Thomas Delcourt vivait à Tours, dans un appartement au troisième étage d’un immeuble ancien donnant sur une rue étroite bordée de platanes. Nous trouvâmes son adresse dans les papiers de Claire, mais aucun numéro de téléphone. À dix heures du matin, ma femme et moi décidâmes d’y aller seuls. Mon père voulait venir. Marianne aussi. Je refusai.
Je ne savais rien de cet homme, sinon qu’il avait mon âge, qu’il portait le nom de Delcourt sans apparaître dans les documents publics de Marc Delcourt et que ma mère avait jugé assez important de conserver sa photographie jusqu’à sa mort.
Deux heures plus tard, je sonnai chez lui.
Personne ne répondit.
Je frappai.
Des pas finirent par approcher.
La porte s’ouvrit de quelques centimètres.
L’homme de la photographie apparut devant nous, plus maigre que sur le cliché, les cheveux noirs parsemés de gris aux tempes. Il portait un pull sombre et tenait une tasse de café.
Il me regarda longtemps.
Puis sa tasse s’inclina légèrement.
« Claire ? »
Je sentis ma femme se raidir à côté de moi.
« Vous connaissiez ma mère ? »
Thomas ouvrit davantage la porte.
« Vous êtes son fils. »
Ce n’était pas une question.
Il nous fit entrer sans attendre ma réponse.
Son appartement était sobre, presque dépouillé. Sur une étagère, plusieurs appareils photographiques anciens étaient alignés avec soin. Aucun portrait de famille.
Il posa sa tasse sur la table.
« Elle m’avait dit que vous pourriez venir un jour. »
« Quand l’avez-vous vue pour la dernière fois ? »
« Huit mois avant sa mort. »
Cette précision me coupa le souffle.
Claire m’avait donc caché cette enquête jusque dans les derniers mois de sa vie.
Thomas s’assit.
« Je suppose que vous avez trouvé Les Amandiers. »
Ma femme et moi échangeâmes un regard.
« Nous avons trouvé le nom. Pas encore ce qui s’y est passé. »
Il hocha lentement la tête.
« Alors vous n’êtes pas au bout. »
Je lui demandai de commencer par son propre passé.
Thomas sourit sans joie.
« Vous allez être déçu. Je n’ai pas d’enfance secrète dans un château ni de révélation spectaculaire. J’ai grandi dans des familles d’accueil jusqu’à mes neuf ans. Ensuite, Marc Delcourt est venu me chercher. »
Je crus avoir mal entendu.
« Marc vous a adopté ? »
« Officieusement. »
« Comment peut-on adopter quelqu’un officieusement ? »
« En évitant les papiers officiels. »
Il ouvrit un tiroir et en sortit une enveloppe épaisse.
À l’intérieur se trouvaient plusieurs certificats portant des noms différents.
Thomas René.
Thomas Martin.
Thomas Delcourt.
Trois identités pour le même enfant.
« Marc disait qu’il me protégeait. »
« De qui ? »
Thomas me regarda.
« De Victor Lemaire. »
Le nom produisit dans la pièce le même effet qu’une fenêtre ouverte en plein hiver.
Il expliqua que Marc n’avait jamais été un père au sens ordinaire du terme. Il ne vivait pas avec lui. Il payait son école, son logement, ses études et apparaissait à intervalles irréguliers, toujours sans prévenir.
« Il m’appelait son devoir. Jamais son fils. »
« Et vous ne lui avez jamais demandé pourquoi ? »
« Si. »
Thomas posa ses mains à plat sur la table.
« À seize ans, je lui ai demandé qui étaient mes parents. Il m’a frappé. »
Il racontait cela sans colère, comme un fait usé par le temps.
« Après, il s’est excusé. Il m’a dit que si je cherchais mon origine, quelqu’un finirait par savoir que j’étais vivant. »
Ma femme demanda :
« Quelqu’un comme Victor ? »
Thomas acquiesça.
« Je l’ai compris plus tard. »
Il se leva, alla vers une armoire et en sortit une vieille boîte métallique.
Dedans se trouvait une photographie d’un homme devant une maison de campagne.
Victor Lemaire.
Plus jeune.
Plus mince.
Mais reconnaissable.
À côté de lui se tenait un petit garçon de quatre ou cinq ans.
Thomas.
« Cette photo a été prise aux Amandiers », dit-il.
Je rapprochai le cliché.
La maison ne ressemblait pas à une clinique. Plutôt à une demeure bourgeoise transformée après coup.
« Vous y avez vécu ? »
« Jusqu’à mes trois ans, d’après Marc. »
« Vous vous en souvenez ? »
« Par fragments. »
Il ferma les yeux.
« Une odeur d’éther. Des couloirs blancs. Une femme qui chantait. Et Victor. »
Sa voix changea légèrement.
« Lui, je me souviens de lui. »
Je lui demandai pourquoi.
Thomas prit quelques secondes avant de répondre.
« Parce qu’il me faisait des prises de sang. »
Ma femme se pencha.
« Quand vous étiez enfant ? »
« Régulièrement. »
« Pour quelle raison ? »
« Marc disait que Victor vérifiait que j’étais en bonne santé. »
Thomas eut un rire bref.
« Plus tard, j’ai compris qu’on ne prélève pas autant de sang à un enfant en parfaite santé sans raison. »
Je pensai immédiatement aux analyses de Claire.
« Vous avez gardé des dossiers médicaux ? »
« Pas les premiers. Marc en a brûlé une partie avant de mourir. »
« Marc est mort ? »
« Il y a neuf ans. »
Cette date précédait la mort de Claire.
« Ma mère le savait ? »
« Oui. C’est après sa mort qu’elle a pu avancer. »
Thomas sortit une autre enveloppe.
À l’intérieur se trouvait une lettre de Claire.
Je reconnus son écriture avant même de lire.
Elle lui demandait simplement une chose : accepter un prélèvement génétique.
« Vous avez accepté ? »
Thomas resta silencieux.
« Oui. »
Mon cœur accéléra.
« Et le résultat ? »
Il fixa la boîte métallique.
« Claire ne me l’a jamais donné. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’elle a cessé de répondre. »
Je sentis le poids de six années perdues.
« Elle est morte peu après. »
Thomas acquiesça.
« Je l’ai appris par une connaissance. »
Ma femme demanda :
« Vous n’avez jamais cherché le laboratoire ? »
« Si. »
Il prit une feuille pliée.
« Le laboratoire prétend ne jamais avoir reçu l’échantillon. »
Je pris le document.
La date correspondait exactement à la période où Claire avait écrit plusieurs notes sur Victor.
« Qui devait envoyer l’échantillon ? »
« Claire. »
« Elle l’a peut-être gardé. »
Thomas secoua la tête.
« Elle m’a appelé le soir même. Elle m’a dit qu’elle l’avait déposé elle-même. »
Je pensai à toutes les boîtes, toutes les enveloppes, tous les documents cachés chez ma grand-mère.
« Quel laboratoire ? »
Il me donna le nom.
Je le connaissais.
C’était le même laboratoire privé qui avait établi l’ancien test excluant mon père.
Le hasard devenait difficile à croire.
Je téléphonai immédiatement à Sophie.
Lorsqu’elle entendit le nom du laboratoire, elle resta silencieuse.
« Sophie ? »
« Victor possédait des parts dans cette société. »
Thomas releva brusquement la tête.
Je mis le téléphone sur haut-parleur.
Sophie poursuivit :
« Pas directement. Par l’intermédiaire d’une holding appartenant à Marc Delcourt. »
Ma femme murmura :
« Donc les tests pouvaient être manipulés. »
Sophie répondit :
« Certains, oui. »
Je regardai Thomas.
« Ça signifie que le test excluant mon père pourrait être faux. »
« Ou celui concernant Antoine », dit ma femme.
Ou les deux.
La certitude sur laquelle nous avions construit les dernières vingt-quatre heures se fissura.
Thomas se leva brusquement.
« Claire avait compris ça. »
Il fouilla dans sa boîte et sortit une photocopie.
« Regardez. »
C’était une note de ma mère, griffonnée après leur dernière rencontre.
Ne plus utiliser aucun laboratoire lié à D. ou L. Refaire les trois comparaisons indépendamment.
Trois comparaisons.
Moi.
Thomas.
Antoine.
Ma femme lut par-dessus mon épaule.
« Elle voulait tester les trois hommes. »
Thomas acquiesça.
« Elle pensait que les identités avaient été volontairement brouillées pour que personne ne puisse reconstituer la nuit des naissances. »
Je demandai :
« Pourquoi trois bébés ? »
Il hésita.
« Marc m’a donné une réponse avant de mourir. »
La pièce devint silencieuse.
Thomas se rassit.
« Il a dit que Victor avait eu un enfant avec une femme mariée. »
Je pensai aussitôt à Antoine.
« Et cet enfant se trouvait à Saint-Roch cette nuit-là ? »
« Oui. »
« Pourquoi ? »
« Parce que sa mère avait accouché dans une chambre privée, sans inscription normale. »
Cela expliquait le troisième bébé absent des registres principaux.
Victor avait donc trois nouveau-nés sous les yeux cette nuit-là : le fils de Claire, celui de Marianne et son propre enfant.
Puis une urgence.
Une mort supposée.
Des bracelets déplacés.
Et une occasion.
« Marc m’a dit que Victor avait vu l’erreur comme une chance de régler plusieurs problèmes en une seule nuit. »
J’eus du mal à respirer.
« Quels problèmes ? »
Thomas compta lentement sur ses doigts.
« Cacher son fils illégitime. Éviter un scandale médical. Et offrir un enfant vivant à une famille dont le bébé n’était peut-être pas viable. »
Je me levai.
« Vous dites que Victor a choisi quel bébé devait devenir qui ? »
« C’est ce que Marc croyait. »
« Et vous ? »
Thomas me regarda.
« Je crois que Marc en savait beaucoup plus qu’il ne me l’a jamais avoué. »
Je lui demandai ce qui lui faisait penser cela.
Thomas ouvrit une dernière enveloppe.
Elle contenait une cassette audio.
« Il a enregistré une confession. »
Mon cœur se mit à battre plus vite.
« Vous l’avez écoutée ? »
« Seulement le début. »
« Pourquoi pas jusqu’au bout ? »
Son visage se ferma.
« Parce que les premières minutes m’ont suffi pour comprendre qu’il ne m’avait pas sauvé. »
Il se leva et installa un petit lecteur sur la table.
La bande grésilla.
Puis une voix d’homme, faible mais claire, remplit la pièce.
« Thomas, si tu entends ceci, c’est que je n’ai pas eu le courage de te dire la vérité vivant. »
Thomas coupa immédiatement.
Sa main tremblait.
Je demandai :
« Vous êtes certain de vouloir continuer ? »
Il me regarda.
« Non. »
Puis il remit la cassette en marche.
Marc Delcourt parla de Saint-Roch.
De Victor.
D’une femme nommée Élisabeth.
La mère secrète du troisième bébé.
Il parla ensuite de l’erreur de bracelets.
Puis sa voix changea.
« Victor m’a demandé de préparer trois dossiers. Un enfant devait mourir sur le papier. Un autre devait devenir le sien sans porter son nom. Et le troisième devait disparaître jusqu’à ce qu’il sache quoi en faire. »
La bande grésilla.
Je sentis les doigts de ma femme chercher les miens.
Marc continua :
« J’ai accepté parce que je pensais pouvoir limiter les dégâts. Je me trompais. »
Un long silence sur la cassette.
Puis :
« Le garçon que j’ai appelé Thomas n’était pas celui que Victor m’avait ordonné de prendre. »
Thomas arrêta la bande.
Personne ne parla.
Je finis par demander :
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Thomas avait les yeux fixés sur le lecteur.
« Ça veut dire que Marc a échangé les bébés une deuxième fois. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : La confession de Marc révéla un second échange secret, et le nom d’Élisabeth fit comprendre pourquoi Victor avait falsifié jusqu’aux décès
La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder
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