PARTIE 11 – Lucas Perrin était le centre invisible du Projet Héritage, et son existence révéla enfin pourquoi Victor avait déplacé quatre enfants

Julien avait travaillé avec Victor pendant trois ans avant de comprendre que Lucas existait.

« Il n’apparaissait jamais sous son vrai nom dans les dossiers », expliqua-t-il. « Seulement comme sujet P-01. »

P pour Perrin.

Ou pour patient.

Personne ne le savait.

Lucas était né avec une maladie grave de la moelle osseuse.

Sa mère, selon Julien, avait quitté Victor lorsqu’elle avait découvert qu’il utilisait ses relations pour contourner les protocoles médicaux.

« Victor était son père ? » demandai-je.

« Oui. »

Antoine baissa les yeux.

Cela lui donnait un demi-frère de plus.

Peut-être deux, selon ce qu’il restait à découvrir sur l’enfant d’Élisabeth.

Julien poursuivit.

Aucun donneur familial compatible n’avait été trouvé pour Lucas.

Victor avait alors commencé à étudier des profils génétiques dans plusieurs familles suivies à Saint-Roch.

C’est ainsi qu’il avait repéré Claire.

Puis Émile.

Puis, la nuit des naissances, un nouveau-né exceptionnellement compatible.

Le 418.

« Donc il n’a pas créé l’échange pour Claire », dit ma femme.

« Non », répondit Julien. « Il a utilisé l’échange pour préserver l’enfant compatible avec Lucas. »

Je sentis une colère froide.

« Préserver comment ? »

« En gardant son identité contrôlable. »

Victor devait savoir où vivait l’enfant.

Pouvoir demander des prélèvements.

Éviter qu’une famille biologique ne rompe le suivi.

Le placement chez mes parents prenait alors tout son sens.

Mon père lui faisait confiance.

Claire était médicalement surveillée.

Le foyer était stable.

Et le secret de la substitution empêchait toute vérification extérieure.

« Donc j’ai grandi chez eux parce que Victor pouvait me suivre plus facilement », dis-je.

Julien ne répondit pas.

Il n’en avait pas besoin.

Thomas demanda :

« Et moi ? »

« Victor croyait peut-être que vous étiez son fils avec Élisabeth. Ou il vous surveillait comme sauvegarde. »

Antoine ajouta :

« Et moi, il m’a placé chez Élisabeth pour remplacer son enfant. »

« Probablement. »

Marianne serra les mâchoires.

« Probablement, encore. »

Les résultats ADN devaient régler au moins cette partie.

Mais nous n’en disposions pas encore.

Nous décidâmes de chercher Lucas Perrin.

Il avait trente-cinq ans.

Plus âgé que nous de huit ans.

Un Lucas Perrin correspondant apparaissait dans les registres d’une association de patients atteints de maladies hématologiques.

Il vivait à Angers.

Nous appelâmes.

Une femme répondit.

Sa compagne.

Lucas était vivant mais souffrait encore de complications chroniques.

Il accepta de nous recevoir après avoir entendu le nom de Victor.

Nous arrivâmes dans une petite maison en périphérie de la ville en fin d’après-midi.

Lucas nous attendait dans le salon.

Il était mince, presque fragile, avec une canne posée près de son fauteuil.

Antoine entra en dernier.

Lorsque Lucas le vit, son visage changea.

« Toi. »

Antoine s’arrêta.

« On se connaît ? »

« Victor avait une photo de toi. »

Antoine devint pâle.

Lucas eut un sourire sans joie.

« Il collectionnait les photos des enfants qu’il avait déplacés. »

Je m’assis face à lui.

« Vous saviez ? »

« Pas tout. »

Lucas avait découvert la vérité après la mort de Victor.

Nous ne savions même pas encore que Victor était mort.

« Quand ? »

« Trois ans. »

Il était donc impossible de l’interroger.

Encore une porte fermée.

Victor avait laissé derrière lui des dossiers, des mensonges et des gens condamnés à deviner.

Lucas expliqua que sa mère lui avait révélé tardivement l’existence du Projet Héritage.

Victor avait utilisé sa maladie comme justification à tout.

« Il disait qu’un père ferait n’importe quoi pour sauver son enfant. »

Lucas regarda ses mains.

« Le problème, c’est qu’il a vraiment fait n’importe quoi. »

Il avait reçu plusieurs traitements expérimentaux enfant.

L’un d’eux, à huit ans, provenait de cellules d’un donneur mineur.

Lucas n’avait appris que récemment que ce donneur était probablement un nourrisson.

« Vous savez lequel ? »

« Numéro 418. »

Je sentis les regards se tourner vers moi.

Lucas leva la tête.

« Vous êtes 418 ? »

« Peut-être. »

Il hocha lentement la tête.

« Victor n’utilisait jamais de prénom avec moi. Il disait seulement “le compatible”. »

Le mot me donna envie de sortir de la pièce.

Je restai.

« Est-ce que ces prélèvements auraient pu blesser le bébé ? »

Lucas répondit :

« Pas le premier. Du sang de cordon, probablement. Mais plus tard… »

Il s’interrompit.

« Plus tard quoi ? »

« Victor voulait conserver le donneur pour d’autres prélèvements. »

Voilà pourquoi il avait besoin de savoir où l’enfant grandissait.

Mon enfance venait de trouver une explication sinistre.

Les prises de sang.

Les examens.

Les médecins recommandés.

Peut-être tout.

Je demandai :

« Avez-vous reçu quelque chose quand vous aviez vingt ans ? »

Lucas réfléchit.

« Oui. Une infusion cellulaire expérimentale. »

J’avais douze ans à l’époque.

L’âge de mon prélèvement déclaré inutilisable.

Je sentis ma gorge se serrer.

« Et ça a fonctionné ? »

Lucas me regarda.

« Pendant plusieurs années. »

Une émotion compliquée passa dans ses yeux.

« Si c’était vous, une partie de moi vous doit probablement la vie. »

Je ne savais pas quoi répondre.

Je ne ressentais pas de gratitude envers Victor.

Je ne ressentais pas de colère envers Lucas.

Seulement une fatigue immense devant l’idée qu’un acte médical utile puisse avoir été obtenu par un système construit sur le mensonge.

Lucas se leva lentement et prit un classeur.

« Victor m’a laissé ça. »

À l’intérieur se trouvaient plusieurs pages de ses notes personnelles.

Une ligne attira immédiatement mon attention :

418 élevé chez C.M. – contrôle assuré.

Une autre :

419 perdu après intervention M.D.

Puis :

420 confié E. – filiation V.L. probable.

421 déplacé – N.B. menace.

Je traduisis presque malgré moi.

418 : chez Claire.

419 : perdu après intervention de Marc.

420 : confié à Élisabeth, probablement fils de Victor.

421 : Émile déplacé, Nathalie menaçante.

« Donc Antoine serait 420 », dit Thomas.

Lucas acquiesça.

« C’est ce que Victor croyait. »

« Et 419 ? »

Julien pâlit.

« Peut-être Thomas. »

Si Marc avait déplacé le bébé de Marianne, il pouvait correspondre à 419.

Ce qui laissait 418 pour moi.

Encore une fois, les pièces semblaient s’aligner.

Mais nous avions appris à ne pas faire confiance aux apparences.

Lucas tourna quelques pages.

Une note plus récente indiquait :

Erreur initiale jamais corrigée. 418 n’est pas celui que j’avais choisi.

Je me figeai.

« Quoi ? »

Thomas se rapprocha.

Victor avait lui-même découvert qu’il s’était trompé sur l’identité du donneur.

« Quand ? »

La note datait de notre adolescence.

Après mon fameux prélèvement à douze ans.

Je compris.

« Le prélèvement ne correspondait pas. »

Julien acquiesça.

« Probablement. »

Donc Victor avait passé douze ans à croire que j’étais l’enfant compatible avec Lucas.

Puis il avait découvert que non.

Cela expliquait pourquoi Claire avait commencé à enquêter à cette période.

Peut-être avait-elle vu Victor paniquer.

Lucas continua de lire.

Une autre phrase :

Compatible réel retrouvé. Impossible d’intervenir sans exposer Saint-Roch.

Mon cœur accéléra.

« Il avait retrouvé le vrai 418. »

« Oui », dit Lucas.

« Qui ? »

Personne ne répondit.

La page suivante avait été arrachée.

Évidemment.

Lucas nous montra alors une enveloppe séparée.

« Ma mère a conservé ça. »

À l’intérieur se trouvait une photographie de deux adolescents.

L’un était Lucas.

L’autre, environ douze ans, se tenait à côté de Victor.

Je ne le reconnus pas.

Thomas, si.

Il devint blanc.

« C’est moi. »

Nous regardâmes la photo.

Thomas enfant.

À douze ans.

Avec Victor.

« Je ne me souviens pas de cette photo », dit-il.

Lucas fronça les sourcils.

« Tu venais régulièrement à l’hôpital. »

Thomas secoua la tête.

« Marc disait que c’était pour mes bilans. »

Lucas le regarda longtemps.

Puis :

« Tu étais le donneur. »

Marianne ferma les yeux.

Thomas recula jusqu’au mur.

La marque sur son épaule.

Son suivi médical.

Les prises de sang répétées.

Tout prenait une cohérence nouvelle.

Victor avait fini par retrouver l’enfant réellement compatible.

Thomas.

Ce qui suggérait qu’il était le bébé identifié comme 418 au moment du prélèvement initial.

Mais Hélène pensait que Thomas portait la marque du fils de Marianne.

Les deux faits pouvaient être vrais.

Le fils de Marianne était peut-être précisément le 418 compatible.

Je regardai Marianne.

Elle comprit.

Thomas pourrait donc être à la fois son fils biologique et le véritable donneur de Lucas.

« Victor vous a utilisé pendant des années », murmura-t-elle.

Thomas resta silencieux.

Lucas feuilleta encore les notes.

« Il y a quelque chose d’autre. »

Une page datée de l’époque de notre majorité.

Victor avait écrit :

T. informé partiellement par M.D. Risque de recherche filiation.

M.D. était Marc Delcourt.

Il avait commencé à parler à Thomas.

Puis :

C.M. contacte T. Situation incontrôlable.

Claire avait trouvé Thomas.

Nous le savions.

Mais la ligne suivante était nouvelle.

C.M. possède preuve sur enfant 419. Récupérer avant publication.

Je sentis un froid dans le dos.

« Une preuve sur 419. »

Ma femme demanda :

« Quelle preuve ? »

Lucas tourna la page.

Aucune explication.

Seulement une dernière note :

C.M. refuse accord. Menace de remettre dossier à son fils le jour de son mariage.

Je restai immobile.

Le jour de mon mariage.

La date choisie pour la lettre.

Donc Claire avait annoncé son intention à Victor.

Ou à quelqu’un de son entourage.

Ce secret n’était pas simplement resté dormant.

Quelqu’un savait exactement quand il devait ressortir.

Je demandai :

« Victor était déjà mort quand ma mère est décédée ? »

Lucas secoua la tête.

« Non. »

Victor était mort trois ans après Claire.

Je regardai Julien.

« Comment ma mère est-elle morte ? »

Mon père répondit avant lui.

« Accident vasculaire. »

Je tournai les yeux vers lui.

« C’est ce qu’on nous a dit. »

Le silence changea.

Ma femme demanda doucement :

« Une autopsie a été faite ? »

Mon père devint très pâle.

« Non. »

« Qui était son médecin à l’époque ? »

Il ferma les yeux.

Nous connaissions déjà la réponse.

« Victor Lemaire. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : Les dossiers de Claire montrèrent qu’elle avait prévu sa propre mort et laissé une dernière preuve capable d’identifier chacun des enfants

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La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder

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