PARTIE 16 – À l’approche du procès, Hélène découvre que survivre ne signifie pas revenir en arrière, tandis que Julien fait une demande inattendue

Six mois après le ravin, Hélène pouvait enfin monter l’escalier sans douleur.

Ses côtes étaient guéries.

L’épaule restait sensible lorsqu’elle portait quelque chose de lourd.

Marc boitait encore légèrement les jours humides.

Leurs corps avaient conservé la mémoire de la chute plus longtemps que les médecins ne l’avaient prévu.

Le reste aussi.

La maison avait changé.

Pas entièrement.

Les mêmes meubles.

Les mêmes rideaux.

Le même jardin.

Mais plusieurs habitudes avaient disparu.

Hélène ne laissait plus les clés sous le pot de fleurs.

Marc ne conservait plus de documents sensibles dans un coffre dont le code appartenait à l’histoire familiale.

Ils avaient changé leurs comptes.

Leurs téléphones.

Leurs accès.

Au début, cette vigilance les avait attristés.

Puis elle était devenue ordinaire.

Ils ne voulaient pas vivre dans la peur.

Ils voulaient simplement cesser d’appeler confiance ce qui n’était parfois que négligence.

Le procès devait commencer au printemps suivant.

L’instruction avait confirmé l’essentiel.

Julien répondrait notamment de plusieurs tentatives d’assassinat avec préméditation.

Camille aussi serait poursuivie pour sa participation active aux sabotages et au projet du ravin, même si elle n’avait pas effectué la poussée elle-même.

Alain devait répondre de complicité et de plusieurs infractions liées au plan financier.

Thierry de falsifications et de participation à l’organisation.

Laurent du volet concernant Nathalie et les préparatifs financiers.

Les qualifications définitives appartenaient aux magistrats.

Hélène avait cessé de mémoriser chaque terme.

Elle voulait surtout savoir une chose.

La vérité serait-elle dite clairement ?

Leur avocat répondait oui.

Les preuves étaient exceptionnellement nombreuses.

La boîte noire.

Les messages.

Les outils.

Les photos.

Les vidéos.

Les faux.

Les auditions.

Le témoin.

Et l’aveu partiel de Julien.

Mais Hélène découvrit que la vérité judiciaire ne ressemblait pas à la vérité intime.

Une salle d’audience pouvait établir qui avait fait quoi.

Elle ne pouvait pas expliquer comment une mère devait continuer à se souvenir de son fils après cela.

Les journalistes commencèrent à appeler.

Marc refusait systématiquement.

Hélène aussi.

Puis un matin, une journaliste laissa un message différent.

Elle ne demandait pas une interview sur « le fils qui avait voulu tuer ses parents ».

Elle voulait parler de la manipulation des personnes âgées par des proches.

Des faux signes de déclin cognitif.

Du contrôle financier.

Des objets déplacés pour créer du doute.

Hélène écouta le message deux fois.

Nathalie lui demanda :

« Tu vas répondre ? »

« Je ne sais pas. »

« Tu pourrais aider d’autres gens. »

Hélène se méfiait de cette phrase.

Aider d’autres gens.

On l’utilisait parfois pour pousser les victimes à raconter des choses qu’elles n’étaient pas prêtes à partager.

« Peut-être plus tard. »

Nathalie acquiesça.

Elle ne la poussa pas.

Cette absence de pression était elle-même un cadeau.

Marc, de son côté, avait repris quelques missions bénévoles auprès d’une association qui aidait des personnes âgées à comprendre leurs documents financiers.

Hélène le taquina.

« Tu prends ta retraite de ta retraite ? »

Il sourit.

« Deux heures par semaine. »

« C’est comme ça que ça commence. »

Le sourire dura.

Puis il disparut.

« J’ai besoin de faire quelque chose d’utile avec ce que je sais. »

Elle comprenait.

Chacun transformait la survie à sa manière.

Nathalie s’était inscrite à un cours de randonnée.

La première fois qu’elle leur annonça cela, Hélène la regarda comme si elle était folle.

Nathalie éclata de rire.

« Justement. Je refuse que les montagnes appartiennent à Julien. »

Cette phrase resta avec Hélène.

Elle aussi se mit à y penser.

Retourner un jour au Vercors.

Pas au même endroit.

Pas tout de suite.

Mais retourner en montagne.

Reprendre les paysages.

Les routes.

Les falaises.

Empêcher un seul lieu de contaminer tous les autres.

La préparation du procès fit cependant remonter des éléments douloureux.

Les avocats de Julien demandèrent une expertise psychologique approfondie.

Ils voulaient comprendre sa personnalité, sa perception de l’échec et sa dépendance au regard parental.

Hélène fut interrogée sur son enfance.

Marc aussi.

Les questions étaient parfois difficiles.

Julien avait-il été maltraité ?

Non.

Humilié ?

Marc reconnut des mots trop durs à certaines périodes.

Hélène reconnut qu’elle intervenait souvent pour éviter les conflits.

Y avait-il eu une pression de réussite ?

Oui.

Surtout de la part de Marc.

Avait-elle pu être excessive ?

Peut-être.

Les réponses ne les effrayaient plus.

Reconnaître leurs erreurs de parents ne signifiait pas devenir responsables d’une tentative d’assassinat.

Cette distinction, ils l’avaient enfin intégrée.

Un psychologue dit un jour à Hélène :

« Vous pouvez avoir mal fait certaines choses et rester victime de ce qu’il a choisi. »

Cette phrase lui fit du bien.

Pas parce qu’elle lui retirait toute responsabilité parentale.

Parce qu’elle séparait les responsabilités de nature différente.

Un soir de janvier, une nouvelle lettre arriva.

Pas de Julien cette fois.

De son avocat.

Julien demandait à rencontrer ses parents avant le procès.

Pas pour discuter des faits.

Pas pour négocier.

Pas pour demander leur pardon.

Selon la lettre, il voulait simplement les voir une fois.

Marc posa le courrier sur la table.

« Non. »

Hélène ne répondit pas.

Il la regarda.

« Tu veux y aller ? »

« Je ne sais pas. »

Marc soupira.

« Hélène. »

« Je ne sais vraiment pas. »

Il marcha jusqu’à la fenêtre.

« Moi, je ne veux pas. »

« Alors tu n’iras pas. »

Il se retourna.

« Et toi ? »

Elle regarda la lettre.

Pourquoi voulait-elle peut-être le voir ?

Pas pour l’excuser.

Pas pour retrouver le fils d’avant.

Cet homme n’existait peut-être plus.

Ou peut-être n’avait-il jamais existé de la façon dont elle l’avait cru.

Mais une mère ne cessait pas de posséder quarante années de souvenirs parce qu’un crime en révélait d’autres.

Le premier mot.

La fièvre à cinq ans.

Le bac.

Le mariage.

Les erreurs.

Les anniversaires.

Le ravin.

Tout appartenait au même homme.

Et cette contradiction était difficile à supporter à distance.

« J’ai besoin de réfléchir. »

Marc acquiesça, mais il resta tendu.

Pendant trois jours, elle ne décida rien.

Puis elle demanda conseil à leur avocat.

Il lui répondit que la rencontre pouvait avoir lieu sous contrôle strict.

Aucune obligation.

Elle pourrait partir immédiatement.

Rien de ce qu’elle dirait ne serait nécessairement privé selon les conditions fixées.

« Ne le faites pas pour lui », conclut-il. « Faites-le seulement si cela vous sert à vous. »

Hélène trouva la réponse simple.

Elle accepta.

Marc ne tenta pas de l’en empêcher.

Il dit seulement :

« Je viendrai jusque devant. »

Le jour venu, ils roulèrent ensemble jusqu’au centre de détention.

Marc resta dans la zone d’attente.

Hélène entra seule.

Julien arriva derrière une paroi vitrée.

Il avait les cheveux plus courts.

Le visage plus creux.

Il s’assit.

Hélène prit le combiné.

Julien fit de même.

Pendant plusieurs secondes, aucun des deux ne parla.

Puis il dit :

« Merci d’être venue. »

Hélène répondit :

« Ne transforme pas ma présence en pardon. »

« Je sais. »

La réponse était différente.

Pas de défense.

Pas de détour.

Elle attendit.

Julien regarda ses mains.

« Papa n’est pas venu. »

« Non. »

« Il me déteste ? »

Hélène secoua doucement la tête.

« Ce n’est pas à moi de définir ce qu’il ressent. »

Julien acquiesça.

Il semblait avoir appris à ne plus forcer certaines réponses.

« J’ai reçu sa lettre. »

« Je sais. »

« Je la lis souvent. »

Hélène ne répondit pas.

Julien releva les yeux.

« Je ne vais pas te demander de venir au procès pour moi. »

« J’y serai pour moi. »

« Oui. »

Un silence.

Puis il dit :

« Je me suis demandé si je devais t’écrire encore. »

« Et ? »

« Je ne sais plus si mes lettres vous font du bien ou si elles me servent juste à me sentir moins monstrueux. »

Hélène resta surprise.

C’était peut-être la première question qu’il posait réellement sur ses propres motivations.

« Les deux peuvent être vrais. »

Julien eut un léger sourire triste.

« C’est ce que le psychologue m’a dit aussi. »

Il inspira.

« Je ne vais pas vous demander de me répondre. »

Hélène regarda son fils à travers la vitre.

Elle ne savait pas si cette nouvelle manière de parler venait du travail psychologique, de la détention, de la peur du procès ou d’un vrai changement.

Peut-être de tout.

« Pourquoi voulais-tu me voir ? »

Julien avala difficilement.

« Pour te dire une chose sans l’écrire. »

Hélène attendit.

« Je savais que tu me ferais confiance ce jour-là. »

Elle sentit son corps se raidir.

Julien continua.

« C’est pour ça que j’ai proposé la sortie. Papa aurait peut-être refusé si j’avais insisté. Toi, je savais que tu convaincrais papa. »

Hélène ne cligna pas.

Cette vérité n’était pas nouvelle.

La boîte noire l’avait déjà suggérée.

Mais l’entendre directement changeait quelque chose.

Julien baissa les yeux.

« Je me suis servi de ce que tu avais de meilleur avec moi. »

Les larmes montèrent dans les yeux d’Hélène.

Elle ne les essuya pas.

« Oui. »

Il hocha la tête.

« Et ça, je crois que c’est la chose que je comprends le moins chez moi. »

Hélène répondit doucement :

« Tu n’as pas besoin de la comprendre aujourd’hui pour qu’elle soit vraie. »

Ils restèrent là.

Pas réconciliés.

Pas réparés.

Juste deux personnes regardant enfin le même fait.

À la fin du temps autorisé, Julien posa la main contre la vitre.

Hélène ne fit pas le même geste.

Elle décrocha simplement le combiné de son oreille.

Puis, avant de le raccrocher, elle dit :

« Je suis encore ta mère. »

Julien ferma les yeux.

« Je sais. »

« Mais je ne serai plus jamais ta solution. »

Elle raccrocha.

Dehors, Marc l’attendait.

Il se leva dès qu’il la vit.

« Ça va ? »

Hélène s’arrêta devant lui.

« Oui. Pas bien. Mais oui. »

Il lui tendit son manteau.

Elle le prit.

Sur le chemin du retour, ils passèrent près d’une route offrant une vue lointaine sur les montagnes.

Hélène demanda à Marc de s’arrêter.

Ils sortirent.

Le froid mordait leurs visages.

Au loin, les sommets étaient couverts de neige.

Marc demanda :

« Tu veux rentrer ? »

Hélène secoua la tête.

« Pas encore. »

Ils restèrent quelques minutes devant le paysage.

Elle pensa à la chute.

À la voix de Julien au-dessus.

À la main de Marc sur sa bouche.

À l’enregistreur.

Puis elle pensa à autre chose.

Au printemps.

À une randonnée facile.

Quelque part loin du belvédère.

Avec Nathalie peut-être.

Bernard aussi s’il acceptait.

Elle n’avait pas besoin de retrouver l’ancienne Hélène.

Cette femme-là avait vécu avec une confiance que d’autres avaient détruite.

La nouvelle n’avait pas à devenir plus dure.

Seulement plus consciente.

Marc glissa sa main dans la sienne.

Hélène la serra.

Devant eux, les montagnes restaient exactement ce qu’elles avaient toujours été.

Ni coupables.

Ni menaçantes.

Simplement là.

Et pour la première fois depuis six mois, Hélène pensa qu’un jour prochain elle pourrait peut-être y retourner sans entendre la voix de son fils avant le vent.


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 17 : Le procès oblige enfin chacun à choisir entre sa version des faits et les preuves que Julien avait lui-même conservées

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Au fond du ravin, la voix de leur fils transforma une chute presque mortelle en certitude bien plus terrible

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