PARTIE 4 – L’ancien médecin admit enfin qui avait quitté Saint-Roch avec un nourrisson, mais un second dossier rendit toute certitude impossible

Nous quittâmes le cabinet de Julien après minuit, mais personne ne parla de rentrer dormir.

Le nom de Marc Delcourt avait cessé d’être une ligne dans un dossier. Il était devenu un homme qui, vingt-sept ans plus tôt, avait potentiellement quitté une maternité avec l’enfant de Claire.

Dans la voiture, Marianne regardait la photographie de Mme Delcourt.

« Je suis certaine de l’avoir déjà vue. »

Julien, resté avec nous, demanda :

« Où ? »

« Chez Claire. »

Mon père se retourna.

« Quand ? »

« La première fois qu’elle m’a retrouvée. »

Marianne expliqua qu’un après-midi, lors d’une rencontre secrète avec ma mère, une femme s’était présentée au café. Claire avait immédiatement changé de visage. Elle avait prétendu ne pas la connaître.

« Mais après son départ, Claire tremblait. »

« Pourquoi n’en as-tu jamais parlé ? » demanda mon père.

Marianne le fixa.

« Parce qu’à cette époque, tu me demandais surtout de disparaître. »

Il encaissa la remarque.

Julien proposa de retourner chez lui. Il possédait encore une boîte contenant des copies qu’il n’avait jamais remises à Claire.

Nous le suivîmes.

Sa maison se trouvait à quelques rues du cabinet. Dans un placard de son garage, derrière des dossiers fiscaux, il sortit une caisse en plastique.

À l’intérieur : des registres de garde, des lettres de Sophie, deux notes signées de Marc Delcourt et un carnet noir ayant appartenu à Victor Lemaire.

« Vous avez volé ça ? » demandai-je.

Julien répondit sans détour :

« Oui. »

Il l’avait pris dans le bureau de Victor quelques jours après la découverte de la substitution.

« Pourquoi ? »

« Parce que j’avais compris qu’on effaçait les traces. »

Je parcourus le carnet.

La plupart des pages contenaient des horaires, des doses de médicaments, des initiales.

Une page avait été arrachée.

Sur la suivante, on lisait :

418 / M.
419 / C.
Ne jamais réunir les dossiers.

Je montrai la ligne à Marianne.

« M comme Marianne. C comme Claire ? »

Julien acquiesça.

Plus bas figurait une autre note :

D. prend responsabilité administrative. V. couvre médical.

Delcourt administrait.

Victor couvrait.

Je demandai :

« Et Sophie ? »

Julien sortit trois lettres.

Sophie avait écrit à Claire pendant plusieurs années.

Dans la première, elle affirmait avoir vu un nourrisson transféré hors du service sans bracelet officiel.

Dans la deuxième, elle disait soupçonner que Marc Delcourt avait organisé une sortie non enregistrée.

Dans la troisième, écrite près de vingt ans plus tard, son ton changeait.

J’ai retrouvé l’homme qui croit être leur fils.

Je relus cette phrase.

« Leur fils ? »

Ma femme se pencha au-dessus de mon épaule.

« De qui parle-t-elle ? »

La ligne suivante précisait :

Il porte le nom de Delcourt mais n’est pas le fils biologique de Marc.

La pièce sembla rétrécir.

Je regardai Julien.

« Marc Delcourt a élevé un garçon ? »

« Oui. »

« Quel âge a-t-il ? »

Julien réfléchit.

« Le vôtre, à quelques mois près. »

Mon père se leva.

« Son nom ? »

Julien consulta un document.

« Antoine Delcourt. »

Ce nom ne figurait pourtant pas dans les papiers de Claire.

À sa place, une autre feuille mentionnait Victor Lemaire, Marc Delcourt et une adresse à Nantes.

Ma femme posa la question que personne ne voulait encore formuler.

« Si Antoine Delcourt est le fils biologique de Claire, pourquoi Claire ne l’a-t-elle jamais contacté ? »

Julien répondit :

« Peut-être qu’elle l’a fait. »

Il nous montra une photocopie de lettre.

Claire y demandait une rencontre.

Aucune réponse n’était jointe.

Marianne remarqua une date.

« C’est deux semaines avant mon accident. »

Mon père prit la feuille.

« Claire ne m’a jamais montré ça. »

La colère revint dans sa voix.

Pour la première fois, je compris que lui aussi découvrait des morceaux du secret que ma mère avait gardés séparément.

Elle ne faisait confiance à personne entièrement.

Pas même à son mari.

Julien retrouva l’adresse de Sophie.

Elle vivait toujours, dans un village près de Saumur.

À deux heures du matin, appeler aurait été impossible.

Nous décidâmes de revenir chez ma grand-mère et d’attendre le matin.

Je ne dormis pas.

Dans l’ancienne chambre de ma mère, je regardai les murs où elle avait grandi. Les photographies d’école. Les livres. Une boîte de bijoux.

Je pensais à Claire.

À Marianne.

À mon père.

À cet Antoine dont je ne savais rien.

Et à ma femme, qui devait passer sa première nuit d’épouse dans un lit d’adolescente chez une grand-mère qu’elle connaissait à peine.

Vers cinq heures, elle s’assit près de moi.

« Tu regrettes qu’on soit revenus chercher cette valise ? »

Je regardai ses doigts entrelacés aux miens.

« Non. »

Puis, après un moment :

« J’aurais seulement aimé que la vérité choisisse un autre jour. »

Elle sourit tristement.

« La vérité choisit rarement un bon jour. »

À huit heures, j’appelai Sophie.

Une voix âgée répondit.

Je donnai mon prénom.

Elle ne réagit pas.

Je prononçai celui de Claire.

Silence.

Puis celui de Marianne.

La respiration de Sophie changea.

« Où êtes-vous ? »

« Chez la mère de Claire. »

« Ne bougez pas. »

Elle arriva une heure plus tard.

Petite, cheveux blancs coupés courts, démarche énergique malgré son âge.

Lorsqu’elle entra dans le salon et me vit, elle posa immédiatement une main sur sa bouche.

« Mon Dieu. »

Marianne se leva.

Les deux femmes se regardèrent pendant plusieurs secondes.

Sophie s’approcha et l’embrassa.

Marianne resta d’abord raide.

Puis ses épaules s’effondrèrent.

« Vous saviez », murmura-t-elle.

Sophie pleurait.

« Pas assez tôt. »

Une fois assise, elle confirma l’essentiel du récit de Julien.

Mais elle corrigea un point crucial.

« Il n’y a pas eu seulement une erreur de bracelets. »

Julien fronça les sourcils.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? »

Sophie le regarda.

« Victor t’a raconté la version qui te rendait seulement complice d’une dissimulation. »

Julien pâlit.

Sophie expliqua qu’avant même la confusion administrative, Victor Lemaire suivait Claire pour une grossesse considérée comme fragile.

Il connaissait aussi Marianne.

Pas comme patiente uniquement.

Marianne recula.

« Que voulez-vous dire ? »

Sophie hésita.

« Victor et votre famille se connaissaient. »

Ma grand-mère releva brusquement la tête.

Sophie continua :

« Il avait travaillé avec votre père. »

Marianne secoua la tête.

« Mon père était pharmacien. »

« Justement. »

Un nouveau pan de l’histoire s’ouvrit.

Victor Lemaire avait eu accès à des informations médicales concernant les deux familles avant les naissances.

Il savait que Claire et mon père avaient eu des difficultés à concevoir.

Il savait aussi que Marianne était seule et vulnérable.

« Vous pensez qu’il a provoqué l’échange ? » demandai-je.

Sophie ne répondit pas immédiatement.

« Je pense qu’il a profité d’une erreur réelle pour faire quelque chose de volontaire ensuite. »

« Pourquoi ? »

« C’est ce que Claire essayait de découvrir. »

Sophie sortit de son sac une enveloppe qu’elle avait conservée depuis la mort de ma mère.

À l’intérieur se trouvait un résultat d’analyse génétique beaucoup plus récent.

« Claire m’a demandé de faire prélever discrètement un échantillon sur Antoine Delcourt lorsqu’il a subi une intervention mineure dans un établissement où je travaillais encore. »

Mon père se leva.

« Elle a fait quoi ? »

Sophie acquiesça.

« Elle voulait savoir s’il était son fils. »

Je pris le rapport.

Résultat : absence de lien maternel avec Claire.

Je restai immobile.

« Antoine Delcourt n’est pas son fils ? »

« Non. »

Tout ce que nous avions reconstruit s’effondra une seconde fois.

Marianne murmura :

« Alors l’enfant de Claire est mort. »

Sophie secoua la tête.

« Pas nécessairement. »

Elle sortit une autre analyse.

« Antoine n’est pas le fils biologique de Marc Delcourt non plus. »

Ma femme fronça les sourcils.

« Donc qui est-il ? »

Sophie me regarda.

« C’est ce que Victor voulait empêcher Claire de découvrir. »

Elle posa ensuite un troisième document.

Cette fois, un nom apparaissait en haut :

Victor Lemaire.

La comparaison génétique indiquait une parenté directe.

Julien lâcha un juron.

Je fixai Sophie.

« Antoine est le fils de Victor ? »

« Oui. »

Un silence lourd suivit.

Tout à coup, le transfert clandestin prenait une nouvelle forme.

Marc Delcourt n’avait peut-être pas quitté Saint-Roch avec le bébé de Claire.

Il avait peut-être emporté l’enfant de Victor.

« Alors où est le fils de Claire ? »

Sophie ferma les yeux.

« Il existait un troisième transfert cette nuit-là. »

Personne ne bougea.

« Vers où ? »

Elle me regarda.

« Une clinique privée qui ne figure dans aucun dossier officiel. »

« Son nom ? »

Sophie prononça deux mots.

« Les Amandiers. »

Julien devint livide.

« Cet établissement appartenait à Marc Delcourt. »

Sophie acquiesça.

Ma grand-mère se leva précipitamment, retourna vers l’armoire et fouilla parmi les papiers de Claire.

Elle revint avec une petite enveloppe que personne n’avait encore ouverte.

Au recto, ma mère avait écrit :

Les Amandiers — demander Marc Delcourt avant Victor.

Je déchirai l’enveloppe.

À l’intérieur se trouvait une photographie récente d’un homme d’environ mon âge.

Sous la photo, Claire avait écrit un nom.

Thomas Delcourt.

Je regardai Sophie.

« Je croyais que son fils s’appelait Antoine. »

Elle répondit :

« Antoine est le garçon élevé publiquement par Marc. »

Puis elle désigna la photographie.

« Thomas est celui dont presque personne ne connaît l’existence. »

Au dos, ma mère avait ajouté une phrase.

Je la lus à voix haute.

S’il accepte de faire le test, nous saurons enfin ce que Victor a fait aux trois enfants.

Trois enfants.

Pas deux.

Je relevai lentement les yeux.

Marianne avait cessé de pleurer.

Mon père ne bougeait plus.

Julien semblait comprendre quelque chose avant nous.

« Claire et Marianne avaient chacune accouché d’un garçon », dit ma femme. « Antoine serait le fils de Victor. »

Je terminai la pensée.

« Ce qui veut dire qu’un troisième bébé se trouvait dans le service cette nuit-là. »

Sophie acquiesça.

« Et c’est ce bébé-là que Victor Lemaire a passé vingt-sept ans à faire disparaître des registres. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Thomas Delcourt accepta de nous rencontrer, mais son premier souvenir de Victor transforma soudain les trois naissances en piège prémédité

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La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder

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