Thomas remit la cassette au début de la phrase.
Nous l’écoutâmes trois fois.
Le garçon que j’ai appelé Thomas n’était pas celui que Victor m’avait ordonné de prendre.
Marc Delcourt avait donc désobéi à Victor cette nuit-là.
Mais sans savoir quel enfant Marc avait réellement emporté, cette désobéissance ne nous rapprochait pas encore de la vérité.
Thomas laissa tourner la bande.
« Victor avait établi son plan avant même que Claire comprenne que quelque chose n’allait pas », disait Marc. « Il voulait que le nourrisson d’Élisabeth devienne Antoine. Celui-là devait grandir dans ma famille et porter mon nom. »
Je regardai Thomas.
« Donc Antoine serait bien le fils biologique de Victor. »
« Si Marc dit vrai », répondit-il.
La voix poursuivit :
« Le bébé de Marianne devait être attribué à Claire. Celui de Claire, considéré comme le plus fragile, devait être déclaré mort sous le dossier de Marianne. »
Ma femme murmura :
« Voilà la version que tout le monde a cru. »
Puis Marc ajouta :
« Mais après minuit, l’état du nourrisson de Claire s’est amélioré. C’est là que Victor a changé d’avis. »
Je me redressai.
D’après Marc, le fils de Claire, qu’on avait cru proche de la mort, avait répondu au traitement. Au même moment, le bébé d’Élisabeth avait développé un problème cardiaque inattendu.
Victor s’était retrouvé face à une catastrophe personnelle.
Son propre fils risquait de mourir.
« Il a voulu inverser les deux », dit Thomas.
La cassette confirma.
Victor avait ordonné à Marc de faire sortir le fils de Claire sous l’identité réservée au bébé d’Élisabeth.
Son propre enfant devait rester à Saint-Roch et recevoir les soins nécessaires sous un faux nom.
Si l’enfant mourait, aucune trace ne conduirait à Victor.
S’il survivait, il serait transféré plus tard.
« C’est monstrueux », souffla ma femme.
Thomas ne répondit pas.
Marc poursuivit sa confession.
« Je n’ai pas obéi. »
Un craquement.
« J’ai pris le bébé que je croyais être celui de Claire et je l’ai emmené aux Amandiers. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Thomas », dis-je.
Il leva une main.
« Attendez. »
La voix de Marc devint plus lente.
« Mais à l’arrivée, j’ai découvert que Sophie avait changé deux bracelets pour les remettre dans leur ordre initial avant mon départ. Je ne pouvais plus savoir quel enfant j’avais pris. »
Thomas arrêta la bande.
Je me tournai vers lui.
« Sophie ? »
Nous appelâmes immédiatement.
Elle répondit au troisième appel.
Je répétai la phrase de Marc.
Sophie resta silencieuse si longtemps que je crus la communication coupée.
« C’est vrai », finit-elle par dire.
« Vous avez changé les bracelets ? »
« Je pensais réparer l’erreur. »
Sa voix tremblait.
« J’avais compris que Victor préparait quelque chose. J’ai remis les bracelets comme ils étaient d’après le registre original. Mais je ne savais pas qu’il avait déjà changé les dossiers papier. »
Ma femme ferma les yeux.
Donc Sophie avait corrigé les bracelets au moment même où Victor falsifiait les documents.
Deux systèmes d’identification s’étaient mis à raconter deux histoires différentes.
« Ce qui signifie que Marc pouvait prendre n’importe lequel des trois bébés », dis-je.
Sophie répondit :
« Oui. »
« Pourquoi ne l’avez-vous jamais dit à Claire ? »
« Parce que je ne savais pas que Marc avait emporté un enfant. J’ai découvert ça des années plus tard. »
Thomas remit la cassette.
Marc racontait ensuite qu’il avait caché le nourrisson aux Amandiers sous une identité provisoire.
Quelques jours plus tard, Victor était venu.
Il avait exigé de récupérer l’enfant.
Marc avait refusé.
« Pourquoi ? » demandai-je à voix haute.
La cassette sembla répondre.
« Parce que j’avais vu le dossier d’Élisabeth. »
Marc expliquait qu’Élisabeth n’était pas simplement une femme mariée avec laquelle Victor avait eu une liaison.
Elle était la fille d’un homme puissant.
Un industriel qui finançait une partie de Saint-Roch.
Si la grossesse secrète et la paternité de Victor devenaient publiques, plusieurs carrières s’effondraient avec la sienne.
Mais un détail était encore plus grave.
« Élisabeth avait signé un document avant l’accouchement », disait Marc. « Elle refusait que Victor reconnaisse l’enfant et exigeait qu’il soit confié légalement à une famille choisie par elle. »
Victor n’avait donc aucune raison légitime de confier son fils à Marc.
Il l’avait fait pour contrôler l’enfant.
« Pourquoi contrôler son propre fils ? » demanda ma femme.
Thomas regarda la cassette.
Marc donna la réponse quelques secondes plus tard.
« Victor savait que l’enfant d’Élisabeth pouvait être malade. Une affection héréditaire présente dans sa famille. Il voulait le suivre médicalement sans apparaître comme son père. »
Les prises de sang de Thomas prirent soudain un autre sens.
Il pâlit.
« Voilà pourquoi il me testait. »
Je le regardai.
« Parce qu’il pensait que vous étiez son fils. »
Thomas resta immobile.
Si Victor avait suivi Thomas pendant son enfance, c’était probablement parce qu’il croyait que Marc avait emporté le bébé d’Élisabeth.
Mais Marc avait affirmé qu’il n’en était pas certain.
Le lecteur continuait.
« J’ai laissé Victor croire que Thomas était son fils parce que c’était la seule façon de protéger les autres enfants. »
Cette phrase nous arrêta.
Les autres.
Marc savait donc qu’au moins deux enfants avaient survécu.
Sa confession devint ensuite plus confuse. Il parlait de transferts, de certificats refaits, de deux médecins achetés et d’une sage-femme qui avait refusé l’argent.
Puis il prononça un nom.
« Hélène Vasseur. »
Sophie le reconnut immédiatement lorsque nous la rappelâmes.
« Hélène était sage-femme cette nuit-là. »
« Elle est encore vivante ? »
« Je ne sais pas. »
Julien, que nous joignîmes à son tour, retrouva une ancienne adresse à Blois.
Pendant que ma femme cherchait des informations récentes, Thomas resta assis devant la cassette arrêtée.
Je lui demandai :
« Vous voulez faire le test maintenant ? »
Il me regarda.
« Avec vous ? »
« Avec moi, avec Marianne, avec mon père, avec Antoine si on arrive à le convaincre. »
« Et Claire ? »
Cette question me rappela brutalement que ma mère ne pouvait plus donner d’échantillon.
Sophie avait cependant conservé une mèche de cheveux utilisée lors d’anciens tests.
Ma grand-mère possédait également une brosse à cheveux de Claire, rangée dans une boîte.
« On peut obtenir quelque chose », dis-je.
Thomas acquiesça.
« Alors faisons-le dans un laboratoire qui n’a aucun lien avec Victor. »
Nous choisîmes un établissement universitaire à Paris.
Pas de chaîne privée.
Pas d’intermédiaire.
Mais avant d’envoyer quoi que ce soit, je voulais trouver Hélène Vasseur.
Son nom apparaissait à plusieurs endroits dans les anciens registres.
La recherche de ma femme aboutit en fin d’après-midi.
Hélène vivait toujours.
Quatre-vingt-deux ans.
Résidence médicalisée près de Blois.
Nous prîmes la route.
Thomas vint avec nous.
Cette fois, Marianne insista pour être présente.
« J’ai enterré un enfant qui n’était peut-être pas le mien », dit-elle. « Je ne resterai plus dans une autre pièce pendant que quelqu’un décide ce que j’ai le droit de savoir. »
Personne ne discuta.
Hélène nous reçut dans une petite salle donnant sur un jardin.
Elle était très mince, cheveux argentés, regard vif malgré l’âge.
Lorsque Marianne prononça son nom complet, Hélène devint blanche.
« Vous êtes vivante. »
Marianne eut un rire sec.
« Apparemment, ça surprend beaucoup de monde. »
Hélène baissa la tête.
« Je suis désolée. »
« Tout le monde est désolé. J’aimerais rencontrer quelqu’un qui ait parlé à temps. »
La vieille femme encaissa.
Puis elle regarda Thomas.
Son visage changea.
Elle tendit la main vers lui sans le toucher.
« Vous. »
Thomas se raidit.
« Vous me connaissez ? »
« Je vous ai tenu dans mes bras. »
Le silence tomba.
Je demandai :
« Lequel était-il ? »
Hélène secoua lentement la tête.
« Je ne peux pas vous le dire en le regardant. »
Elle expliqua que la nuit avait été un chaos soigneusement entretenu par Victor.
Trois accouchements.
Un officiel pour Marianne.
Un officiel pour Claire.
Un clandestin pour Élisabeth.
Puis plusieurs transferts.
Victor avait demandé à Hélène d’apporter un nourrisson dans une pièce secondaire.
Elle avait refusé.
Marc l’avait fait à sa place.
« Mais j’ai vu quelque chose que Victor ignorait. »
Nous nous penchâmes tous.
« Quoi ? »
Hélène regarda Marianne.
« Votre bébé avait une marque de naissance. »
Marianne se figea.
« Où ? »
« Derrière l’épaule gauche. Petite, rouge, en forme de croissant. »
Je portai instinctivement la main à mon épaule.
Rien.
Je le savais déjà.
Je n’avais jamais eu de marque de naissance à cet endroit.
Marianne le vit.
Son visage se vida.
Thomas, lui, ne bougeait plus.
Je tournai lentement les yeux vers lui.
« Thomas ? »
Il ne répondit pas.
Puis, d’un geste mécanique, il tira légèrement le col de son pull.
Sur son épaule gauche, juste sous l’omoplate, apparaissait une petite tache rougeâtre en forme de croissant.
Marianne porta une main à sa bouche.
Thomas referma immédiatement son col.
« Non. »
Hélène avait les yeux humides.
« Je n’oublierais pas cette marque. Je l’ai dessinée dans mon carnet parce que les bracelets me semblaient suspects. »
Marianne se leva.
Thomas recula.
« Non », répéta-t-il.
Elle ne tenta pas de le toucher.
Elle resta simplement devant lui.
« Je ne vais rien vous demander. »
Il la regarda enfin.
Marianne avait les mains tremblantes.
« Mais si cette femme dit vrai… »
Thomas détourna les yeux.
Je sentis quelque chose se déplacer en moi.
Depuis le retour de Marianne, tout le monde avait supposé que j’étais son fils.
Claire l’avait cru.
Mon père l’avait cru.
Marianne elle-même l’avait cru.
Mais le seul signe physique qui avait traversé vingt-sept ans de mensonges se trouvait sur l’épaule de Thomas.
Hélène ajouta doucement :
« Et il y avait une seconde marque que personne n’a jamais notée dans les dossiers. »
Je me tournai vers elle.
« Sur quel enfant ? »
« Sur celui de Claire. »
Mon cœur se contracta.
« Quelle marque ? »
Hélène leva les yeux vers moi.
« Une petite cicatrice sur le pied droit. Une coupure accidentelle faite pendant les premiers soins. »
Je sentis ma femme regarder mes chaussures.
Je savais déjà ce qu’elle pensait.
Depuis l’enfance, j’avais une fine cicatrice blanche sur le dessus du pied droit.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 7 : Deux marques de naissance semblaient enfin rendre nos identités certaines, jusqu’à ce qu’Hélène révèle pourquoi Victor les avait justement choisies
La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder
Part 6 of 15
