PARTIE 7 – Les recherches de Julien remontent à six mois, et Camille révèle que le premier projet n’était pas de les pousser d’une falaise

La pièce d’audition n’avait aucune fenêtre.

Camille était assise devant une table grise, un gobelet en plastique entre les mains. Un avocat commis d’office se tenait à sa droite. En face, deux enquêteurs posaient des questions avec une patience qui semblait parfois presque cruelle.

Hélène et Marc n’assistaient évidemment pas à l’entretien.

Bernard leur transmit seulement, plusieurs heures plus tard, les éléments que les enquêteurs avaient l’autorisation de leur communiquer en tant que victimes.

Ils avaient quitté la maison funéraire depuis longtemps.

Nathalie était avec eux dans une salle sécurisée de la brigade.

Elle n’avait pas voulu les laisser seuls.

« Six mois », répétait-elle. « Il préparait quelque chose depuis six mois et personne n’a rien vu. »

Hélène fixait une tasse de café devenue froide.

« Peut-être que quelqu’un a vu. »

Marc tourna la tête.

« Qui ? »

Elle réfléchit à voix haute.

« Alain. Peut-être. Les assurances. Les changements de bénéficiaire. Les demandes de Julien. »

Bernard entra au même moment.

« Vous avez raison de parler de Fournier. »

Il s’assit.

« Il a décidé de coopérer. »

Marc eut un rire sans joie.

« Après avoir compris qu’il risquait sa carrière. »

« Probablement. »

Alain avait reconnu que Julien lui avait posé plusieurs questions inhabituelles plusieurs mois auparavant.

D’abord théoriques.

Que se passe-t-il lorsqu’un assuré meurt dans un accident à l’étranger ?

Combien de temps prend un versement si le corps n’est pas immédiatement retrouvé ?

Un bénéficiaire peut-il accélérer une procédure ?

Quels documents sont nécessaires lorsque deux conjoints décèdent ensemble ?

Alain avait trouvé ces questions étranges.

Mais Julien avait expliqué qu’un collègue venait de perdre ses parents dans un accident.

« Il n’a rien signalé », dit Hélène.

« Non. »

« Il a même continué à lui répondre. »

Bernard acquiesça.

Alain affirmait toutefois n’avoir jamais su qu’un meurtre était envisagé.

Il reconnaissait avoir aidé Julien à comprendre les mécanismes des contrats.

Il niait toute participation à un plan criminel.

« Ça, ce sera aux enquêteurs de le déterminer », conclut Bernard.

Marc regarda l’horloge.

« Et Camille ? »

Bernard resta silencieux une seconde.

« Elle parle. »

Hélène sentit son estomac se nouer.

« Elle accuse Julien ? »

« Pas exactement. Elle reconnaît sa propre participation à certaines étapes. »

Nathalie ferma les yeux.

« Certaines étapes ? »

Bernard posa un dossier sur la table.

« Le projet initial n’était pas le ravin. »

Marc se pencha.

Pendant les premières semaines, Julien aurait imaginé une fraude moins violente.

Faire croire que ses parents étaient devenus incapables de gérer leurs finances.

La stratégie reposait sur une accumulation de petits incidents.

Objets déplacés.

Rendez-vous modifiés.

Papiers égarés.

Mots de passe changés.

Factures laissées volontairement impayées.

Camille avait participé.

La bague de la mère d’Hélène faisait partie de ces incidents.

« Pourquoi ? » demanda Hélène.

« Parce qu’ils voulaient vous convaincre, vous et votre entourage, que votre mémoire diminuait. »

Hélène posa lentement ses mains sur ses genoux.

Chaque détail trouvait désormais sa place.

Le jour où elle avait cherché son portefeuille pendant deux heures avant de le retrouver dans le garage.

La facture d’électricité qu’elle était certaine d’avoir réglée mais qui apparaissait encore impayée.

Le rendez-vous avec son dentiste déplacé sans qu’elle se souvienne de l’avoir demandé.

Elle avait cru vieillir.

Pas seulement vieillir physiquement.

Perdre quelque chose d’essentiel.

« Julien avait accès à notre compte de messagerie », dit-elle.

Marc la regarda.

« Comment ? »

« Je lui avais donné le mot de passe il y a deux ans quand j’avais changé d’ordinateur. »

Marc ferma les yeux.

Bernard hocha la tête.

« C’est probablement comme ça qu’il a déplacé certains rendez-vous. »

Nathalie posa une main sur celle de sa sœur.

Hélène la serra.

« Et ensuite ? »

Bernard poursuivit.

Le but était d’obtenir une procuration générale.

Puis de vendre le terrain de Voiron.

Peut-être même la maison.

Mais Marc avait résisté.

Il avait refusé de signer.

Il avait commencé à surveiller ses documents.

Julien avait compris que son père devenait méfiant.

À peu près au même moment, l’audit interne de son entreprise s’était accéléré.

Il avait besoin d’argent plus vite.

Le plan avait changé.

« Camille dit qu’elle a d’abord refusé l’idée de vous tuer. »

Marc eut un rire sec.

« Comme c’est rassurant. »

Bernard continua.

Julien aurait alors parlé d’un « accident médical ».

Mélanger certains médicaments dans leurs boissons.

Provoquer un malaise au volant.

Faire ressembler le décès à une erreur de dosage.

Ils avaient cherché des informations.

Mais ils n’avaient pas réussi à obtenir ce qu’ils voulaient sans laisser de traces.

Hélène sentit un froid lui traverser le dos.

Elle pensa aux nombreux cafés que Camille lui avait servis.

Aux repas pris chez eux.

Aux verres de vin.

Nathalie demanda :

« Ils ont essayé ? »

« Camille affirme que non. »

« Et vous la croyez ? »

Bernard secoua légèrement la tête.

« Je ne suis pas chargé de croire. Les enquêteurs cherchent des preuves. »

Marc s’appuya contre le dossier de sa chaise.

« Puis ils ont choisi la montagne. »

« Oui. »

Le Vercors offrait exactement ce dont Julien avait besoin.

Une sortie familiale plausible.

Un terrain accidenté.

Une chute pouvant passer pour un accident.

Des zones avec une couverture téléphonique irrégulière.

Et surtout, un endroit que ses parents connaissaient assez pour accepter d’y aller sans méfiance.

« Il avait repéré le belvédère avant ? » demanda Hélène.

Bernard acquiesça.

Les données de localisation de son téléphone indiquaient deux passages dans la zone au cours des trois dernières semaines.

Il avait fait le trajet.

Probablement évalué l’endroit.

Peut-être même pris des photos.

Marc se passa les mains sur le visage.

« Je l’ai élevé. »

Personne ne répondit.

Cette phrase ne demandait pas de réponse.

Elle exprimait seulement quelque chose d’incompréhensible.

Hélène regarda son mari.

Depuis le ravin, Marc s’était tenu droit par colère.

Il avait organisé.

Décidé.

Répondu.

Maintenant, pour la première fois, il semblait simplement vieux.

Pas faible.

Pas confus.

Vieux au sens brutal du mot.

Un homme qui avait vécu assez longtemps pour découvrir qu’une partie de sa propre histoire familiale avait été fausse.

« Tu l’as élevé », dit Hélène doucement. « Tu ne l’as pas fabriqué. »

Marc la regarda.

« Quelle différence ? »

« Toute la différence. »

Bernard laissa le silence durer.

Puis il reprit.

Camille avait décrit le jour de la chute.

Le trajet.

Les arrêts.

Les conversations.

L’endroit précis où Julien voulait les conduire.

Selon elle, Julien avait insisté pour faire une photo de famille au bord.

Camille devait tenir le téléphone.

Il leur avait demandé de reculer.

Marc avait refusé.

Il trouvait le terrain instable.

Alors Julien avait plaisanté.

Il était passé derrière eux.

Puis il avait poussé Hélène.

Marc s’était retourné au même moment.

Il avait essayé de la retenir.

Il était tombé avec elle.

Hélène ferma les yeux.

L’instant revint avec une netteté insupportable.

La pression entre ses omoplates.

Le cri de Marc.

La roche.

Le ciel qui tournait.

« Camille savait qu’il allait me pousser ? »

Bernard hésita.

« Elle dit qu’elle savait qu’il comptait provoquer votre chute. »

Nathalie se leva brutalement.

« Donc oui. »

« Elle affirme qu’elle pensait qu’il vous ferait reculer jusqu’à une zone instable, sans contact direct. »

Marc secoua la tête.

« Quelle différence peut-elle bien imaginer ? »

« Pour elle, probablement celle qui lui permet de dormir. »

Hélène rouvrit les yeux.

« Et quand nous sommes tombés ? »

« Elle dit qu’elle voulait appeler les secours. »

« Mais elle ne l’a pas fait. »

« Julien l’en a empêchée. »

Marc demanda :

« Comment ? »

Bernard consulta ses notes.

« Il lui a dit que s’ils appelaient immédiatement, on retrouverait peut-être Hélène vivante. Que si vous étiez morts tous les deux, le plan tenait encore. »

Hélène sentit Nathalie se rasseoir.

Elle-même ne bougea pas.

Il existait des phrases si terribles qu’elles ne déclenchaient plus de réaction immédiate.

Elles entraient dans le corps et s’y installaient.

Bernard continua.

Ils avaient attendu.

Écouté.

Puis Julien avait descendu quelques mètres sur le sentier, assez pour essayer de voir.

Il n’avait pas trouvé de mouvement.

Camille avait demandé s’ils étaient morts.

C’est alors que Julien avait prononcé la phrase enregistrée.

« Tu crois qu’ils sont enfin morts, les vieux ? »

Hélène connaissait déjà ces mots.

Ils lui firent pourtant autant de mal la seconde fois.

Nathalie regarda Bernard.

« Pourquoi “enfin” ? »

Il referma son dossier.

« C’est une très bonne question. »

Parce que ce mot impliquait une attente.

Ou plusieurs tentatives.

Les enquêteurs avaient pensé la même chose.

Ils avaient donc examiné les mois précédents.

Et ils avaient trouvé un accident.

Trois mois plus tôt, Marc et Hélène avaient fait un aller-retour à Lyon.

Sur l’autoroute, un voyant s’était allumé.

Marc avait constaté une perte soudaine de liquide de frein.

Il avait réussi à ralentir grâce au frein moteur et à s’arrêter sur une aire.

Le garagiste avait parlé d’une durite endommagée.

À l’époque, Marc avait accepté l’explication.

Maintenant, les enquêteurs avaient récupéré le dossier.

« La durite avait été coupée », dit Bernard.

Marc fixa la table.

Hélène sentit sa bouche devenir sèche.

« Coupée ? »

« Pas usée. Pas fissurée. Coupée avec un outil. »

« Julien avait accès à la voiture ? »

Marc répondit avant Bernard.

« Oui. »

La veille du voyage à Lyon, Julien était passé chez eux.

Il avait prétendu avoir laissé un dossier dans le coffre de leur voiture après un précédent déplacement.

Hélène se souvint même lui avoir donné les clés.

Elle s’appuya au dossier de sa chaise.

Le ravin n’avait donc peut-être pas été la première tentative.

Elle pensa à la phrase de Camille.

Je n’ai pas poussé Marc.

Pas : nous n’avions jamais essayé avant.

Pas : je ne savais rien.

Marc demanda :

« Camille a parlé de la voiture ? »

Bernard secoua la tête.

« Pas avant qu’on lui pose la question. »

« Et ensuite ? »

« Elle a demandé un nouvel entretien avec son avocat. »

Nathalie murmura :

« Elle savait. »

Bernard resta prudent.

« Nous ne savons pas encore exactement ce qu’elle savait. »

Hélène regarda la porte.

« Et Julien ? »

« Il ne parle plus. »

« Rien du tout ? »

« Seulement par son avocat. »

Marc eut un sourire sans joie.

« Il a toujours été intelligent. »

Bernard répondit :

« L’intelligence n’efface pas les traces. »

Le téléphone de Bernard vibra.

Il lut le message.

Son visage changea.

Hélène le vit immédiatement.

« Quoi ? »

Il hésita une seconde.

« Ils viennent de terminer l’analyse préliminaire du téléphone de Camille. »

Marc se pencha.

Bernard posa lentement son appareil sur la table.

« Il y a un message envoyé par Julien la veille de votre voyage à Lyon. »

Hélène sentit le silence se resserrer.

« Qu’est-ce qu’il dit ? »

Bernard ne cita pas exactement le texte.

Il le résuma.

Julien écrivait que « si la voiture faisait son travail », ils n’auraient plus besoin de trouver une autre solution.

Personne ne parla.

Puis Bernard ajouta :

« Camille a répondu. »

Hélène leva les yeux.

« Quoi ? »

Bernard regarda Marc, puis Hélène.

« Elle lui a demandé s’il était certain que personne ne pourrait relier ça à eux. »

La pièce sembla rétrécir.

Camille n’avait donc pas simplement découvert le crime au dernier moment.

Elle avait participé au premier projet.

Et une question encore plus grave se posa.

Si la voiture avait été sabotée trois mois auparavant, alors combien d’autres incidents Hélène et Marc avaient-ils pris pour des accidents sans jamais comprendre qu’ils étaient déjà en train d’être tués ?


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : Une seconde tentative oubliée refait surface, tandis qu’un document signé par Hélène révèle pourquoi Julien avait besoin des deux morts ensemble

Story Parts

Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible

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