Personne ne parla pendant plusieurs secondes.
La carte magnétique reposait dans le sachet comme un objet banal. Un rectangle de plastique bleu. Une photographie minuscule. Un nom.
Patricia Hale.
Russell fut le premier à réagir.
« Elle était ici. »
L’adjoint leva une main.
« Nous ne pouvons pas conclure ça à partir d’une carte. Elle peut avoir été perdue, volée ou placée ici volontairement. »
Il avait raison.
Je détestais qu’il ait raison.
Wayne regardait la carte sans bouger.
« Patricia ne perd pas ce genre de chose. »
« Tu la connais ? » demandai-je.
« Pas vraiment. Mais j’ai connu Martin. Les Hale étaient méticuleux. »
Carl eut un rire court.
« Tu parles d’un homme qui falsifiait des dossiers d’assurance. »
« Justement. Il falsifiait proprement. »
L’adjoint nous demanda de ne plus toucher à rien. Il appela quelqu’un par radio, puis emporta le sachet.
Je regardai la maison dévastée.
Quelqu’un avait voulu trouver la clé du dépôt ou les documents associés.
Si Patricia était cette personne, elle savait que Maman enquêtait sur son mari.
Mais pourquoi m’aurait-elle volontairement montré une partie des preuves ?
Une idée plus troublante apparut.
Peut-être voulait-elle contrôler ce que je découvrais.
Je retournai dans la cuisine.
La boîte de farine était toujours sur la table, vide depuis que j’avais déplacé l’argent.
Je passai un doigt sur son rebord.
Maman avait choisi cet endroit précisément parce qu’elle savait probablement que personne ne fouillerait un produit de cuisine après sa mort.
Elle avait aussi écrit : Ne signe rien avant de savoir pourquoi cet argent est ici.
Pas : fais confiance à Patricia.
Seulement : demande Patricia.
La nuance me frappa.
Elle voulait que je voie quelque chose à la banque.
Pas forcément que je confie tout à la femme qui y travaillait.
« Russell. »
Il entra.
« Oui ? »
« Quand Maman t’a parlé de Patricia après que tu as reconnu Martin, qu’a-t-elle dit exactement ? »
Il réfléchit.
« Elle a demandé si j’étais certain que l’homme sur la photo était celui que j’avais vu avec Wayne. J’ai dit oui. Puis elle a murmuré quelque chose comme : “Alors Patricia doit savoir.” »
« Doit savoir quoi ? »
« Je pensais qu’elle voulait dire qu’elle devait apprendre ce que son mari avait fait. »
Wayne entra à son tour.
« Ou qu’elle savait déjà. »
Je regardai Carl.
« Maman t’a parlé de Patricia ? »
« Une seule fois. Elle disait que Patricia l’aidait à comprendre les mouvements bancaires. »
« Elle avait confiance en elle ? »
Carl hésita.
« Au début, oui. »
« Et après ? »
« Elle est devenue plus prudente. »
« Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ? »
« Parce que je pensais que c’était simplement la prudence d’Evelyn. Elle avait passé des mois à découvrir que tout le monde lui avait menti. »
Je pris le carnet de Maman dans mon sac.
Je relus les dernières pages.
Les mentions de Wayne.
Carl.
Russell.
Puis, sur une ligne que je n’avais pas remarquée parce qu’elle semblait être une note de rendez-vous :
P. dit coffre sûr. Mais M. connaissait procédure. Vérifier accès sans alerte.
P.
Patricia.
M.
Martin.
« Elle se méfiait déjà. »
Je montrai la note aux autres.
Wayne la lut.
« Martin connaissait effectivement la procédure des coffres. Il avait travaillé avec plusieurs banques sur des dossiers d’assurance. »
Russell s’approcha.
« Donc Patricia pouvait savoir comment son mari contournait les contrôles. »
« Peut-être », dis-je. « Mais ça ne prouve pas qu’elle faisait partie du système. »
Je refusais encore de transformer les soupçons en certitudes.
C’était exactement ce que Maman avait essayé d’éviter.
Le shérif arriva une demi-heure plus tard. Je lui remis la clé USB de Carl après en avoir expliqué brièvement le contenu. Carl accepta de faire une déclaration officielle.
Wayne, à ma surprise, aussi.
« Vous admettez avoir organisé le barrage ? » demanda le shérif.
Wayne le regarda.
« Oui. »
« Vous comprenez que cette déclaration peut avoir des conséquences pénales ? »
« J’aurais dû comprendre ça il y a vingt ans. »
Le shérif lui demanda de l’accompagner au bureau plus tard dans la soirée.
Avant de partir, Wayne se tourna vers moi.
« Ouvre la lettre de Thomas entièrement. »
« Je l’ai lue. »
« Pas seulement les trois pages visibles. Il avait l’habitude de glisser ses notes dans les doublures des enveloppes. »
Je fronçai les sourcils.
« Comment tu sais ça ? »
« Parce que notre père faisait pareil. »
Puis il partit avec l’adjoint.
Je retournai immédiatement à l’enveloppe de Papa.
La doublure semblait normale.
Carl prit une lampe de poche et éclaira l’intérieur.
Une ombre rectangulaire apparut entre deux couches de papier.
Je décollai lentement le bord.
Une petite feuille pliée était cachée dedans.
Pas une lettre.
Une liste.
Martin Hale — dossiers 71, 74, 81, 83.
Wayne — comptes de transition.
Carl — atelier.
R. a vu Martin.
Puis :
Si quelque chose m’arrive, Evelyn doit parler à Daniel Brooks.
« Qui est Daniel Brooks ? » demandai-je.
Russell pâlit légèrement.
« L’ancien comptable de l’entreprise. »
Carl acquiesça.
« Il est parti quelques semaines avant l’accident. »
« Pourquoi ? »
Carl répondit : « Wayne disait qu’il avait volé de l’argent. »
Wayne n’était plus là pour contredire cette version.
Je cherchai le nom sur mon téléphone.
Plusieurs résultats.
Puis une adresse locale.
« Il habite encore dans le comté. »
Russell regarda l’heure.
« Tu ne vas pas chez lui maintenant. »
« Pourquoi pas ? »
« Parce qu’il est presque neuf heures et que quelqu’un vient de fouiller la maison de Maman. »
Pour une fois, j’acceptai.
« Demain matin. »
Carl secoua la tête.
« Appelle-le avant. »
Je trouvai un numéro public.
Il sonna longtemps.
Une voix d’homme âgé répondit.
« Allô ? »
« Monsieur Brooks ? Je m’appelle Linda Carter. Je suis la fille de Thomas et Evelyn Carter. »
Silence.
« Comment avez-vous eu ce numéro ? »
« Mon père a laissé votre nom dans une note. »
Le silence devint plus lourd.
« Votre mère est morte récemment. »
Ce n’était pas une question.
« Oui. »
« Je suis désolé. »
« Vous la connaissiez encore ? »
« Elle m’a appelé il y a cinq mois. »
Je fermai les yeux.
Encore cinq mois.
Toute une seconde vie de Maman se dessinait pendant cette période : les appels, les visites, les vérifications que je n’avais jamais remarqués.
« Pourquoi vous a-t-elle appelé ? »
« Elle voulait savoir si Thomas avait raison au sujet des dossiers Hale. »
« Et il avait raison ? »
Daniel Brooks soupira.
« Plus qu’il ne le savait. »
Je mis le téléphone sur haut-parleur.
« Monsieur Brooks, quelqu’un a fouillé la maison de Maman ce soir. Son coffre bancaire a aussi été vidé avant sa mort. Nous avons besoin de savoir ce qui se passait. »
Un bruit de chaise.
« Vous êtes avec quelqu’un ? »
« Russell est là. Carl Mercer aussi. »
Le silence au bout du fil devint soudain hostile.
« Carl est là ? »
Carl se pencha.
« Daniel. »
« Toi, ne me parle pas. »
Carl recula.
« D’accord. »
Daniel reprit.
« Linda, votre père avait découvert que Martin Hale ne travaillait pas seulement avec Wayne. Il utilisait plusieurs petites entreprises pour faire passer des remboursements frauduleux. Quand j’ai vu les montants, j’ai voulu avertir Thomas. Wayne l’a appris. Il m’a accusé de vol et m’a forcé à partir. »
« Pourquoi ne pas avoir dénoncé le système ? »
« Parce que je n’avais que des copies partielles. Et parce que Martin connaissait des gens dans les compagnies d’assurance, les banques, les cabinets juridiques. Je pensais que je serais écrasé avant même qu’on m’écoute. »
« Maman vous a cru ? »
« Elle avait déjà suffisamment de preuves pour savoir que je ne mentais pas. »
« Qu’est-ce qu’elle cherchait encore ? »
Daniel hésita.
« La preuve que Martin n’avait pas agi seul dans sa propre famille. »
Mon regard se posa sur le badge de Patricia, désormais emporté par le shérif.
« Patricia ? »
« Je n’ai jamais dit ça. »
« Mais Maman le pensait ? »
« Votre mère soupçonnait que quelqu’un avait utilisé l’accès bancaire de Patricia après la mort de Martin pour continuer à déplacer certains anciens documents. Elle ne savait pas si Patricia était victime, complice ou simplement en train de cacher ce que son mari avait fait. »
« Et vous ? »
« Je n’en sais rien. »
Enfin quelqu’un refusait de dépasser les faits.
« Maman vous a-t-elle laissé quelque chose ? »
Long silence.
Puis Daniel dit : « Oui. »
Je sentis tous les regards se tourner vers le téléphone.
« Quoi ? »
« Un enregistrement. »
« De Carl ? »
« Non. D’elle. »
Ma gorge se serra.
« Quand ? »
« Onze jours avant sa mort. »
Onze jours.
« Elle savait qu’elle allait mourir ? »
« Elle savait qu’elle était malade. Elle m’a demandé de conserver une copie et de la remettre à vous seule si quelque chose arrivait aux documents de la banque. »
Je m’assis.
« Pourquoi ne m’avez-vous pas contactée après les funérailles ? »
« Parce qu’elle m’a donné une condition précise. »
« Laquelle ? »
« Attendre que vous prononciez le nom de Martin Hale. Elle voulait être certaine que vous aviez remonté le dossier par les preuves et non parce que quelqu’un vous avait raconté une histoire arrangée. »
Je regardai le carnet de Maman.
Même dans ses derniers jours, elle avait conçu une chaîne de vérification.
« Je viens demain matin. »
« Non. »
Mon cœur se serra.
« Pourquoi ? »
« Parce que votre mère m’a demandé de ne pas conserver l’enregistrement chez moi. »
« Où est-il ? »
« Dans une consigne à la gare routière. Casier 118. »
Je pris un stylo.
« Quelle clé ? »
« Pas de clé. Un code. »
« Donnez-le-moi. »
Il dicta quatre chiffres.
1-9-4-7.
L’année de naissance de Maman.
« Elle a dit autre chose ? »
Daniel resta silencieux plusieurs secondes.
Puis sa voix changea.
« Oui. Elle m’a demandé de vous transmettre une phrase si vous arriviez jusque-là. »
Je serrai le stylo.
« Laquelle ? »
« Elle a dit : “Dis à Linda que si Patricia prétend que je lui faisais totalement confiance, c’est faux.” »
Personne dans la cuisine ne bougea.
Daniel poursuivit.
« Et elle a ajouté : “Le problème n’est pas ce que Patricia sait sur Martin. Le problème, c’est ce qu’elle a fait après l’avoir appris.” »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 9 : Dans le casier 118, la voix de Maman révéla ce que Patricia avait fait après la mort de Martin et pourquoi elle craignait désormais Russell
Neuf jours après l’enterrement de Maman, une boîte de farine trop lourde m’a conduite vers le secret qu’elle redoutait encore de révéler
Part 8 of 15
