PARTIE 12 – Nathalie devient la prochaine pièce du plan, et un rendez-vous secret révèle jusqu’où Julien comptait aller après la mort de ses parents

Nathalie passa la nuit sous protection.

Elle protesta d’abord.

« Julien est en garde à vue. Camille aussi. Qu’est-ce qui pourrait m’arriver maintenant ? »

Bernard lui répondit avec une patience ferme.

« On ne sait pas encore qui d’autre connaît le plan. Thierry et Alain sont identifiés. Peut-être qu’il n’y a personne d’autre. Peut-être que si. »

Le mot « peut-être » suffit.

Nathalie accepta.

Hélène insista pour qu’elle reste avec eux dans le logement sécurisé plutôt que seule ailleurs.

Elle ne voulait plus que sa sœur quitte son champ de vision.

Marc ne protesta pas.

Au milieu de la nuit, Hélène trouva Nathalie dans la cuisine.

Elle ne pleurait pas.

Elle regardait simplement la copie de sa pièce d’identité que les enquêteurs avaient retrouvée dans la voiture de Julien.

« Je lui ai donné ça moi-même », dit-elle.

Hélène s’assit.

« Quand ? »

« L’année dernière. Pour une réservation de vacances. Il avait organisé un week-end familial. »

Elle eut un rire sans joie.

« Je me souviens même lui avoir demandé s’il fallait le recto et le verso. »

Hélène posa sa main sur celle de sa sœur.

« On a tous fait ça. On lui a donné ce dont il avait besoin parce qu’on lui faisait confiance. »

Nathalie secoua la tête.

« Ce qui me fait peur, ce n’est pas la copie. C’est qu’il l’ait gardée. »

Hélène comprenait.

La confiance crée naturellement des traces.

Documents envoyés.

Clés confiées.

Mots de passe partagés.

Signatures laissées sur des formulaires.

Julien n’avait pas pénétré leur vie par effraction.

Il avait utilisé les portes qu’ils lui avaient ouvertes.

Le lendemain matin, les enquêteurs examinèrent le formulaire de procuration destiné à Nathalie.

Il avait été préparé à partir d’un modèle bancaire réel.

Sa signature avait déjà été imitée sur une version numérique.

Il manquait seulement une date et la signature d’un témoin.

Thierry reconnut l’avoir créé.

Selon lui, Julien lui avait dit que Nathalie était « difficile » et qu’elle refuserait probablement de coopérer après le décès de ses parents.

« Coopérer à quoi ? » demanda Bernard pendant l’audition.

Thierry répondit qu’il n’en savait rien.

Mais un autre message contredisait cette ignorance.

Julien lui avait écrit :

« Si elle bloque, il faudra qu’on puisse agir sans elle pendant quelques jours. »

Quelques jours.

C’était tout ce qu’il lui fallait.

Avec une fausse procuration, Julien comptait déplacer des fonds avant que Nathalie comprenne l’étendue de la succession.

Marc relut la phrase.

« Il ne prévoyait peut-être pas de lui faire du mal physiquement. »

Hélène le regarda.

« Peut-être. »

Mais aucun d’eux n’osa s’en tenir à cette hypothèse.

Ils avaient déjà vu comment les solutions administratives de Julien évoluaient lorsqu’elles échouaient.

Une procuration.

Puis un sabotage.

Puis un ravin.

Bernard arriva vers dix heures avec une information nouvelle.

Les données du téléphone de Julien montraient un rendez-vous programmé pour le lendemain de la randonnée.

Pas avec Alain.

Pas avec Thierry.

Avec un homme nommé Laurent Meunier.

Marc ne connaissait pas ce nom.

Hélène non plus.

Le rendez-vous était noté simplement :

« L.M. — 10 h 30 — dossier N. »

N pour Nathalie ?

Personne ne pouvait encore l’affirmer.

Laurent Meunier fut identifié rapidement.

Ancien employé d’une agence bancaire, licencié quatre ans plus tôt pour consultation abusive de comptes clients.

Depuis, il travaillait comme intermédiaire indépendant dans des opérations de crédit peu transparentes.

Bernard ne cacha pas son inquiétude.

« Cet homme sait comment circulent les fonds et comment contourner certains contrôles. »

Marc demanda :

« Julien préparait donc déjà le transfert de l’argent de Nathalie ? »

« C’est une possibilité. »

Les enquêteurs perquisitionnèrent le domicile de Laurent.

Il n’était pas là.

Son téléphone était éteint.

Et son véhicule n’était pas stationné à son adresse.

Pour la première fois depuis plusieurs jours, une personne liée au plan restait introuvable.

Bernard demanda une surveillance renforcée autour de Nathalie.

Hélène sentit immédiatement le changement d’atmosphère.

Jusqu’alors, l’enquête regardait surtout en arrière.

La chaudière.

Les freins.

Le ravin.

Les faux.

Désormais, quelque chose appartenait encore au présent.

Laurent pouvait ignorer que le plan avait échoué.

Ou savoir parfaitement qu’il avait échoué.

Dans les deux cas, personne ne connaissait son rôle exact.

À midi, il appela lui-même la police.

Depuis un hôtel près de Valence.

Il affirma avoir vu son nom dans un message envoyé par un proche de Julien et avoir pris peur.

Il acceptait de venir.

Son avocat négocia son audition.

L’homme se présenta finalement en fin d’après-midi.

Costume froissé.

Visage fatigué.

Il commença par nier tout lien avec le décès projeté des parents de Julien.

Puis il confirma le rendez-vous.

Julien l’avait contacté plusieurs semaines auparavant pour une question de succession.

Il voulait savoir comment déplacer rapidement des fonds provenant d’un contrat d’assurance-vie avant qu’une contestation familiale puisse bloquer les comptes.

Laurent lui avait expliqué qu’il ne pouvait rien faire légalement sans mandat.

Julien avait répondu :

« Le mandat, je l’aurai. »

Hélène sentit la phrase s’installer comme une nouvelle pièce du puzzle.

Il savait déjà qu’une fausse procuration serait prête.

Laurent expliqua ensuite qu’il avait rencontré Julien deux fois.

Au second rendez-vous, Julien lui avait montré une copie de la pièce d’identité de Nathalie.

Il demandait si un mandat signé suffirait à créer un accès en ligne temporaire.

Laurent affirma avoir refusé.

Mais ses relevés bancaires montraient un virement de cinq mille euros en provenance de Julien.

Il prétendit qu’il s’agissait d’honoraires de conseil.

Bernard soupira lorsqu’il rapporta cette explication.

« Tout le monde dans cette histoire semble facturer du conseil. »

Marc répondit :

« Parce que “complicité” passe mal sur une facture. »

Laurent finit par remettre son ordinateur portable.

Il contenait une série de notes prises après ses rendez-vous avec Julien.

L’une d’elles mentionnait explicitement :

« Décès parents — sœur bénéficiaire — accès transitoire — transfert avant gel successoral. »

Une autre ligne était plus inquiétante :

« Si N refuse signature : solution personnelle J. »

Hélène se raidit.

« Solution personnelle ? »

Laurent affirma ne pas savoir ce que Julien voulait dire.

Il disait avoir noté mot pour mot une phrase entendue pendant le rendez-vous.

Les enquêteurs lui demandèrent de se souvenir.

Après plusieurs minutes, il ajouta un détail.

Julien aurait souri en disant :

« Nathalie a toujours eu confiance en moi. Je trouverai une façon de la convaincre. »

Convaincre.

Le mot pouvait être innocent.

Dans cette histoire, aucun mot ne l’était plus complètement.

Hélène regarda sa sœur.

Nathalie croisa les bras.

« Il m’aurait invitée à dîner. »

« Peut-être », répondit Hélène.

« Il aurait pleuré. »

Elle connaissait Julien depuis sa naissance.

Elle savait exactement comment il aurait procédé.

Il aurait raconté qu’il était submergé par les formalités.

Qu’il avait besoin de gérer quelques opérations pour éviter des pénalités.

Que ses parents auraient voulu qu’ils restent unis.

Il aurait utilisé le chagrin de Nathalie comme il avait utilisé la confiance d’Hélène.

« Et si j’avais refusé ? » demanda Nathalie.

Personne ne répondit.

À dix-sept heures, l’analyse de l’ordinateur de Laurent apporta un autre élément.

Julien lui avait envoyé un projet de calendrier.

J plus un.

J plus deux.

J plus trois.

Le « J » correspondait manifestement au jour de la mort de Marc et Hélène.

J + 1 : obtenir les certificats de décès et le mandat.

J + 2 : contacter l’assureur et préparer les comptes.

J + 3 : rendez-vous avec Nathalie.

Puis une ligne :

« Si opposition : plan B. »

Hélène sentit son souffle ralentir.

« Il y a une explication pour plan B ? »

Bernard secoua la tête.

Pas dans ce document.

Mais les enquêteurs cherchèrent immédiatement l’expression dans tous les appareils saisis.

Elle apparut dans un message de Camille.

Deux semaines avant la randonnée.

Camille demandait :

« Ton plan B avec Nathalie, tu es sérieux ? »

Julien avait répondu :

« J’espère ne pas en avoir besoin. »

Puis :

« Une seule crise à la fois. »

Nathalie pâlit.

« Une crise ? »

Hélène lui prit la main.

Les messages suivants avaient été supprimés.

Mais la récupération technique fit apparaître un fragment.

Camille écrivait :

« Après tes parents, ça ferait trop. »

Le silence tomba.

Même Bernard ne chercha pas à minimiser.

Après tes parents, ça ferait trop.

La phrase n’avait de sens que si quelque chose d’autre devait arriver à Nathalie.

L’avocat de Camille fut contacté immédiatement.

Sa cliente demanda à parler.

Elle avait d’abord refusé d’aborder ce point, craignant d’alourdir encore son propre rôle.

Mais confrontée au fragment, elle reconnut.

Julien avait évoqué la possibilité de faire passer Nathalie pour victime d’un accident domestique si elle refusait de signer les documents nécessaires.

Hélène se leva si brusquement que sa chaise tomba.

Marc la rattrapa.

« Hélène. »

Elle regarda Bernard.

« Quel accident ? »

Camille disait ne pas avoir participé à sa préparation.

Julien aurait seulement évoqué « quelque chose de simple ».

Une chute.

Des médicaments.

Peut-être un mélange avec de l’alcool.

Il n’avait pas encore décidé.

Nathalie posa ses deux mains sur la table.

Son visage était blanc.

« Donc j’étais suivante. »

Personne ne pouvait honnêtement dire le contraire.

Hélène sentit une colère nouvelle monter en elle.

Pas celle d’une victime.

Celle d’une sœur.

Jusqu’alors, une part d’elle avait encore essayé de comprendre Julien comme son fils.

Maintenant, elle le voyait depuis l’extérieur.

Un homme qui avait créé un système où toute personne devenant un obstacle risquait d’être transformée en problème à résoudre.

Son père.

Sa mère.

Sa tante.

Peut-être plus tard Camille.

Peut-être Thierry.

Peut-être Alain.

Les gens n’étaient plus des relations.

Seulement des variables.

Marc ramassa lentement la chaise d’Hélène.

« Il faut qu’on sache jusqu’où allait la liste. »

Bernard acquiesça.

C’était exactement la nouvelle priorité de l’enquête.

Les policiers fouillèrent les fichiers chiffrés de Thierry plus profondément.

Dans un sous-dossier sans titre, ils trouvèrent plusieurs fiches individuelles.

Marc.

Hélène.

Nathalie.

Alain.

Camille.

Thierry lui-même n’apparaissait pas.

Chaque fiche contenait des informations pratiques.

Adresses.

Habitudes.

Documents disponibles.

Accès bancaires.

Relations.

Sous le nom de Nathalie figurait une ligne :

« Vit seule — somnifères occasionnels — vin blanc. »

Nathalie recula de la table.

Hélène sentit son propre cœur cogner.

Julien savait que sa tante prenait parfois un comprimé pour dormir.

Il savait quel vin elle achetait.

Il savait qu’elle vivait seule.

Ce n’était plus une idée abstraite.

Il avait déjà réuni les informations nécessaires pour fabriquer un accident.

Bernard tourna la page.

La fiche suivante concernait Alain.

Une mention : « Peut parler si pression. »

Puis : « Dettes personnelles — vulnérable. »

La suivante concernait Camille.

Cette fois, la ligne principale était différente.

« Si elle panique : messages + participation chaudière/freins. »

Marc fixa le papier.

« Il avait préparé quelque chose contre sa propre femme. »

Oui.

Julien avait conservé des preuves de la culpabilité de Camille.

Pas par négligence.

Comme assurance.

Si elle le trahissait, il pouvait l’enfoncer.

Hélène comprit soudain pourquoi Camille avait elle aussi conservé des notes vocales.

Le couple ne préparait pas seulement des crimes ensemble.

Chacun préparait déjà sa défense contre l’autre.

Leur alliance reposait sur la peur mutuelle.

Bernard referma le dossier.

« Cela peut devenir très important. »

Parce que si Julien avait gardé des preuves compromettantes contre Camille, il pouvait avoir également conservé quelque chose que les enquêteurs n’avaient pas encore retrouvé.

Une archive centrale.

Un endroit où toutes les versions du plan étaient conservées.

Thierry confirma l’hypothèse lorsqu’on le réinterrogea.

Julien lui avait parlé d’une « boîte noire ».

Un support qu’il disait garder « au cas où tout le monde deviendrait idiot ».

Thierry ne savait pas où.

Camille non plus.

Alain n’en avait jamais entendu parler.

Hélène pensa immédiatement au vocabulaire.

Une boîte noire.

Quelque chose destiné à survivre à l’accident.

Tout comme l’enregistreur de Marc avait survécu au ravin.

La différence était que celle de Julien pouvait contenir les preuves de tout ce qu’ils cherchaient encore.

Les enquêteurs fouillèrent une nouvelle fois sa maison.

Son bureau.

Son garage.

Sa voiture.

Les coffres.

Les comptes cloud.

Rien.

Puis Marc posa une question.

« Est-ce qu’ils ont fouillé l’appartement de son ancien bureau ? »

Bernard fronça les sourcils.

« Quel ancien bureau ? »

Julien avait autrefois loué un petit local lorsqu’il avait créé sa première entreprise.

Après la faillite, il disait avoir résilié le bail.

Mais Marc se souvenait d’une conversation récente.

Julien avait évoqué « le vieux local » en disant qu’il y gardait encore des archives parce que le propriétaire tardait à vider la cave.

Une équipe fut envoyée sur place.

Le propriétaire confirma qu’une petite pièce de stockage restait effectivement utilisée par Julien.

La porte était fermée par un cadenas.

À l’intérieur, il n’y avait presque rien.

Deux cartons.

Une chaise cassée.

Un vieux bureau.

Et, fixé sous le plateau du bureau, un boîtier métallique.

Les enquêteurs l’ouvrirent.

À l’intérieur se trouvait un disque dur chiffré.

Et une feuille pliée.

Sur la feuille, une seule phrase manuscrite de Julien :

« Si vous lisez ça, quelqu’un a parlé avant moi. »

Hélène sentit son souffle se bloquer lorsque Bernard leur montra la photographie.

La boîte noire existait.

Et si les techniciens parvenaient à l’ouvrir, l’enquête ne dépendrait peut-être bientôt plus des versions de Julien, Camille, Alain ou Thierry.

Elle dépendrait de ce que Julien avait lui-même choisi de conserver lorsqu’il pensait encore pouvoir contrôler tout le monde.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 13 : La « boîte noire » de Julien s’ouvre enfin, et son contenu montre que chacun de ses complices avait une fonction précise

Story Parts

Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible

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