La première chose qu’Hélène sentit fut la boue froide contre sa joue. La seconde fut une douleur si violente sous ses côtes qu’elle dut serrer les dents pour ne pas crier. Elle ignorait depuis combien de secondes elle était immobile au milieu des pierres du versant. Dix secondes ? Une minute ? Le temps s’était disloqué pendant la chute.
À quelques mètres d’elle, Marc ne bougeait presque pas. Son pantalon était déchiré au genou, sa veste ouverte sur une chemise tachée de sang. Une branche cassée reposait sur son épaule. Hélène voulut ramper jusqu’à lui, mais un éclair de douleur traversa son flanc dès qu’elle appuya sur son coude.
« Marc… »
Il ouvrit les yeux.
Ce simple mouvement lui rendit assez d’air pour respirer.
Puis une voix descendit du belvédère, étouffée par le vent et les sapins.
« Tu crois qu’ils sont enfin morts, les vieux ? »
Hélène cessa immédiatement de respirer.
Elle aurait reconnu cette voix derrière une porte fermée, au téléphone au milieu d’une gare, ou vingt ans après l’avoir entendue pour la dernière fois. Julien. Leur fils unique. L’enfant dont elle avait tenu la main pendant des nuits entières lorsqu’il faisait des cauchemars. Le garçon qu’elle avait accompagné à l’école le jour de sa rentrée en sixième parce qu’il refusait d’avouer qu’il avait peur.
Aujourd’hui, il se tenait plusieurs mètres au-dessus d’elle et attendait de savoir si elle était morte.
Une autre voix répondit. Celle de Camille, sa belle-fille.
« Ils ont dégringolé loin. Avec ce temps, personne ne les verra d’en haut. »
Hélène voulut appeler Julien par son prénom, lui demander ce qui lui avait pris, lui hurler qu’elle était encore sa mère. Marc se redressa brusquement malgré son visage déformé par la douleur et posa sa paume sur sa bouche.
« Pas un son », souffla-t-il.
Elle le fixa.
Dans ses yeux, elle ne vit pas seulement la peur.
Elle vit la certitude.
Quelques minutes plus tôt, Hélène avait encore essayé de se convaincre que leur chute pouvait être un accident. Camille avait voulu prendre une photographie. Le sol était glissant. Ils se trouvaient près du bord. Tout s’était produit très vite.
Mais elle se souvenait désormais parfaitement de la pression dans son dos.
Deux mains.
Une poussée nette.
Puis le vide.
Marc s’était jeté vers elle par réflexe. Il avait réussi à attraper son bras avant qu’elle disparaisse derrière la rambarde naturelle de rochers. Son poids l’avait entraîné avec elle. Pendant la chute, il avait tourné son corps pour encaisser plusieurs impacts à sa place.
Au-dessus d’eux, Julien parla de nouveau.
« On dira qu’ils ont reculé pour la photo. Le terrain est trempé. Personne ne trouvera ça bizarre. »
Un rire bref suivit.
Hélène sentit un froid plus profond que celui de la terre humide entrer en elle.
Le matin même, elle avait préparé le gâteau aux pommes préféré de son fils.
Julien les avait appelés la veille après des mois de distance. Il avait proposé une journée dans le Vercors, comme lorsqu’il était adolescent. Sa voix avait été chaleureuse, presque embarrassée.
« On ne se voit plus assez. Ça me manque. »
Hélène avait raccroché avec les larmes aux yeux.
Depuis près d’un an, elle cherchait une explication à son éloignement. Julien répondait tard aux messages. Il reportait les repas du dimanche. Quand ils se voyaient, il semblait préoccupé, impatient, souvent absorbé par son téléphone.
Elle avait attribué cela au travail.
Marc, lui, avait été moins indulgent.
Sur la route du Vercors, cependant, tout avait paru revenir à la normale. Julien racontait des anecdotes de travail. Camille avait demandé à Hélène sa recette du gâteau. Ils avaient même plaisanté à propos d’anciennes vacances familiales dans les Alpes.
Hélène s’était reproché ses inquiétudes.
Elle comprenait à présent que leur gentillesse n’avait été qu’une préparation.
Le moteur de la voiture démarra quelque part au-dessus.
Camille dit quelque chose qu’Hélène ne distingua pas. Julien répondit, plus clairement :
« Enfin, on va pouvoir respirer. »
Les pneus crissèrent sur le gravier.
Puis le silence retomba.
Marc attendit encore de longues secondes avant d’enlever sa main de la bouche d’Hélène.
Elle inspira brusquement.
« Notre fils vient d’essayer de nous tuer. »
Marc détourna les yeux.
« Oui. »
« Pourquoi ? »
Il ne répondit pas immédiatement. Sa main droite tremblait. Il la glissa sous sa chemise avec difficulté et en sortit un petit appareil noir à peine plus grand qu’une boîte d’allumettes.
Une lumière rouge clignotait.
Hélène fronça les sourcils.
« Qu’est-ce que c’est ? »
« Un enregistreur. »
Elle regarda l’appareil, puis son mari.
« Tu nous enregistrais ? »
« Je les enregistrais, eux. »
La douleur dans ses côtes sembla momentanément disparaître derrière une autre sensation.
« Depuis quand tu soupçonnes Julien ? »
Marc inspira lentement avant de répondre.
« Depuis plusieurs semaines. Pas de ça. Jamais de ça. Mais je savais qu’il préparait quelque chose. »
Il lui raconta alors ce qu’il avait gardé pour lui. Deux fois, il avait surpris Julien dans son bureau à Meylan. La première, leur fils avait prétendu chercher un chargeur. La seconde, un document dont il aurait eu besoin pour remplir un formulaire administratif.
Marc n’y aurait probablement pas pensé davantage si Julien n’avait pas commencé à poser des questions inhabituelles.
La valeur actuelle de leur maison.
Le terrain hérité du père de Marc près de Voiron.
L’endroit où étaient conservés les actes de propriété.
La durée de validité d’une ancienne procuration bancaire.
Même le nom du notaire qui s’occupait autrefois des affaires familiales.
« J’ai été expert-comptable toute ma vie », murmura Marc. « Je reconnais quelqu’un qui essaie de reconstituer un dossier sans dire pourquoi. »
Hélène le regardait comme si elle découvrait un second accident à l’intérieur du premier.
« Pourquoi tu ne m’as rien dit ? »
« Parce que je pensais qu’il avait des problèmes d’argent. Peut-être une dette. Peut-être qu’il voulait utiliser ma signature. Je voulais vérifier avant de t’accuser ton propre fils sans preuve. »
Marc lui expliqua qu’il avait installé une petite caméra dans son bureau. Les images avaient montré Julien photographiant plusieurs documents lorsqu’il pensait la maison vide.
Hélène ferma les yeux.
Elle revit Julien à vingt-deux ans, honteux de demander de l’aide après la faillite de sa première entreprise. Marc avait réglé une partie des dettes. Plus tard, Hélène avait retiré trente-cinq mille euros de son épargne pour aider Julien et Camille à acheter leur appartement.
Ils n’avaient jamais compté.
C’était leur fils.
Cette justification leur avait toujours paru suffisante.
« L’enregistreur ? » demanda-t-elle.
« Je l’ai mis ce matin parce que cette sortie m’inquiétait. »
« Et personne ne sait où nous sommes. »
Marc hésita.
Puis, pour la première fois depuis leur chute, quelque chose ressemblant à un espoir passa sur son visage.
« Si. Bernard sait. »
Bernard Lenoir connaissait Marc depuis plus de trente ans. Ancien gendarme de la brigade de recherches de Grenoble, il avait gardé après sa retraite cette prudence presque professionnelle qui agaçait parfois Hélène lors des repas entre amis.
Marc lui avait envoyé un message avant leur départ.
Il lui avait demandé de suivre la position de son téléphone pendant l’excursion.
« Tu pensais vraiment que Julien pouvait nous faire du mal ? »
« Je pensais qu’il pouvait tenter de me faire signer quelque chose, voler des documents, ou provoquer une scène. Je ne pensais pas qu’il nous pousserait d’une montagne. »
Un bruit traversa soudain les arbres.
Hélène se figea.
Au loin, une lueur blanche se déplaçait entre les troncs.
Puis une seconde.
Des phares.
Marc tenta de se redresser et étouffa un gémissement.
« Ne bouge pas », dit Hélène.
Une portière claqua au-dessus.
Quelques secondes plus tard, quelqu’un cria :
« Marc ! »
Le visage de son mari se détendit.
« Bernard. »
Hélène ferma les yeux, mais elle ne pleura pas de soulagement. Pas encore.
Car tandis que des voix se rapprochaient dans l’obscurité et que les secours commençaient à descendre vers eux, une seule pensée tournait dans sa tête.
Julien les croyait morts.
Et pour la première fois depuis qu’elle avait entendu sa voix depuis le sommet du ravin, Hélène se demanda ce que son fils allait faire maintenant qu’il pensait ne plus avoir de parents pour l’arrêter.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 2 : Cachés pendant que leur fils les croit morts, Hélène et Marc découvrent que le ravin n’était que la dernière étape
Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible
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