PARTIE 14 – Russell avait bien été chez Maman le soir du pilulier modifié, mais son explication força l’enquête à distinguer enfin la culpabilité ancienne d’un crime nouveau

Russell ne protesta pas lorsque Mara lui demanda de venir au bureau du shérif.

Il ne demanda pas pourquoi.

Il connaissait la réponse.

Moi aussi.

Pendant le trajet, je restai dans une voiture séparée.

Je ne voulais pas être près de lui.

Pas parce que je croyais déjà qu’il avait empoisonné Maman.

Parce que je ne savais plus ce que je croyais.

C’était pire.

Au bureau, Mara nous installa dans deux pièces différentes.

Je regardais à travers une vitre sans tain pendant qu’elle entrait dans celle de Russell.

Il avait l’air épuisé.

Pas effrayé.

Ou peut-être que je ne savais plus reconnaître la différence.

Mara posa le rapport devant lui.

« Votre téléphone vous situe au domicile d’Evelyn Carter entre 17 h 42 et 18 h 19, le jour où son pilulier a été modifié. »

Russell regarda la feuille.

« Oui. »

« Vous avez dit hier ne pas avoir préparé ses médicaments. »

« C’est vrai. »

« Vous avez omis de dire que vous étiez présent. »

« Oui. »

« Pourquoi ? »

Il se frotta le front.

« Parce que je savais à quoi ça ressemblerait. »

Mara ne réagit pas.

« Expliquez. »

« Maman m’avait appelé après le départ de Patricia. Elle était bouleversée. Elle voulait que je vienne. »

« Vous avez encore l’appel ? »

« Mon téléphone a changé depuis, mais l’opérateur peut probablement le vérifier. »

« Nous le ferons. »

Russell inspira.

« Quand je suis arrivé, elle était dans la cuisine. Elle avait plusieurs papiers sur la table. Elle m’a dit que Patricia avait tenté de la convaincre d’abandonner. »

« Et vous ? »

« Je lui ai dit qu’elle devait arrêter. »

Je sentis ma mâchoire se serrer.

Même là, il avait essayé de l’arrêter.

« Pourquoi ? » demanda Mara.

« Parce que je savais enfin qu’elle avait presque tout découvert. Je savais aussi que si elle allait au procureur, mon rôle ressortirait. L’appel à Wayne. L’argent. La clé. Tout. »

« Vous vouliez la faire taire. »

Russell releva brusquement la tête.

« Je voulais qu’elle abandonne. Pas qu’elle meure. »

« Continuez. »

« Elle s’est mise en colère. Elle a dit qu’elle avait passé trop d’années à accepter nos demi-vérités. Puis elle a sorti une enveloppe avec un comprimé dedans. »

Mon cœur se serra.

« Le comprimé blanc ? »

« Oui. »

Mara se pencha.

« Elle vous l’a montré ? »

« Oui. Elle disait l’avoir trouvé dans son pilulier. Elle pensait que Patricia l’avait mis là. »

« Et vous avez fait quoi ? »

« Je lui ai dit de ne surtout pas le prendre. »

« Où l’a-t-elle mis ensuite ? »

« Dans le tiroir de la salle de bains. »

Cela correspondait exactement à l’endroit où nous l’avions trouvé.

« Avez-vous touché au pilulier ? »

Russell hésita.

« Oui. »

Mara ne bougea pas.

« Pourquoi ? »

« Pour regarder s’il y avait d’autres comprimés identiques. »

« Et ? »

« Il y en avait un autre. »

Je retins mon souffle.

« Où est-il ? »

Russell baissa les yeux.

« Je l’ai pris. »

Mara resta parfaitement calme.

« Où est-il maintenant ? »

« Je l’ai jeté. »

Mon ventre se noua.

« Où ? »

« Dans les toilettes. Chez Maman. »

Mara demanda :

« Pourquoi détruire une preuve potentielle ? »

« Parce que j’ai paniqué. »

Encore ce mot.

Paniqué.

Toute notre histoire familiale semblait construite avec.

« Je pensais que Maman allait accuser Patricia. Puis j’ai réalisé que si la police regardait le pilulier, elle finirait peut-être par remonter à toutes les autres choses. À Wayne. À moi. »

« Donc vous avez détruit un comprimé inconnu. »

« Oui. »

« Avez-vous mis quoi que ce soit dans le pilulier ? »

« Non. »

« Avez-vous donné un médicament à votre mère ? »

« Non. »

« Avez-vous volontairement modifié son traitement ? »

« Non. »

Mara laissa le silence s’installer.

« Qui avait accès à ses médicaments ? »

« Maman. Moi parfois. L’aide-soignante, Sophie. Et peut-être Linda lorsqu’elle venait, mais je ne l’ai jamais vue préparer le pilulier. »

J’entendis mon prénom avec une étrange distance.

« D’autres personnes ? »

Russell réfléchit.

« Wayne connaissait la maison. Carl aussi. Patricia était là ce jour-là. »

« Le pilulier était où ? »

« Sur le plan de travail de la cuisine. »

« Visible ? »

« Oui. »

Mara prit quelques notes.

« Avez-vous parlé du comprimé à quelqu’un ensuite ? »

« Non. »

« Même pas à Linda ? »

« Non. »

La colère me brûla enfin.

Il avait eu une preuve entre les mains.

Et il l’avait détruite.

Encore.

La porte de la pièce où j’attendais s’ouvrit.

Un adjoint entra.

« Mara veut que vous restiez ici. Ils vérifient plusieurs choses. »

« Quoi ? »

« Les appels et les accès médicaux. »

Je hochai la tête.

Une heure passa.

Puis deux.

Pendant ce temps, Patricia fut interrogée dans une autre partie du bâtiment.

Carl aussi.

Wayne resta sous contrôle judiciaire, son avocat présent.

L’enquête qui concernait autrefois un accident vieux de vingt ans venait de se transformer en possible homicide récent.

Mara revint vers moi en fin d’après-midi.

« Nous avons des éléments supplémentaires. »

« Sur Russell ? »

« Sur tout le monde. »

Elle s’assit.

« L’opérateur confirme qu’Evelyn a appelé Russell à 17 h 31. Son téléphone est arrivé chez elle quelques minutes plus tard. Sa chronologie correspond. »

Je sentis un soulagement prudent.

« Et Patricia ? »

« Elle avait quitté la maison avant 17 h. »

« Donc le comprimé était déjà là quand Russell est arrivé. »

« Selon son récit, oui. »

« Et Maman l’avait déjà trouvé. »

« Oui. »

Je réfléchis.

« Alors si Patricia l’a mis, Maman l’a retiré avant de prendre quoi que ce soit. »

« Exactement. »

Un froid me traversa.

« Ce qui veut dire que ce comprimé n’explique pas forcément ses symptômes. »

« Exactement. »

« Il pourrait y en avoir eu d’autres. »

« Oui. »

Je regardai Mara.

« Mais Russell dit avoir trouvé un deuxième comprimé dans le pilulier. »

« Oui. »

« Et il l’a détruit. »

« Oui. »

« Donc quelqu’un en avait mis au moins deux. »

« Probablement. »

« Peut-être plus. »

Mara hocha la tête.

« C’est ce que nous cherchons à déterminer à partir des dossiers médicaux et des analyses disponibles. »

Je baissai les yeux.

« Vous avez trouvé quelque chose ? »

« L’hôpital avait conservé un prélèvement sanguin de sa dernière admission. »

Je relevai brusquement la tête.

« Ils peuvent encore l’analyser ? »

« Oui. Le laboratoire a déjà commencé. »

Je sentis mon cœur battre plus vite.

« Combien de temps ? »

« Nous avons demandé une priorité. »

Elle s’arrêta.

« Mais il y a autre chose. »

Je ne supportais plus ces phrases.

« Quoi ? »

« Nous avons parlé à Sophie, l’aide-soignante. »

« Elle se souvient de quelque chose ? »

« Elle affirme n’avoir jamais manipulé la digoxine d’Evelyn. Ce médicament ne faisait pas partie de son traitement depuis plusieurs années. »

« Donc quelqu’un l’a apporté. »

« Oui. »

« Patricia en avait ? »

« Nous vérifions. »

« Wayne ? »

« Nous vérifions. »

« Carl ? »

« Même chose. »

« Russell ? »

Mara hésita.

« Son ex-femme prenait de la digoxine. »

Je restai immobile.

« Quoi ? »

« Jusqu’à environ deux ans auparavant. »

« Russell aurait pu en avoir. »

« Potentiellement. »

Mon estomac se noua.

« Il ne vous l’a pas dit. »

« Non. »

Mara se leva.

« Je vais lui poser la question. »

À travers la vitre, je vis Russell entendre le mot.

Sa réaction fut immédiate.

Il ferma les yeux.

Mara posa la question.

« Votre ex-femme prenait-elle de la digoxine ? »

« Oui. »

« En aviez-vous chez vous ? »

« Peut-être un ancien flacon. »

« Où ? »

« Dans une armoire de salle de bains. Je ne sais pas si je l’ai jeté. »

« Pourquoi ne pas nous l’avoir dit ? »

« Parce que je n’y ai pas pensé. »

« Maintenant, vous y pensez. »

Russell passa les mains sur son visage.

« Oui. »

Mara continua.

« Est-il possible que vous ayez apporté ces comprimés chez votre mère ? »

« Non. »

« Absolument impossible ? »

« Oui. »

« Votre ex-femme peut confirmer que vous aviez encore le flacon ? »

« Je ne sais pas. »

« Nous allons vérifier. »

Quelques heures plus tard, les adjoints fouillèrent l’appartement de Russell avec son consentement écrit.

Ils trouvèrent un vieux flacon de digoxine.

Vide.

Datant de deux ans auparavant.

Je restai assise dans le bureau lorsque Mara me l’annonça.

« Ça ne prouve rien », dit-elle immédiatement.

« Ça ressemble quand même à beaucoup. »

« Oui. Mais les apparences ne suffisent pas. »

Pour la première fois depuis le début, je compris ce que Maman avait essayé de faire en construisant ses chaînes de preuves.

Ne pas croire la première version.

Même quand elle vous soulage.

Même quand elle vous détruit.

Surtout dans ces moments-là.

Le soir tomba.

Russell n’était pas arrêté.

Pas encore.

On lui demanda seulement de rester disponible.

Je refusai de lui parler.

Puis le laboratoire appela.

Mara prit la communication devant moi.

Elle nota deux chiffres.

Posa plusieurs questions.

Raccrocha.

Son visage avait changé.

« Ils ont trouvé de la digoxine dans le prélèvement sanguin d’Evelyn. »

Je sentis mes jambes devenir faibles.

« À quelle dose ? »

« Une concentration toxique. »

Le silence de la pièce devint énorme.

« Donc elle a été empoisonnée. »

Mara répondit avec prudence.

« Elle a reçu une quantité de digoxine incompatible avec son traitement documenté. Nous devons encore déterminer comment et quand. »

« Mais cela a pu contribuer à sa mort. »

« Oui. »

Je fermai les yeux.

Maman n’était peut-être pas seulement morte pendant que nous nous disputions tous avec le passé.

Quelqu’un avait peut-être accéléré sa mort pour l’empêcher de parler.

« Vous allez arrêter Russell ? »

« Pas sur la seule base d’un vieux flacon vide. »

« Alors quoi ? »

« Nous remontons la provenance. »

Elle ouvrit un autre dossier.

« Et nous avons une piste. »

« Laquelle ? »

« Le comprimé retrouvé dans l’enveloppe porte une marque fabricant spécifique. Le lot a été distribué localement il y a moins d’un an. »

Je la regardai.

« Donc il ne vient pas du vieux flacon de Russell. »

« Très probablement pas. Son flacon datait de deux ans et provenait d’un autre fabricant. »

Un souffle m’échappa.

Pas de soulagement complet.

Mais quelque chose.

« Qui a reçu ce lot ? »

« Trois pharmacies du comté. »

« Et vous avez les noms ? »

« Nous commençons à les recouper. »

Une heure plus tard, Mara revint.

Elle ne s’assit pas.

« Nous avons trouvé une prescription correspondant exactement au lot. »

Je me levai.

« Pour qui ? »

« Pas Patricia. Pas Wayne. Pas Russell. »

« Alors qui ? »

Elle posa une copie sur la table.

Nom du patient :

Carl Mercer.

Je regardai le papier.

« Carl prend de la digoxine ? »

« Depuis six mois. »

Le monde sembla se refermer sur un nouveau centre.

Carl.

Celui qui avait rendu l’argent.

Celui qui avait avoué tardivement.

Celui qui avait menti sur le camion.

Celui qui avait gardé le carnet de Martin.

Celui qui savait que Maman était proche de la vérité.

« Où est-il ? »

Mara ne répondit pas immédiatement.

Puis son téléphone sonna.

Elle décrocha.

Écouta.

« Fermez les sorties du comté », dit-elle.

Elle raccrocha.

« Carl vient de quitter son domicile. »

« Vous savez où il va ? »

Mara attrapa sa veste.

« Oui. »

« Où ? »

Elle me regarda.

« Au cimetière. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il a envoyé un message à Wayne il y a cinq minutes. »

« Qu’est-ce qu’il disait ? »

Mara répondit :

« “On termine là où Thomas a fini.” »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 15 : Au cimetière de mes parents, Carl raconta enfin la vérité entière, et ce que Maman avait préparé avant de mourir décida de notre avenir

Story Parts

Neuf jours après l’enterrement de Maman, une boîte de farine trop lourde m’a conduite vers le secret qu’elle redoutait encore de révéler

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