PARTIE 11 – La cassette de Papa démentit la version de Patricia, tandis qu’un nom prononcé par Wayne révélait qui avait réellement ordonné de nettoyer les preuves

La copie numérique de la cassette fut prête le lendemain après-midi.

Mara Ellis nous convoqua au bureau du shérif.

Elle avait déjà entendu l’enregistrement une fois.

Son visage ne trahissait rien.

Russell était assis à ma droite.

Carl avait été appelé séparément.

Wayne attendait dans une autre pièce avec son avocat.

Patricia restait introuvable.

Selon la banque, elle n’était pas revenue au travail.

Son téléphone était éteint.

Sa voiture n’était pas chez elle.

Mara posa un ordinateur portable sur la table.

« L’enregistrement dure trente et une minutes. La qualité est moyenne, mais les voix sont intelligibles. Nous avons conservé l’original sous scellés. »

Je hochai la tête.

« Lancez. »

Un grésillement.

Puis la voix de Papa.

Je l’avais presque oubliée.

Pas complètement, bien sûr.

On n’oublie pas la voix de son père.

Mais on oublie sa respiration entre les phrases, la façon dont il avalait certains mots, le léger raclement avant de dire quelque chose de sérieux.

« Wayne, assieds-toi. »

Une autre voix.

Plus jeune, mais indiscutable.

Wayne.

« Tu me fais venir ici pour quoi ? »

« Pour te donner une dernière chance. »

Un bruit de chaise.

« Tu dramatises. »

Papa répondit :

« J’ai les factures. Les dossiers de sinistres. Les paiements Mercer. Les virements. J’ai aussi les copies des validations de Martin. »

Wayne jura.

« Tu n’as rien qui ne porte aussi ton nom. »

« Je sais. »

Russell baissa la tête.

La bande continua.

« Alors réfléchis avant de jouer au héros. Tu vas perdre l’entreprise, la maison, peut-être plus. »

Papa répondit calmement :

« J’aurais dû réfléchir plus tôt. »

Silence.

« Je vais remettre les dossiers à Brooks. »

Wayne éclata.

« Brooks est fini. Personne ne le croira. »

« Alors à quelqu’un d’autre. »

« À qui ? »

« Ce n’est pas ton problème. »

Puis Wayne dit une phrase qui me glaça.

« Patricia peut faire disparaître les copies bancaires avant que tu arrives où que ce soit. »

Personne dans la salle ne bougea.

Mara appuya sur pause.

« Vous avez entendu. »

Je regardai Russell.

« Patricia. »

Il hocha lentement la tête.

Elle n’avait donc pas découvert le système après la mort de Martin.

Elle en faisait déjà partie.

Mara relança.

Papa demanda :

« Elle sait ce qu’elle couvre ? »

Wayne répondit :

« Elle sait ce que Martin lui dit. Et elle sait qu’elle est payée pour que certains numéros disparaissent. »

Ma gorge se serra.

La voix de Papa devint plus dure.

« Tu l’as entraînée là-dedans aussi ? »

« Elle est adulte. »

« Et ton propre frère ? Tu crois que tu vas faire quoi quand ça sortira ? »

Wayne soupira.

« Écoute-moi. On arrête tout. On régularise ce qu’on peut. Toi, tu gardes ta part. Moi, je prends la mienne. Carl ferme sa bouche. Martin nettoie les dossiers. Patricia s’assure que les copies secondaires ne ressortent pas. »

Papa répondit :

« Non. »

Un mot.

Clair.

« Tu vas tout foutre en l’air pour te donner bonne conscience ? »

« Je vais arrêter de participer. »

« Trop tard. »

« Peut-être. Mais pas trop tard pour parler. »

Puis un bruit.

Une porte.

Une troisième voix, lointaine.

Féminine.

« Wayne ? »

Mara remit sur pause.

Je sentis mon cœur s’arrêter un instant.

« C’est Patricia ? »

« Nous avons demandé une comparaison vocale avec des enregistrements récents. Rien de définitif encore. »

Russell murmura :

« Elle était là. »

La bande reprit.

Wayne dit :

« Tu devais attendre dehors. »

La femme répondit quelque chose d’inaudible.

Papa parla :

« Patricia ? »

Cette fois, le prénom était clair.

Je fermai les yeux.

Il n’y avait plus de doute.

Patricia était physiquement présente lors de cette conversation.

La version qu’elle avait donnée à Maman était fausse de bout en bout.

La voix féminine se rapprocha.

« Thomas, personne ne veut vous faire de mal. »

Elle vouvoyait Papa.

« Alors cessez de modifier les dossiers. »

« Vous ne comprenez pas comment ces systèmes fonctionnent. Certains documents sont des doublons, des erreurs de transfert… »

Papa rit sans humour.

« J’ai vu tes annotations. »

Silence.

« Quelles annotations ? »

« Les initiales P.H. sur les dossiers 74 et 81. »

Un choc sourd.

Puis Wayne :

« Ça suffit. »

Papa répondit :

« Non. Ça commence. »

La bande devint plus confuse.

Ils parlèrent tous en même temps.

Puis Papa prononça une phrase nette :

« Si quelque chose m’arrive, les originaux ne sont pas dans le camion. »

La salle entière sembla se figer.

Donc Wayne savait.

Patricia aussi.

Ils savaient avant l’accident que les originaux n’étaient pas dans le véhicule.

Pourquoi avoir organisé le barrage, alors ?

La réponse arriva quelques secondes plus tard.

Wayne dit :

« Tu bluffes. Russell a dit que tu les transportais avec toi. »

Russell se couvrit la bouche.

Papa resta silencieux.

Puis :

« Russell t’a dit ça ? »

Même après vingt ans, j’entendis la blessure dans sa voix.

Russell baissa la tête jusqu’à presque toucher sa poitrine.

La bande continua.

Wayne comprit immédiatement qu’il avait trop parlé.

« Oublie ça. »

Papa répondit :

« Non. »

Un silence.

« Donc mon propre fils t’informe. »

Personne ne parla pendant plusieurs secondes.

Puis la voix de Patricia :

« Thomas, donnez-nous simplement les copies que vous avez sur vous. On pourra régler le reste demain. »

Papa répondit :

« Sortez de mon bureau. »

Un mouvement.

Une chaise racla.

Wayne :

« Réfléchis cette nuit. »

Papa :

« C’est fait. »

La cassette s’arrêta quelques minutes plus tard après des bruits sans importance.

Mara ferma l’ordinateur.

Russell pleurait silencieusement.

Je ne l’avais pas vu pleurer depuis l’enterrement de Papa.

« Il savait », dit-il.

Personne ne répondit.

« Il savait que c’était moi. »

Je posai une main sur la table, pas sur lui.

Pas encore.

Mara reprit :

« Cet enregistrement établit plusieurs éléments importants. Mais il ne prouve toujours pas qui conduisait le véhicule ayant provoqué la sortie de route. »

Je levai les yeux.

« Wayne le sait. »

« Probablement. »

« Alors pourquoi il ne l’a pas dit ? »

« Son avocat lui a conseillé de limiter ses déclarations jusqu’à ce que nous ayons défini les chefs potentiels. »

« Il a déjà reconnu le barrage. »

« Oui. Mais pas l’identité du conducteur. »

Mara se leva.

« J’aimerais que vous restiez ici. »

Elle quitta la pièce.

Russell essuya son visage.

« Je veux te montrer la lettre de Papa. »

« Celle que tu as gardée ? »

« Ils l’ont récupérée chez moi ce matin. Mara en a une copie. »

Il fouilla dans le dossier placé devant lui et me tendit une photocopie.

L’écriture de Papa.

Evelyn,

Je crois que Russell a parlé à Wayne. Je ne sais pas s’il comprend ce qu’il a déclenché. Ne le chasse pas de ta vie pour ça si je n’ai pas la chance de lui parler moi-même.

Il est jeune et il veut être respecté par Wayne. Wayne sait utiliser ça.

Si je me trompe, tant mieux.

Si j’ai raison, Russell devra vivre avec sa part. Mais je ne veux pas qu’il passe sa vie à croire qu’une faute commise par peur le condamne à tout cacher ensuite.

Je dus m’arrêter.

Russell regardait le mur.

« Il m’avait déjà pardonné avant même de savoir exactement ce que j’avais fait. »

Je ne trouvai rien à dire.

Il poursuivit :

« Et moi, j’ai caché ça à Maman parce que j’avais peur qu’elle me déteste. »

« Elle ne t’aurait probablement pas détesté. »

« Je sais maintenant. »

La porte s’ouvrit.

Mara revint.

Son expression avait changé.

« Wayne accepte de parler sans attendre. »

« Pourquoi ? »

« Parce qu’il vient d’apprendre que nous avons la cassette. »

Elle nous demanda si nous voulions entendre directement sa déclaration.

J’acceptai.

Wayne entra accompagné d’un avocat.

Il ne regarda pas Russell.

Il s’assit.

Mara alluma un enregistreur officiel.

« Monsieur Carter, vous souhaitez compléter votre déclaration concernant l’accident de Thomas Carter ? »

« Oui. »

« Qui conduisait le véhicule utilisé pour intercepter votre frère ? »

Wayne resta silencieux quelques secondes.

Puis :

« Carl Mercer. »

Je me levai presque.

« Quoi ? »

Mara me fit signe de rester assise.

Wayne continua.

« Carl devait seulement faire ralentir Thomas. Il conduisait un camion de dépannage. Il s’est garé partiellement sur la voie. Thomas est arrivé plus vite que prévu. Il a braqué. »

« Carl nous a dit qu’il était au garage », dis-je.

Wayne me regarda enfin.

« Il ment. »

« Pourquoi aurait-il accepté de modifier ensuite le camion de Papa s’il était déjà le conducteur ? »

« Justement parce qu’il devait cacher sa propre implication. »

Tout changeait encore.

« Vous avez des preuves ? » demanda Mara.

Wayne hocha la tête.

« Martin avait fait payer à Carl une réparation sur le véhicule de dépannage après l’accident. Un phare avant cassé et une aile froissée. Le dossier 83. »

Je pensai aux documents de Papa.

Dossier 83.

Je n’avais pas encore regardé chaque pièce.

Mara demanda :

« Pourquoi ne l’avoir jamais révélé ? »

Wayne eut un sourire épuisé.

« Parce que j’avais organisé le piège. Si Carl tombait, je tombais. »

« Et Patricia ? »

« Elle a modifié les documents du sinistre pour que le véhicule de Carl n’apparaisse jamais dans les rapports liés à Jefferson Avenue. »

« Donc elle savait que Carl conduisait. »

« Oui. »

Je revis Carl dans le diner.

Son calme.

Ses aveux soigneusement limités.

J’ai modifié le camion.

Je ne sais pas qui conduisait l’autre véhicule.

Mensonge.

Encore.

Wayne continua :

« Carl n’avait pas prévu que Thomas quitterait la route. Aucun de nous ne l’avait prévu. Mais quand c’est arrivé, on a tous choisi de couvrir nos propres fautes. »

Mara prit note.

« Et qui a ordonné la modification du camion après l’accident ? »

Wayne inspira.

« Patricia. »

Même son avocat se tourna vers lui.

« Expliquez. »

« Moi, je voulais surtout récupérer les papiers. Martin voulait que l’assurance ne pose pas de questions. Patricia a dit qu’il fallait une cause mécanique alternative. C’est elle qui a proposé que Carl travaille sur la direction et les freins. »

Je restai sans voix.

Wayne ajouta :

« Elle a toujours été la plus méthodique de nous tous. »

Mara demanda :

« Et après la mort de Martin ? »

« Elle a continué à nettoyer ce qu’elle pouvait. Pas pour gagner de l’argent. Pour effacer les traces. »

« Jusqu’à récemment ? »

Wayne hocha la tête.

« Evelyn s’est approchée trop près. »

Je me levai.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Mara intervint.

« Linda. »

« Non. Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Wayne me regarda.

« Ça veut dire que Patricia savait que ta mère avait retrouvé assez de preuves pour l’exposer. »

« Et ? »

Il ne répondit pas immédiatement.

« Wayne. »

Sa voix se fit plus basse.

« Evelyn m’a appelé deux semaines avant sa mort. Elle m’a dit qu’elle comptait tout remettre au procureur dès qu’elle aurait sécurisé les originaux. »

Mon estomac se noua.

« Patricia le savait ? »

« Je le lui ai dit. »

Je le regardai avec dégoût.

« Encore une fois, tu as prévenu la personne qu’on voulait dénoncer. »

« Oui. »

« Et ensuite ? »

Wayne fixa la table.

« Ensuite, Patricia est allée voir Evelyn. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 12 : La dernière visite de Patricia à Maman semblait expliquer le cambriolage, jusqu’à ce qu’un détail médical transforme notre enquête en question beaucoup plus grave

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Neuf jours après l’enterrement de Maman, une boîte de farine trop lourde m’a conduite vers le secret qu’elle redoutait encore de révéler

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