard descendit ensuite vers leurs chaussures.
Puis vers la porte derrière eux.
Il cherchait quelque chose.
Une sortie.
Hélène comprit avant même que Bernard ne se place discrètement à côté de celle-ci.
Camille recula encore.
Elle porta ses doigts à sa bouche.
La bague au rubis était toujours là.
Hélène la vit.
Camille aussi comprit qu’elle l’avait vue.
Elle cacha sa main derrière son dos.
Ce mouvement minuscule produisit en Hélène une colère plus froide que tout ce qu’elle avait ressenti depuis le ravin.
« Maman… »
Julien parvint enfin à parler.
Hélène ne répondit pas.
Il descendit une marche du petit podium.
« Papa… »
Marc resta immobile.
Julien regarda autour de lui.
« Vous êtes vivants. »
Nathalie éclata :
« Évidemment qu’ils sont vivants ! »
Julien se passa la main sur le visage.
Il joua alors une émotion presque parfaite.
Le soulagement.
Il courut vers eux.
« Mon Dieu ! »
Marc leva sa canne horizontalement.
Pas comme une arme.
Comme une limite.
Julien s’arrêta.
« Ne me touche pas. »
Toute chaleur disparut de la voix de Marc.
Un murmure parcourut les invités.
Julien resta figé.
« Papa, je ne comprends pas. »
« Si. »
« On vous croyait morts. »
Hélène regarda son fils avec attention.
« Nous savons. »
Camille tenta alors de s’approcher.
« Hélène, Marc, c’est incroyable. On était dévastés. »
Hélène leva la main.
« Enlève ma bague. »
Camille s’immobilisa.
Plusieurs personnes tournèrent les yeux vers sa main.
« Quoi ? »
« Le rubis. Enlève-le. »
Camille regarda Julien.
Ce seul regard lui nuisit plus que n’importe quelle réponse.
Hélène avança d’un pas.
« Elle appartenait à ma mère. Elle a disparu de ma chambre il y a un mois. »
Camille pâlit.
« Tu me l’avais donnée. »
Hélène la fixa.
« Non. »
« Si. Tu ne t’en souviens peut-être pas. »
Le silence changea.
Il devint plus sombre.
Marc tourna légèrement la tête vers sa femme.
Hélène, elle, ne bougea pas.
Camille venait de refaire exactement ce qu’elle avait fait lors du vol.
Insinuer que sa mémoire était défaillante.
Mais cette fois, cinquante personnes écoutaient.
« Je m’en souviens très bien », dit Hélène.
Camille retira lentement la bague.
Un gendarme s’approcha.
« Posez-la sur la table, s’il vous plaît. »
Camille obéit.
Julien regarda l’homme.
« Vous êtes qui ? »
Le second gendarme sortit sa carte.
Le visage de Julien se vida une seconde fois.
Nathalie regarda Hélène.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Cette question traversa la salle comme une onde.
Tout le monde voulait la même réponse.
Hélène tourna les yeux vers Bernard.
Il hocha légèrement la tête.
Elle avait le droit d’expliquer une partie.
Pas tout.
Pas encore.
« Notre chute n’était pas un accident. »
Plusieurs personnes inspirèrent en même temps.
Julien répondit immédiatement.
« Quoi ? »
Hélène continua de le regarder.
« Quelqu’un nous a poussés. »
Julien secoua la tête.
« C’est impossible. »
Marc eut un rire bref.
« C’est intéressant que tu sois si catégorique. »
« Vous avez dû glisser. On vous a vus près du bord. »
Un gendarme demanda calmement :
« Vous les avez vus tomber ? »
Julien se retourna.
« Non. Enfin… »
Camille ferma les yeux.
Julien reprit.
« On prenait une photo. Ils ont reculé. Je me suis retourné une seconde. »
Marc demanda :
« Et pourtant, tu as raconté aux enquêteurs que tu avais vu que nous étions probablement morts. »
« J’étais sous le choc. »
« Et tu es revenu chez nous fouiller mon coffre. »
Cette fois, la salle réagit bruyamment.
Julien regarda son père.
« Je cherchais vos papiers pour aider les secours. »
« Dans un coffre mural ? »
« Je voulais trouver des informations médicales. »
Marc pencha légèrement la tête.
« Mes informations médicales sont dans la cuisine, dans le classeur bleu. Tu le sais depuis vingt ans. »
Julien ouvrit la bouche.
Aucune réponse ne vint.
Bernard observa la scène sans intervenir.
Hélène comprit pourquoi.
Julien s’enfonçait tout seul.
Nathalie se rapprocha de sa sœur et la prit dans ses bras.
La douleur d’Hélène la fit grimacer.
Nathalie recula immédiatement.
« Tu es blessée. »
« Deux côtes. Ça ira. »
Nathalie regarda Julien.
Le soulagement disparut de son visage.
« Tu savais ? »
« Bien sûr que non. »
« Alors pourquoi cette cérémonie aujourd’hui ? »
« Parce qu’on nous avait dit qu’ils avaient peu de chances. »
Un des enquêteurs répondit :
« Personne des secours ne vous a dit cela. »
Julien le regarda.
« Vous n’étiez pas avec moi. »
« Nous avons vérifié. »
Silence.
Camille prit enfin la parole.
« On a fait une erreur. On était paniqués. »
Hélène se tourna vers elle.
« Une erreur ? »
« Oui. »
« Vous nous avez laissés au fond d’un ravin sans appeler immédiatement les secours. »
Camille secoua la tête.
« On a essayé d’appeler. Il n’y avait pas de réseau. »
Bernard sortit son téléphone.
« J’ai les données de couverture et les journaux d’appels. »
Julien le reconnut enfin.
« Bernard. »
Celui-ci ne répondit pas.
Camille regarda la porte.
Deux gendarmes se tenaient maintenant près de l’entrée.
« On est accusés de quoi exactement ? »
Le gendarme répondit avec prudence.
« Pour l’instant, vous allez être entendus concernant plusieurs faits graves. »
Julien reprit immédiatement une posture presque professionnelle.
« Alors je veux un avocat. »
Bernard échangea un regard avec Marc.
Hélène, elle, ressentit un étrange soulagement.
Pas parce que Julien avait demandé un avocat.
Parce que la façade venait de changer.
Le fils endeuillé avait disparu.
Il restait l’homme qui comprenait qu’il risquait quelque chose.
Le premier gendarme demanda à Julien de les accompagner à l’écart.
Il refusa de parler davantage.
Camille, au contraire, semblait au bord de la rupture.
Ses yeux allaient de Julien à la bague posée sur la table.
« Je n’ai rien fait », dit-elle.
Julien tourna brusquement la tête vers elle.
« Tais-toi. »
Plusieurs personnes l’entendirent.
Camille se figea.
Hélène observa leur couple comme si elle le voyait pour la première fois.
Jusqu’alors, Julien et Camille avaient toujours fonctionné comme une unité.
Même lorsqu’ils se disputaient, ils finissaient leurs phrases.
Ils prenaient les décisions ensemble.
Maintenant que la peur entrait dans la pièce, leur alliance se fissurait.
Un enquêteur demanda à Camille :
« Vous souhaitez faire une déclaration ? »
Julien répéta :
« Elle ne dira rien avant l’avocat. »
Camille le regarda.
« Arrête de parler pour moi. »
Hélène sentit Bernard se redresser légèrement.
Voilà.
Une première fracture.
Julien baissa la voix.
« Camille. »
« Non. »
Elle respira difficilement.
« Tu m’avais dit que ça ressemblerait à un accident. »
Toute la salle se figea.
Julien devint blême.
L’enquêteur leva immédiatement la main.
« Madame, avant que vous continuiez, vous devez comprendre que vos propos peuvent être retenus dans le cadre de l’enquête. »
Camille regarda autour d’elle.
Elle vit les téléphones.
Les visages.
Le cercueil vide.
Puis Hélène.
« Je… »
Julien fit un pas vers elle.
Un gendarme se plaça entre eux.
« Monsieur, reculez. »
« Elle est en état de choc. »
Camille éclata :
« Je suis en état de choc parce qu’ils sont vivants ! »
Le cri ricocha contre les murs.
Julien la fixa.
Cette phrase aussi venait de dire trop de choses.
Pas « parce que nous les croyions morts ».
Pas « parce qu’ils ont failli mourir ».
Parce qu’ils sont vivants.
Comme si leur survie elle-même était le problème.
Camille se couvrit le visage.
L’enquêteur lui demanda de s’asseoir.
Elle obéit.
Julien resta debout.
Il avait perdu le contrôle de la scène.
Et Hélène comprit soudain qu’il ne savait pas fonctionner lorsqu’il n’était plus celui qui définissait la version des faits.
Il regarda sa mère.
« Tu crois vraiment que j’ai voulu te tuer ? »
La question fut prononcée doucement.
Avec une douleur presque enfantine.
Pendant une seconde, Hélène ressentit le réflexe ancien.
Celui de rassurer.
Celui qui lui avait fait couvrir ses dettes, minimiser ses erreurs, excuser ses absences.
Elle le reconnut.
Puis elle le laissa passer.
« Je t’ai entendu. »
Julien cessa de respirer.
Hélène poursuivit.
« Au-dessus du ravin. »
Personne ne bougeait.
« Tu as demandé à Camille si les vieux étaient enfin morts. »
Le visage de Julien changea.
Marc posa la main dans sa poche.
Il en sortit le petit enregistreur.
Julien le vit.
Cette fois, aucune expression soigneusement construite n’eut le temps d’apparaître.
Seulement la peur.
Pure.
Instantanée.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Marc répondit :
« Ta voix. »
Julien regarda l’appareil.
Puis Bernard.
Puis les enquêteurs.
Et dans cet enchaînement de regards, Hélène comprit qu’il évaluait déjà ce que chacun savait.
« Ce n’est pas légal », dit-il.
Bernard répondit calmement :
« Tu expliqueras ça à ton avocat. »
Julien serra la mâchoire.
Camille, toujours assise, leva lentement les yeux.
« Tu m’avais dit qu’il n’avait rien enregistré. »
Julien se retourna vers elle.
« Je t’ai dit de ne plus parler. »
« Tu m’avais dit que son téléphone était resté dans la voiture. »
« Camille. »
« Tu avais vérifié ! »
Un gendarme s’approcha immédiatement.
« Madame, venez avec moi. »
Cette fois, Julien protesta.
« Non. Nous partons ensemble avec notre avocat. »
« Ce n’est pas vous qui décidez. »
La pièce entière semblait retenir son souffle.
Camille se leva.
Avant de partir, elle regarda Hélène.
Ses lèvres tremblaient.
« Je n’ai pas poussé Marc. »
Hélène ne répondit pas.
Camille ajouta :
« Je vous jure que je n’ai pas poussé Marc. »
Puis elle suivit l’enquêteur.
Marc tourna lentement les yeux vers sa femme.
La phrase contenait une absence.
Une absence énorme.
Elle n’avait pas dit qu’elle n’avait poussé personne.
Elle avait seulement dit qu’elle n’avait pas poussé Marc.
Julien le comprit au même instant.
« Elle ne sait plus ce qu’elle dit. »
Hélène le regarda.
« Peut-être qu’elle sait enfin exactement ce qu’elle dit. »
Quelques minutes plus tard, les gendarmes emmenèrent Julien dans une autre pièce.
La salle resta silencieuse.
Puis Nathalie s’approcha du cercueil vide.
Elle regarda le portrait de sa sœur et de Marc placé au-dessus.
Elle prit le cadre.
Le retourna.
Et le posa face contre la table.
« Ça suffit avec les morts. »
Hélène eut les larmes aux yeux.
Autour d’eux, les proches commencèrent à partir, certains après les avoir serrés avec précaution, d’autres trop bouleversés pour parler.
Bernard attendit que la salle se vide presque entièrement.
Puis il rejoignit Hélène et Marc.
« Camille vient de demander à être entendue séparément. »
Marc acquiesça.
« Elle va parler. »
Bernard hésita.
« Peut-être. »
Hélène regarda vers le couloir où sa belle-fille avait disparu.
« Elle a déjà commencé. »
Bernard baissa la voix.
« Il y a autre chose. La brigade vient de recevoir le résultat d’une perquisition informatique menée ce matin chez Julien. »
Marc se redressa.
« Quoi ? »
Bernard regarda Hélène avant de répondre.
« Ils ont trouvé un dossier contenant des photos de votre maison, des copies de vos signatures, les contrats d’assurance… et plusieurs recherches sur les accidents mortels en montagne. »
Hélène resta immobile.
« Plusieurs recherches ? »
« Oui. »
« Quand ? »
Bernard inspira lentement.
« Les premières remontent à presque six mois. »
La cérémonie avait été préparée depuis deux jours.
Le vol de la bague depuis un mois.
Les questions financières depuis plusieurs semaines.
Mais six mois signifiaient autre chose.
Six mois signifiaient que le ravin n’était peut-être pas une décision prise dans la panique après la découverte du détournement.
Six mois signifiaient que Julien avait envisagé leur mort bien avant que ses parents comprennent seulement qu’il leur cachait quelque chose.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Les recherches de Julien remontent à six mois, et Camille révèle que le premier projet n’était pas de les pousser d’une falaise
Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible
Part 6 of 18
