PARTIE 10 – Le Projet Héritage expliqua pourquoi Victor m’avait placé auprès de Claire, mais le véritable donneur se trouvait peut-être encore en vie

Nous obtînmes les premières archives universitaires du Projet Héritage grâce à Julien.

Il avait conservé une copie d’un rapport interne que Victor lui avait ordonné de détruire.

Le document comptait quarante-sept pages.

Nous le lûmes dans la salle à manger de ma grand-mère, chacun avec une partie imprimée devant soi.

Le programme étudiait une anomalie génétique rare affectant la moelle osseuse.

Certains patients restaient asymptomatiques pendant des années.

D’autres développaient une insuffisance sévère.

Claire apparaissait dans le document sous un code.

Sujet C.M.-17.

Je ne pouvais plus croire au hasard des initiales.

Mon père confirma son groupe sanguin, sa date de naissance et plusieurs détails médicaux.

C’était bien elle.

« Victor l’a incluse sans lui dire », murmura-t-il.

Sophie répondit :

« Il lui a probablement présenté ça comme des analyses de grossesse ordinaires. »

Le rapport mentionnait un risque important de décompensation après l’accouchement.

Je relus cette phrase.

« C’est pour ça qu’elle a été transférée au bloc. »

Mon père acquiesça.

« Elle a fait une hémorragie, puis une complication sanguine. »

« Victor le savait à l’avance. »

« Apparemment. »

Le document indiquait également qu’un donneur familial compatible pouvait être recherché.

Or Claire n’avait ni frère ni sœur.

Victor avait alors élargi les recherches à des compatibilités partielles.

Émile apparaissait sous le code E.B.-421.

« Donc il testait le fils de mon père pour sauver Claire », dis-je.

Mon père secoua lentement la tête.

« Ils n’avaient aucun lien biologique. Pourquoi aurait-il été compatible ? »

Thomas répondit :

« Le hasard. »

Peut-être.

Mais le rapport montrait une compatibilité étonnamment élevée.

Pas parfaite.

Suffisante pour justifier des prélèvements complémentaires.

Un autre code apparaissait ensuite.

Nouveau-né N-418.

Compatibilité supérieure.

Je regardai le bracelet associé à mon dossier.

418.

« C’était moi. »

Sophie intervint.

« Pas forcément. À cette heure-là, les bracelets avaient déjà été déplacés. »

Encore une fois, même les numéros ne prouvaient rien.

Cependant, Victor avait découvert cette compatibilité exceptionnelle pendant la nuit.

Et il avait changé son plan immédiatement après.

Le rapport le montrait.

À 2 h 46 : prélèvement N-418.

À 3 h 12 : priorité de conservation.

À 3 h 40 : transfert autorisé.

Ma femme posa son doigt sur la chronologie.

« Il voulait garder près de Claire le bébé compatible. »

Je compris.

Le nourrisson qu’elle ramènerait chez elle aurait pu devenir, des années plus tard, une source de cellules ou de tissu compatible.

Un enfant transformé en assurance biologique.

Mon père se leva brusquement.

« Non. »

Il marcha jusqu’à la fenêtre.

« Il ne pouvait pas savoir si Claire aurait réellement besoin d’une greffe plus tard. »

Thomas répondit :

« Justement. Il préparait une possibilité. »

L’idée était si froide qu’elle paraissait irréelle.

Pour Victor, nous n’étions peut-être pas trois nourrissons et un bébé de trois mois.

Nous étions des compatibilités.

Des dossiers.

Des options.

Je pensai à toutes les prises de sang que j’avais subies enfant.

Rien d’anormal en apparence.

Des examens pédiatriques.

Des bilans.

Toujours recommandés par un médecin de confiance de mon père.

« Victor me suivait quand j’étais petit ? »

Mon père réfléchit.

« Pas directement. Mais plusieurs médecins nous étaient recommandés par Saint-Roch. »

Ma femme demanda :

« Est-ce que Claire avait besoin de traitements ? »

« Pas dans mon enfance. »

Puis il ajouta :

« Mais elle a eu une grosse alerte quand tu avais douze ans. »

Je ne savais rien de ça.

Claire avait été hospitalisée plusieurs jours, officiellement pour une infection.

Mon père m’avait envoyé chez ma grand-mère.

« Elle a eu besoin d’une transfusion », dit-il.

« Et moi ? »

« Victor a demandé un prélèvement sur toi. »

Je restai immobile.

« Tu as accepté ? »

Il baissa les yeux.

« Il disait qu’il cherchait des donneurs compatibles dans la famille. »

« Mais tu savais que je n’étais probablement pas son fils biologique. »

« Oui. »

« Et tu n’as trouvé ça étrange ? »

« Si. »

Il s’interrompit.

« Claire aussi. »

C’était peut-être là que son enquête avait repris.

À douze ans.

Pas à trois.

Les premiers tests de filiation avaient ouvert la porte.

La maladie de Claire avait donné une raison de continuer.

Nous fouillâmes ses dossiers.

Dans une chemise marquée 12 ans, nous trouvâmes plusieurs comptes rendus.

Un échantillon avait été prélevé sur moi.

Puis déclaré inutilisable.

Un second avait été demandé.

Claire avait refusé.

À la main, elle avait écrit :

Pourquoi Victor insiste-t-il sur lui ?

La question me traversa.

Elle avait compris que quelque chose clochait.

Mais pas encore pourquoi.

Julien arriva dans l’après-midi avec d’autres documents.

Il avait retrouvé une liste de quatre enfants suivis secrètement après Saint-Roch.

Thomas.

Antoine.

Moi.

Et un quatrième sujet identifié seulement comme E.B.

Émile.

« Il était donc vivant après la nuit des naissances », dit mon père.

« Au moins un temps », répondit Julien.

La liste comportait des dates de suivi jusqu’à l’âge de sept ans.

Mon père s’assit.

« Sept ans. »

Il répétait l’âge comme une accusation.

« Pendant sept ans, quelqu’un savait où était mon fils. »

Je ne savais pas quoi lui dire.

La dernière adresse associée à E.B. se trouvait dans le sud-ouest, près de Limoges.

Un institut pédiatrique aujourd’hui fermé.

Thomas chercha immédiatement les archives publiques.

L’établissement avait été dirigé par une fondation liée à Marc Delcourt.

Encore lui.

Nous décidâmes de nous y rendre le lendemain.

Avant de partir, Antoine voulut faire les prélèvements génétiques.

Un laboratoire universitaire indépendant envoya un infirmier.

Échantillons buccaux.

Marianne.

Thomas.

Antoine.

Moi.

Mon père.

Pour Claire, nous utilisâmes plusieurs mèches avec follicules conservées par ma grand-mère.

Pour Élisabeth, Sophie obtint l’ancien prélèvement.

Les résultats prendraient quelques jours.

Pour la première fois, nous allions disposer d’analyses non contrôlées par Victor ou ses réseaux.

En fin de journée, Marianne me trouva seul sur la terrasse.

Elle s’assit près de moi sans parler.

Je regardais le jardin de mon enfance.

« Vous pensiez que j’étais votre fils », dis-je.

Elle hocha la tête.

« Pendant longtemps. »

« Et maintenant ? »

« Maintenant, je pense que Thomas pourrait l’être. »

Elle marqua une pause.

« Mais je n’ai plus envie de penser. Je veux savoir. »

Je compris.

« Si Thomas est votre fils, qu’est-ce que ça change pour moi ? »

Elle me regarda.

« Rien à ce que nous avons traversé ces deux derniers jours. Mais je ne vais pas prétendre être quelque chose que je ne suis pas. »

La précision me fit du bien.

« Claire était ma mère. »

« Oui. »

« Même si elle ne m’a pas mis au monde. »

« Oui. »

« Et si elle m’a mis au monde ? »

Marianne eut un petit sourire fatigué.

« Alors elle était deux fois votre mère, voilà tout. »

Le lendemain, nous arrivâmes devant l’ancien institut pédiatrique.

Le bâtiment était abandonné depuis quinze ans.

Une aile avait été transformée en logements.

L’autre servait d’archives municipales.

Grâce à un ancien gardien contacté par Julien, nous obtînmes l’accès à plusieurs cartons non classés.

Après trois heures, ma femme trouva un registre.

Émile Besson.

Entrée à quatre mois.

Sortie à sept ans.

Statut : transfert familial.

Mon père s’appuya contre la table.

« Il est sorti vivant. »

Je pris la ligne suivante.

Destination : famille Renaud.

Une adresse à Poitiers.

Le nom de l’enfant après transfert :

Émile Renaud.

Thomas effectua une recherche.

Un homme de vingt-sept ans portant ce nom apparaissait sur un registre professionnel.

Technicien en laboratoire.

Poitiers.

Mon père ne parlait plus.

Nous trouvâmes un numéro.

Il fallut plusieurs minutes avant qu’il accepte de téléphoner.

Lorsqu’un homme répondit, mon père se présenta.

« Je cherche quelqu’un qui s’appelait Émile Besson lorsqu’il était bébé. »

Silence.

Puis :

« Qui vous a donné ce nom ? »

Mon père ferma les yeux.

« Votre mère s’appelait Nathalie. »

Long silence.

L’homme répondit :

« Oui. »

Mon père s’effondra presque sur une chaise.

Il était vivant.

Émile.

Son premier fils.

Nous organisâmes une rencontre dans un café près de Poitiers.

Il arriva seul.

Il ressemblait peu à mon père, mais suffisamment pour que la parenté saute aux yeux lorsque les deux hommes se virent.

Même façon de serrer les lèvres.

Même front.

Émile ne les laissa pas s’étreindre.

« Je veux d’abord comprendre. »

Mon père acquiesça.

Il lui raconta ce qu’il savait.

Émile écouta sans émotion apparente.

Puis il sortit une enveloppe.

« Nathalie m’a retrouvé quand j’avais dix-huit ans. »

Mon père pâlit.

« Elle est vivante ? »

« Non. Elle est morte il y a quatre ans. »

Encore une rencontre manquée.

Émile poursuivit :

« Elle m’a raconté Victor. Les tests. Le faux décès. Elle disait qu’elle avait essayé de me récupérer, mais qu’après Saint-Roch Marc l’avait convaincue que Victor me chercherait. »

« Pourquoi ? »

« Parce que j’étais compatible avec une femme malade. »

Claire.

Émile le savait.

« Elle m’a donné son nom », dit-il.

Il me regarda.

« Claire Moreau. »

Je demandai :

« Vous l’avez rencontrée ? »

« Une fois. »

Cette réponse ne me surprit même plus.

Ma mère avait rencontré tout le monde.

En secret.

Toujours seule.

« Quand ? »

« Sept ans avant sa mort. »

Claire lui avait demandé un prélèvement.

Émile avait accepté.

Résultat : compatibilité importante, mais insuffisante.

Puis elle lui avait demandé s’il connaissait un autre enfant suivi par Victor.

Émile avait donné un nom.

Un nom que nous n’avions jamais vu.

Lucas Perrin.

Julien pâlit.

« Je connais ce nom. »

Nous nous tournâmes vers lui.

« Qui est-ce ? »

« Un enfant adopté après Saint-Roch. »

« Encore un ? »

Julien secoua la tête.

« Non. Pas né cette nuit-là. »

Il prit une respiration.

« Lucas était le garçon qui avait reçu des cellules prélevées sur l’un des nourrissons. »

Je ne comprenais plus.

« Quel nourrisson ? »

Julien regarda le rapport.

« Le 418. »

Je sentis mon corps se raidir.

« Pourquoi un nouveau-né aurait-il donné des cellules à un autre enfant ? »

Julien répondit :

« Parce que Lucas était le vrai patient du Projet Héritage. »

Tout s’arrêta.

Claire n’était donc peut-être pas la personne que Victor essayait de sauver.

Julien poursuivit :

« Elle n’était qu’un sujet compatible parmi d’autres. »

Je regardai les dossiers étalés devant nous.

« Alors pour qui Victor a-t-il réellement organisé tout ça ? »

Julien baissa la voix.

« Pour son fils aîné. »

« Antoine ? »

« Non. »

Il secoua la tête.

« Un garçon né bien avant lui. Lucas Perrin. »


Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 11 : Lucas Perrin était le centre invisible du Projet Héritage, et son existence révéla enfin pourquoi Victor avait déplacé quatre enfants

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La femme entrée chez mon père pendant ma nuit de noces tenait une clé qu’elle n’aurait jamais dû posséder

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