Je ne me souviens pas d’avoir décidé de me lever. Un instant, j’étais assise face à Russell ; le suivant, je me tenais près de l’évier, les mains posées sur le bord du plan de travail, incapable de supporter la proximité de mon frère.
« Depuis le lendemain matin », répétai-je.
Russell ne répondit pas.
« Papa a passé des mois à souffrir après cet accident. Maman a passé des années à se demander ce qui s’était réellement produit. Et toi, tu savais. »
« Je ne savais pas tout. »
« Tu savais qu’un piège avait été organisé sur Jefferson Avenue. »
« Oui. »
« Tu savais que Wayne était impliqué. »
Il hocha la tête.
« Tu savais que Carl avait touché au camion après. »
Un autre hochement de tête.
Je me retournai vers lui.
« Alors ne me dis plus que tu ne savais rien. »
Il s’assit lourdement, les coudes sur les genoux. Il paraissait plus vieux que la veille. Cela ne m’émut pas.
« J’avais peur », dit-il.
« De Wayne ? »
« De ce que ça ferait à la famille. »
Je laissai échapper un rire sec.
« La famille. Bien sûr. »
« Linda… »
« Ne prononce pas mon prénom comme si tu essayais de me protéger. »
Il se tut.
Je repris la photographie sur la table. Wayne souriait presque. Carl regardait l’objectif. Russell avait les mains dans les poches.
« Qui a pris cette photo ? »
« Patricia. »
Je fronçai les sourcils.
« La femme de la banque ? »
« Non. Une autre Patricia travaillait à l’époque dans le bureau de l’atelier. Je suppose que la Patricia de la banque a récupéré la photo plus tard avec les affaires de Maman. »
Je compris qu’il cherchait lui-même à remettre les morceaux en ordre.
« Et Maman ? Quand a-t-elle découvert l’existence de cette photo ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu mens encore. »
« Non. »
« Elle t’a interrogé sur les 4 500 dollars. Elle savait que tu étais à l’atelier. Elle avait commencé à remonter les retraits. Tu vas me faire croire qu’elle ne t’a jamais parlé de cette photo ? »
Russell regarda le sol.
Voilà la réponse.
Je tirai une chaise et m’assis de nouveau.
« Commence au début. Cette fois, tu ne choisis pas ce que je suis autorisée à savoir. »
Il resta silencieux longtemps.
Puis il parla.
Thomas, notre père, avait découvert que Wayne utilisait certains contrats de transport pour facturer des trajets qui n’avaient jamais eu lieu. Carl Mercer validait des réparations fictives sur des véhicules de l’entreprise. Les montants, pris séparément, semblaient faibles. Ensemble, ils représentaient assez pour attirer l’attention d’un assureur et, surtout, pour détruire la petite société familiale.
Papa avait commencé à copier des factures.
Il ne les gardait pas au bureau.
« Il les avait dans son camion ? » demandai-je.
« Wayne le pensait. »
Le soir de l’accident, Wayne avait demandé à un conducteur de placer un véhicule sur Jefferson Avenue afin de forcer Papa à s’arrêter. Pas de collision prévue, selon Russell. Pas d’agression. Juste une intimidation et la récupération d’un dossier.
« Et qui conduisait l’autre camion ? »
Russell secoua la tête.
« Je ne sais pas. »
Je le fixai.
« Jure-le. »
« Je ne sais pas. Wayne ne me l’a jamais dit. »
Papa avait tenté d’éviter le véhicule.
Son camion avait quitté la route, heurté la glissière puis un arbre.
Le lendemain matin, Wayne avait appelé Russell avant six heures.
« Pourquoi toi ? »
« Parce que je travaillais parfois avec eux. Parce que j’étais son neveu. Parce qu’il savait que je paniquerais assez pour obéir. Choisis la raison que tu veux. »
« Et tu as obéi. »
« Oui. »
Wayne et Carl avaient récupéré le camion sous prétexte de préparer une expertise. Russell était venu. À l’intérieur, ils avaient cherché le dossier.
« Vous l’avez trouvé ? »
« Non. »
Cette réponse m’étonna.
« Alors où était-il ? »
« Papa l’avait probablement déplacé avant de partir. »
Je pensai au coffre 214.
Aux lettres disparues.
À « la preuve de Jefferson ».
« Maman l’avait peut-être. »
Russell me regarda.
« C’est ce que Wayne a fini par croire. »
Je sentis mon cœur accélérer.
« Il a fouillé chez elle ? »
« Pas à ma connaissance. »
« Ne recommence pas avec tes nuances. »
« Je te dis ce que je sais. Wayne a commencé à lui tourner autour. Il prétendait l’aider avec les papiers d’assurance. Puis l’indemnisation est arrivée. »
63 200 dollars.
Je posai le relevé que Patricia m’avait donné sur la table.
Russell le regarda à peine.
« Tu connais ces chiffres. »
« Oui. »
« Les 4 500 dollars. »
Il ferma les yeux.
« Wayne me les a donnés. »
« Avec l’argent de Maman. »
« Je ne savais pas d’où ils venaient quand je les ai pris. »
« Pour quoi ? »
Il se frotta le front.
« Pour garder le silence. »
Je restai immobile.
Il poursuivit d’une voix plus basse.
« Il disait que si je racontais ce que j’avais vu à l’atelier, la compagnie fermerait. Que Maman perdrait la maison. Que Papa pourrait être accusé d’avoir participé aux fausses factures parce que certaines portaient son nom. Il m’a donné 4 500 dollars et m’a dit de considérer ça comme ma part pour nettoyer le problème. »
« Tu les as pris. »
« Oui. »
« Et tu les as gardés. »
« Oui. »
Aucune excuse ne suivit.
Je préférai presque cela.
« Carl a reçu 18 940 dollars ? »
Le visage de Russell changea.
« C’est ce que Maman t’a laissé ? »
« Réponds. »
« Oui. Cette somme est passée par son entreprise. »
« Pour quoi ? »
« Officiellement, réparations, stockage, frais techniques. En réalité… »
Il hésita.
« En réalité ? »
« Je crois que c’était sa part pour avoir modifié ce qui restait du camion avant l’expertise finale. »
Je sentis un frisson me parcourir.
« Modifier quoi ? »
« Une conduite. Peut-être une pièce de direction. Wayne disait qu’après l’accident certaines choses pouvaient donner l’impression que le camion avait déjà un défaut. »
« Ils ont falsifié l’état du véhicule. »
« Je crois. »
« Tu crois ou tu sais ? »
« J’ai vu Carl travailler dessus. Je ne savais pas exactement ce qu’il faisait. »
Je repoussai la photographie.
« Et des années plus tard, Carl rend exactement 18 940 dollars à Maman. »
Russell me regarda brusquement.
« Il a rendu l’argent ? »
Cette fois, sa surprise semblait réelle.
« Tu ne le savais pas. »
« Non. »
Je touchai le sac posé près de la porte.
« Il est là. »
Russell pâlit.
« Alors Carl a parlé à Maman. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il était le seul à pouvoir lui rendre exactement cette somme. »
Je repensai à une visite de Carl quelques mois auparavant. J’avais appelé Maman pendant qu’il était chez elle. Elle avait refusé de me dire pourquoi il était venu. « Une vieille dette », avait-elle répondu.
J’avais pensé à une réparation automobile.
« Quand Maman t’a-t-elle confronté pour la dernière fois ? »
« Environ deux mois avant sa mort. »
« Qu’est-ce qu’elle avait découvert ? »
« Elle m’a demandé si Wayne savait que Carl voulait se retirer de tout ça. Elle disait qu’elle avait enfin quelque chose qui obligerait Carl à dire la vérité. »
« Quoi ? »
« Elle ne me l’a pas montré. »
« Le contenu du coffre 214 ? »
Russell leva les yeux vers moi.
« Tu as ouvert le coffre ? »
« Il avait déjà été vidé. »
Le silence qui suivit sembla aspirer l’air de la pièce.
Russell se leva brusquement.
« Non. »
« Tu y es entré trois semaines avant sa mort. »
« Oui, mais je n’ai pas vidé le coffre. »
« Le registre porte ton nom. »
« J’y suis allé parce que Maman m’a demandé de récupérer une enveloppe. »
« Avec une procuration annulée ? »
Il secoua la tête.
« Elle m’avait donné une clé et une ancienne autorisation. Je ne savais pas qu’elle n’était plus valable. Quand j’ai ouvert le coffre, il était déjà presque vide. »
Je l’observai.
Pour la première fois depuis le début, sa peur ne paraissait pas liée à ce que je savais.
Elle semblait liée à ce qu’il venait de comprendre.
« Qu’est-ce qui restait ? »
« Un carnet. Une enveloppe vide. Une photo. »
Exactement ce que j’avais vu.
« Tu n’as rien pris ? »
Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste.
Je reculai instinctivement.
Il en sortit une feuille pliée en quatre.
« J’ai pris ça. »
Je ne tendis pas la main.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il y avait mon nom dessus. J’ai paniqué. »
Il posa le papier sur la table.
L’écriture était celle de Maman.
Russell,
Si Linda trouve cette lettre avant que je puisse tout lui expliquer, donne-lui ce que tu as gardé depuis Jefferson Avenue. Ne protège plus Wayne. Thomas avait caché les originaux avant l’accident. Carl sait où ils ont fini.
J’ai récupéré l’argent. Je veux maintenant la vérité.
Evelyn.
Je levai les yeux.
« Qu’est-ce que tu as gardé depuis Jefferson Avenue ? »
Russell ne répondit pas.
« Maman croyait que tu avais quelque chose. »
« Oui. »
« Quoi ? »
Il marcha jusqu’au placard du couloir, s’agenouilla et retira une petite caisse à outils qui appartenait autrefois à Papa. Il enleva le plateau supérieur, puis souleva un faux fond que je n’avais jamais remarqué.
Il en sortit une clé plate en laiton portant une étiquette de plastique jauni.
J.A. — 47.
« Wayne me l’a donnée le matin après l’accident », dit-il. « Il voulait que je la jette. »
« La clé de quoi ? »
« Je ne savais pas à l’époque. »
Il posa la clé devant moi.
« Mais Maman l’avait compris. Elle disait que Papa avait arrêté son camion sur Jefferson Avenue avant l’accident et qu’il avait caché quelque chose. »
Je pris la clé.
« Où ? »
Russell inspira lentement.
« Dans l’ancien dépôt de bus, au numéro 47. »
« Et pourquoi ne l’as-tu jamais ouvert ? »
« Parce que Wayne m’a juré que si les papiers de Papa ressortaient, ils nous entraîneraient tous avec lui. »
Je serrai la clé.
« Alors nous allons découvrir s’il mentait. »
Russell me regarda avec une peur que je ne lui avais jamais vue.
« Linda, tu ne comprends pas. Wayne ne voulait pas que Papa meure. Mais après l’accident, il a passé des années à s’assurer que personne ne découvre pourquoi il se trouvait sur Jefferson Avenue. »
Je glissai la clé dans ma poche.
« C’est précisément pour ça que je vais au dépôt. »
« Pas seule. »
« Tu n’as plus le droit de décider comment je découvre la vérité. »
Je pris mon sac et me dirigeai vers la porte.
Derrière moi, Russell prononça une dernière phrase.
« Alors appelle Carl Mercer avant d’y aller. Parce que s’il a vraiment rendu les 18 940 dollars à Maman, ça veut dire qu’il a finalement choisi son camp. Et s’il a choisi son camp, Wayne le sait probablement déjà. »
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 5 : Carl Mercer accepta enfin de parler, mais l’objet qu’il avait caché après Jefferson Avenue prouvait que mon père avait anticipé le danger
Neuf jours après l’enterrement de Maman, une boîte de farine trop lourde m’a conduite vers le secret qu’elle redoutait encore de révéler
Part 4 of 15
