La dernière phrase de Claire resta longtemps devant moi.
Demain, je remets le dossier au procureur.
Elle n’avait jamais eu ce lendemain.
Dans la chapelle de Saint-Roch, la lumière du soir passait à travers des vitraux ternis et dessinait des rectangles rouges sur le parquet. Personne ne parlait. Même Julien, qui avait passé deux jours à répondre à nos questions, semblait ne plus savoir quoi dire.
Je tenais le rapport toxicologique de ma mère entre mes doigts.
Anticoagulant puissant.
Non prescrit.
Ce n’était pas encore une preuve de meurtre.
Mais c’était une preuve qu’elle avait eu peur avec raison.
Ma femme parcourait les autres feuilles.
« Il manque quelque chose. »
Je levai les yeux.
« Quoi ? »
« Elle écrit qu’elle devait remettre un dossier complet. Ici, on a des copies, des notes, quelques analyses. Pas suffisamment pour déposer tout ce qu’elle avait découvert sur les enfants, Victor, les transferts et les prélèvements. »
Julien regarda la cavité derrière la plaque.
« Peut-être qu’elle n’a caché ici qu’un double. »
Je relus les notes.
Sur la dernière page, Claire avait écrit au crayon :
Dossier principal — casier 17.
Je sentis immédiatement quelque chose.
« Chambre 17. »
Sophie, que nous appelâmes, comprit.
« Non. Pas forcément la chambre. À Saint-Roch, les médecins avaient des casiers métalliques au sous-sol. »
Julien se redressa.
« Oui. L’ancien vestiaire du personnel. »
Nous descendîmes.
Le couloir était fermé par une porte dont la serrure avait été changée, mais le responsable du bâtiment, contacté par Julien, accepta de nous ouvrir après avoir vu les documents.
Le sous-sol sentait le plâtre humide.
Les anciens vestiaires n’avaient jamais été complètement vidés.
Des rangées de casiers gris s’alignaient contre les murs, beaucoup sans porte.
Le numéro 17 était encore fermé.
Julien essaya plusieurs anciennes clés.
Aucune ne fonctionna.
Thomas trouva un tournevis dans une armoire de maintenance.
Après dix minutes, la serrure céda.
Le casier était presque vide.
Une blouse pliée.
Un stéthoscope.
Une photographie de promotion médicale.
Et, tout au fond, une petite boîte noire.
Sur le couvercle, Claire avait écrit :
À ouvrir seulement si je n’ai pas pu parler.
Mon cœur se serra.
À l’intérieur se trouvait un dictaphone.
Ancien.
À cassette.
Ma femme le prit avec précaution.
« Il faut trouver un lecteur. »
Julien sourit sans humour.
« J’en ai déjà un dans ma voiture. »
Bien sûr.
Avec lui, tout ce qui concernait les années quatre-vingt-dix semblait encore exister quelque part dans un coffre.
Nous remontâmes dans l’ancienne salle de consultation.
Le lecteur grésilla.
Puis la voix de ma mère apparut.
Je l’avais presque oubliée dans ce registre-là.
Pas la voix des vidéos familiales.
Pas celle qui disait de finir mes devoirs ou d’éteindre la télévision.
Une voix tendue.
Professionnelle.
Claire disait la date.
Deux semaines avant sa mort.
« J’enregistre cette conversation parce que le docteur Victor Lemaire refuse désormais de répondre par écrit. »
Un bruit de porte.
Puis la voix de Victor.
Plus grave que je ne l’imaginais.
« Tu es devenue paranoïaque. »
Claire répondit :
« Et toi, imprudent. »
Personne dans la pièce ne bougea.
Victor demanda :
« Où sont les copies ? »
« Là où tu ne peux pas les récupérer. »
« Tu ne comprends pas ce que tu vas détruire. »
« Je comprends très bien. Tu as falsifié des filiations, déplacé des enfants, détourné des prélèvements médicaux et fait passer des suivis expérimentaux pour des soins ordinaires. »
Victor resta silencieux.
Puis il dit :
« Lucas serait mort. »
« Peut-être. Mais tu n’avais pas le droit de sauver ton fils avec les enfants des autres. »
Je regardai Lucas, qui nous avait rejoints par téléphone.
Il ferma les yeux.
La cassette continua.
Victor parlait de nécessité.
De médecine.
De circonstances exceptionnelles.
Claire ne criait jamais.
C’était ce qui rendait sa colère plus dure.
« Tu as fait croire à Marianne que son fils était mort. Tu as trompé Élisabeth. Tu as utilisé Marc comme exécutant. Tu as laissé mon mari croire pendant des années qu’il avait accepté un enfant abandonné. Et tu m’as laissé croire que le fils dans mes bras était peut-être celui d’une autre femme. »
Mon père baissa la tête.
Cette phrase contenait toute leur vie.
Claire avait donc connu sa faute.
Elle avait su qu’il avait signé.
Elle avait su pourquoi.
Mais elle était restée.
La cassette poursuivit.
« Et maintenant que je sais que mon fils est réellement le mien, tu crois que je vais me taire ? »
Je cessai de respirer.
Elle savait.
Avant de mourir, Claire savait que j’étais son fils biologique.
Victor répondit :
« Ton fils ne devrait jamais apprendre ce que tu as découvert. »
« Pourquoi ? »
Long silence.
Puis :
« Parce qu’il découvrira aussi ce que son père a fait. »
Mon père releva brusquement les yeux.
Je le regardai.
« Qu’est-ce que tu as fait d’autre ? »
Il secoua la tête.
« Rien. Je ne sais pas ce qu’il veut dire. »
La cassette continua.
Claire demandait la même chose.
« Qu’a-t-il fait ? »
Victor rit doucement.
« Tu crois qu’il t’a raconté toute la vérité sur Émile ? »
Mon père devint livide.
Claire se tut.
Victor reprit :
« Demande-lui pourquoi Nathalie a disparu après avoir voulu reprendre l’enfant. »
Mon père se leva.
« Arrêtez. »
Je baissai la main vers le lecteur.
Puis je m’arrêtai.
« Tu veux qu’on arrête ? »
Il me regarda.
« Non. »
Sa voix tremblait.
« Continue. »
Claire demanda :
« Tu insinues quoi ? »
Victor répondit :
« Je n’insinue rien. Je dis seulement que ton mari m’a aidé plus longtemps qu’il ne le prétend. »
Mon père murmura :
« Il mentait. »
Peut-être.
Mais nous avions trop souvent utilisé ce mot avant de découvrir qu’une partie du mensonge était vraie.
La cassette s’interrompit brutalement.
Puis reprit sur une autre conversation.
Même pièce.
Autre date.
Trois jours avant la mort de Claire.
Victor n’était pas seul.
Une autre voix était présente.
Celle de mon père.
Je tournai lentement la tête vers lui.
Il devint blanc.
Sur la cassette, Claire disait :
« Je veux que tu partes. »
Mon père répondait :
« Pas avant que tu m’expliques ce que tu comptes envoyer. »
« Tout. »
« Tu vas détruire notre famille. »
« Notre famille a déjà été construite sur des mensonges. »
Dans le salon de Saint-Roch, mon père s’assit comme si ses jambes ne pouvaient plus le porter.
Je continuai d’écouter.
Sur l’enregistrement, il disait à Claire :
« Victor m’a aidé quand Émile est né. Je lui devais quelque chose. »
Elle répondit :
« Tu lui devais quoi ? »
« Je ne savais pas qu’il allait utiliser le petit pour ses recherches. »
« Mais tu savais qu’il était vivant. »
Cette phrase me frappa.
Je me tournai vers lui.
« Tu savais qu’Émile n’était pas mort. »
Il ne répondit pas.
La cassette continua.
« Seulement après », disait-il à Claire. « Beaucoup plus tard. »
« Et tu n’as rien dit à Nathalie. »
« Victor disait qu’elle avait accepté le placement. »
« Et tu l’as cru ? »
« J’avais peur. »
Claire répondit :
« Tu as toujours peur après avoir choisi le silence. Jamais avant. »
Le visage de mon père se brisa.
Je compris pourquoi ma mère avait caché des dossiers loin de lui.
Elle l’aimait peut-être encore.
Mais elle ne lui faisait plus confiance.
Sur la cassette, il demanda :
« Qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Aller au procureur. »
« Donne-moi une nuit. »
« Pourquoi ? »
« Pour parler à Émile. Pour parler à notre fils. Pour tout leur dire avant que la police arrive. »
Claire resta silencieuse.
Puis :
« Une nuit. Pas davantage. »
L’enregistrement s’arrêta.
Mon père pleurait.
« C’est vrai. »
Je ne dis rien.
« Je lui ai demandé une nuit. Je voulais tout te raconter. »
« Et tu l’as fait ? »
Il secoua la tête.
« Elle est morte avant. »
Je ressentis un mélange étrange.
Colère.
Pitié.
Dégoût.
Et surtout une fatigue immense.
« Qu’as-tu fait cette nuit-là ? »
« Je suis allé voir Victor. »
Tout le monde se redressa.
« Pourquoi ? »
« Pour lui dire que c’était terminé. »
« Et ? »
Mon père posa ses mains sur ses genoux.
« Il m’a dit de laisser Claire se calmer. Il prétendait que son état médical était fragile et que le stress pouvait être dangereux. »
Ma femme demanda :
« Il vous a parlé de son traitement ? »
« Oui. »
« Quel traitement ? »
« Un anticoagulant, justement. »
Nous nous regardâmes.
« Il disait qu’elle avait un risque de thrombose », continua mon père. « Je n’avais aucune raison de penser qu’il lui donnait quelque chose qu’elle ne devait pas prendre. »
Je lui montrai le rapport toxicologique.
« Elle, si. »
Il ferma les yeux.
Nous reprîmes la boîte.
Une seconde cassette s’y trouvait.
Plus courte.
Sur l’étiquette :
La veille.
Ma main trembla légèrement lorsque je l’insérai.
La voix de Claire apparut.
« Victor est venu chez moi ce soir. »
Je sentis l’air se raréfier.
« Il prétend vouloir parler une dernière fois. Je garde ceci dans ma poche. »
Un bruit de pas.
Puis Victor.
« Où est ton mari ? »
« Parti. »
« Bien. »
Ils parlèrent pendant plusieurs minutes des dossiers.
Victor proposa de financer les soins de Lucas publiquement, de reconnaître certaines irrégularités, mais pas les échanges.
Claire refusa.
« Tu veux choisir ce qui sera vrai après vingt-sept ans à choisir l’identité des autres. Non. »
Victor devint plus dur.
« Tu mets des gens en danger. »
« Lesquels ? »
« Ton mari. Julien. Sophie. Marc, même mort, aura son nom détruit. »
« Et les enfants ? »
Silence.
« Eux ont déjà payé. »
J’entendis ensuite un verre posé sur une table.
Victor demanda :
« Tu trembles. »
Claire répondit :
« Je suis fatiguée. »
« Tu prends toujours le traitement que je t’ai prescrit ? »
« Je prends exactement ce qui est écrit. »
« Laisse-moi vérifier. »
Un bruit de flacon.
Puis Claire :
« Ne touche pas à ça. »
La cassette grésilla.
Ensuite, une phrase de Victor.
« Tu as toujours voulu tout contrôler. »
« Et toi, tu n’as jamais supporté qu’une femme te dise non. »
Un choc.
Quelque chose tomba.
Je me levai sans m’en rendre compte.
Puis silence.
Très long.
Enfin, la voix de Claire, essoufflée :
« Qu’est-ce que tu as fait ? »
Victor répondit :
« Rien qui n’aurait dû arriver tôt ou tard. »
Ma femme posa sa main sur ma manche.
Je n’arrivais plus à bouger.
Claire reprit :
« Tu as changé mes comprimés. »
Victor ne répondit pas directement.
« Donne-moi le dossier. »
« Non. »
« Claire. »
« Non. »
Le dernier bruit fut une porte qui claquait.
Puis quelques secondes de respiration.
Claire murmura :
« S’il arrive quelque chose, c’était lui. »
La cassette s’arrêta.
Personne ne parla.
Cette fois, le silence n’était plus de l’incertitude.
Nous avions un enregistrement.
Une accusation directe.
Une preuve qu’elle soupçonnait une modification de son traitement.
Julien dit enfin :
« Il faut remettre tout ça à la police. Maintenant. »
Je hochai la tête.
Mon père se leva.
« J’irai avec vous. »
Je le regardai.
« Pour quoi faire ? »
« Pour déclarer tout ce que j’ai caché. »
« Même ce qui peut te compromettre ? »
« Surtout ça. »
Sa réponse était calme.
Pour la première fois depuis le début, je crus qu’il avait cessé de chercher à protéger sa place.
Nous quittâmes Saint-Roch avec les originaux.
Avant de monter dans la voiture, Thomas m’appela.
« Il y a un problème. »
« Quoi ? »
« Gabriel vient de m’envoyer une photo du dossier de Marc. Une page qu’on n’avait pas vue. »
Il me l’envoya.
Je l’ouvris.
Marc avait écrit, quelques mois avant sa mort :
Victor a toujours cru que Claire possédait la preuve contre lui.
Il se trompe.
La preuve finale est chez celui qu’il n’a jamais considéré comme une victime.
Je relus la phrase.
« Qui ? »
Thomas répondit :
« Je pense qu’on sait. »
Je regardai mon père.
Mais Thomas ajouta :
« Ce n’est pas lui. »
« Alors qui ? »
« Lucas. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 14 : Lucas possédait sans le savoir la preuve que Victor avait tout organisé, mais elle impliquait aussi quelqu’un que nous pensions innocent
La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder
Part 13 of 15
