Les trois coups frappés contre la porte furent suivis d’un silence si profond que j’entendis le petit bourdonnement du réfrigérateur dans la cuisine d’Helen. Ma mère serrait ma main assez fort pour me faire mal. Helen, elle, semblait avoir cessé de respirer. Son vieux téléphone restait coincé dans sa paume, l’écran éteint.
Quelqu’un frappa de nouveau. Trois coups, exactement au même rythme. Pas l’insistance impatiente d’un voisin. Pas la brutalité d’un policier. C’était presque cérémonieux.
Helen leva un doigt devant ses lèvres et nous entraîna vers le couloir. Elle ouvrit une porte étroite donnant sur une petite buanderie, puis indiqua une autre issue au fond. « Ça mène derrière le garage. Si je vous dis de partir, vous partez. Vous ne revenez pas. »
Loretta secoua la tête. « Je ne vais pas vous laisser seule. »
Helen eut un sourire sans joie. « Loretta, j’ai passé trente ans à survivre à des hommes qui pensaient que les femmes chargées de taper leurs lettres n’entendaient rien. Je saurai gagner deux minutes. »
Une voix masculine s’éleva derrière la porte d’entrée. « Madame Price ? Nous devons vous parler. »
Je reconnus immédiatement ce que la voix n’était pas : Benedict.
Helen pâlit davantage.
« Vous les connaissez ? » murmurai-je.
« Non. Et c’est pire. »
Elle referma la porte de la buanderie sur nous sans la verrouiller, puis retourna dans le salon. À travers le battant, j’entendis la chaîne glisser. Ma mère se pencha vers moi. « On appelle la police. »
Je sortis mon téléphone.
Aucun réseau.
Je vérifiai encore. Une petite croix remplaçait les barres de réception.
Loretta regarda son propre appareil. Même chose.
« Un brouilleur ? »
Je ne savais pas, mais Helen avait eu raison : ces hommes ne s’étaient pas présentés au hasard.
La porte d’entrée s’ouvrit.
Une voix plus grave dit : « Désolé de vous déranger. Nous cherchons Claire. »
Mon cœur cogna violemment.
Ma mère me saisit le bras.
Helen répondit d’une voix étonnamment stable. « Je ne connais aucune Claire. »
« Ne compliquez pas les choses, madame Price. Nous savons qu’elle est arrivée avec Loretta il y a neuf minutes. »
Neuf minutes.
Je regardai ma mère. Quelqu’un nous avait suivies depuis avant notre arrivée.
La voix continua : « Nous ne voulons faire de mal à personne. Monsieur Vane souhaite simplement récupérer ce qui lui appartient. »
Helen répliqua : « Alors dites à monsieur Vane de venir le demander lui-même. »
Un objet heurta quelque chose dans le salon.
Puis un homme soupira. « Toujours aussi fidèle à Victor. C’est admirable. »
Le visage de Loretta changea. Helen avait donc raison depuis le début : ils connaissaient Victor. Ils connaissaient Elaine. Ils connaissaient mon père. Et maintenant, ils me connaissaient, moi.
Helen répondit : « Victor est mort. »
Un rire très bref.
« Nous savons tous les deux que ce n’est pas vrai. »
Je regardai la petite porte donnant sur l’extérieur. Nous n’avions plus aucune raison de rester.
J’ouvris doucement le verrou.
Ma mère murmura : « Helen. »
Puis un cri étouffé retentit dans le salon.
Je cessai de réfléchir.
J’ouvris la porte arrière et dis à Loretta de sortir. Elle refusa pendant une seconde, jusqu’à ce qu’un meuble soit renversé derrière nous. Je la poussai presque dans la cour.
Nous traversâmes un carré de pelouse sombre vers le garage. Un lampadaire de rue éclairait faiblement la clôture. Derrière la maison, aucun véhicule n’était garé.
Nous avions parcouru à peine dix mètres lorsqu’une silhouette apparut au coin du garage.
Ma mère étouffa un cri.
L’homme leva les mains.
« Claire. Pas un bruit. C’est moi. »
Benedict.
Je faillis le frapper.
« Qu’est-ce que vous faites ici ? »
« Je vous ai suivies. »
« Évidemment. Tout le monde nous suit ce soir. »
Il regarda vers la maison. « Combien sont-ils ? »
« Au moins deux. »
« Helen ? »
« À l’intérieur. »
Benedict ferma les yeux une fraction de seconde, puis sortit son téléphone.
« Pas de réseau », dis-je.
« Je sais. »
Il indiqua une voiture garée deux rues plus loin. « Venez. »
Loretta resta immobile. « On ne part pas sans elle. »
Benedict la regarda. « Si Vane voulait tuer Helen, il ne serait pas venu lui poser des questions. Il veut Victor. Ce qui nous donne encore un peu de temps. »
« Et vous proposez quoi ? »
« De faire ce qu’Helen attendait probablement de vous : rester vivantes assez longtemps pour utiliser ce qu’elle sait. »
Ma mère le détesta visiblement pour la justesse de cette phrase.
Nous longeâmes les jardins arrière jusqu’à la rue suivante. Le réseau téléphonique revint près de la voiture. Benedict appela immédiatement la police et donna l’adresse d’Helen, puis nous fit monter.
Je refusai de fermer ma portière.
« Pourquoi étiez-vous ici ? »
« Parce que j’ai compris où vous alliez lorsque Loretta a prononcé le nom d’Helen pendant notre appel. »
« Et vous n’avez pas pensé à nous prévenir ? »
« J’ai essayé. Vous ne répondiez plus. »
« Vous auriez pu appeler la police avant d’arriver. »
Il se tourna vers moi. « Et leur dire quoi ? Que deux femmes adultes rendaient visite à une ancienne secrétaire parce que je soupçonnais un mort supposé vivant de transmettre des messages clandestins ? »
« Maintenant ça aurait été utile. »
« Maintenant, oui. »
Loretta intervint. « Assez. »
Elle regardait vers la maison d’Helen. Des lumières bleues venaient d’apparaître au bout de la rue.
La police arriva moins de cinq minutes plus tard.
Les hommes avaient disparu.
Helen fut retrouvée assise dans son salon, une coupure au front, son meuble renversé, mais consciente. Ils ne l’avaient pas emmenée. Ils avaient fouillé la maison et pris son téléphone.
Le vieux téléphone.
Celui qu’elle tenait lorsqu’elle nous avait parlé d’Elaine.
Un enquêteur nous interrogea séparément.
Je racontai ce que j’avais entendu : Vane, Victor, la demande de récupérer « ce qui lui appartenait ».
Lorsque je demandai si Charles Vane faisait déjà l’objet d’une enquête, l’homme évita ma question avec suffisamment d’habileté pour me donner une réponse malgré lui.
Oui.
Ou quelque chose d’assez proche.
Helen refusa l’ambulance. Lorsqu’elle sortit enfin de la maison, elle demanda à me parler seule.
Nous nous installâmes à l’arrière d’une voiture de police.
« Ils ont pris le mauvais téléphone », murmura-t-elle.
Je tournai la tête.
Helen glissa la main à l’intérieur de son manteau et sortit un petit appareil encore plus ancien que le premier.
« Le téléphone qu’ils ont pris ne contenait rien. Celui-ci est celui de Victor. »
« Vous l’avez sur vous tout ce temps ? »
« Depuis que vous avez prononcé le nom d’Elaine. »
Elle ouvrit les contacts.
Un seul numéro était enregistré.
Aucun nom.
« C’est Victor ? »
« Non. Victor ne garde jamais le même numéro plus de quelques semaines. C’est un relais. »
« Vers qui ? »
Helen me regarda.
« Elaine. »
Je sentis mon souffle se raccourcir.
« Appelez-la. »
« Pas encore. »
« Pourquoi ? »
« Parce que si les hommes de Vane surveillent les tours téléphoniques utilisées autour de chez moi, un appel maintenant peut les mener jusqu’à elle. »
« Alors comment la contacter ? »
Helen réfléchit.
« Il y a une méthode. Victor m’avait dit de ne l’utiliser que si Michael réapparaissait, ou si sa famille était directement menacée. »
« Je pense que nous y sommes. »
Elle ne sourit pas.
Elle retira la batterie du téléphone.
Sous celle-ci se trouvait un minuscule morceau de papier plié.
Une adresse.
Pas à Saint Alden.
Une petite ville côtière à environ quatre-vingts kilomètres.
« Qui vit là ? »
« Officiellement, personne que vous connaissez. »
« Et officieusement ? »
« Une femme appelée Nora Bell. »
Je répétai le nom.
« Elaine ? »
« Non. »
« Victor ? »
Helen secoua la tête.
« Nora était l’une des rares personnes capables de trouver Elaine sans passer par Victor. »
Je regardai l’adresse.
« Pourquoi ? »
Helen baissa la voix.
« Parce qu’elle a élevé quelqu’un pour Charles Vane. Quelqu’un qu’il fallait faire disparaître sans le tuer. »
Je compris que nous venions encore de franchir une limite.
« Qui ? »
Helen me fixa longuement.
« Je n’en suis pas certaine. Mais Michael était prêt à risquer sa vie pour découvrir la réponse. »
Les policiers nous demandèrent alors de sortir du véhicule.
Un agent venait d’apporter quelque chose retrouvé devant la maison.
Une enveloppe blanche.
Elle portait mon prénom.
À l’intérieur se trouvait une photographie prise quelques minutes plus tôt.
Loretta et moi entrant chez Helen.
Au dos, une seule phrase avait été écrite.
LA PROCHAINE FOIS, ELLE NE SORTIRA PAS.
Ma mère lut le message.
Puis elle leva les yeux vers moi.
La peur disparut de son visage.
À sa place apparut quelque chose de plus calme.
Plus dangereux.
« On va à cette adresse », dit-elle.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 6 : La maison de Nora semblait abandonnée depuis des années, mais une chambre intacte contenait le premier indice concret sur l’autre disparition de Michael
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
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