Loretta ne cria pas.
Ce fut pire.
Elle posa soigneusement la photographie de son fils sur le bureau et se tourna vers Benedict avec une lenteur qui le fit reculer d’un pas.
« Tu savais. »
Benedict leva les mains.
« Je savais certaines choses. Pas où il était. »
« Tu savais qu’il pouvait être vivant. »
Il ne répondit pas.
Ma mère répéta, plus bas :
« Tu savais. »
Nora s’appuya contre le chambranle.
« Il n’était pas le seul. »
Je regardai la vieille femme.
« Expliquez tout. »
Nora hocha la tête.
Elle nous demanda de descendre.
Dans la cuisine, elle fit chauffer de l’eau sans nous proposer de café, comme si préparer quelque chose avec ses mains l’aidait à supporter le passé.
Elle avait rencontré Charles Vane trente-deux ans plus tôt.
À l’époque, son mari Thomas travaillait pour une société de transport appartenant indirectement à Vane.
« Il transportait des documents, parfois de l’argent. Il ne posait pas de questions. »
Un soir, Thomas était rentré avec une proposition.
Ils devaient accueillir temporairement un garçon.
Douze ans.
On leur donnerait de nouveaux papiers, une allocation généreuse et la garantie que personne ne leur poserait de questions.
« Et vous avez accepté ? » demanda Loretta.
Nora ne chercha pas à se défendre.
« Oui. »
« Vous avez accepté de voler l’enfant de quelqu’un ? »
« On nous a dit que ses parents étaient morts. »
« Et vous l’avez cru ? »
« Au début. »
Elle posa une tasse devant elle sans boire.
Le garçon était arrivé désorienté, malade, presque incapable de se souvenir clairement des jours précédents. Vane leur avait expliqué qu’il avait subi un accident et qu’il fallait éviter de stimuler ses souvenirs.
« Il était drogué », murmurai-je.
Nora hocha la tête.
« Je l’ai compris plus tard. »
Loretta ferma les yeux.
Nora continua.
Ils lui avaient donné le nom de Marcus Vale.
Thomas lui avait présenté leur maison comme celle de parents éloignés.
Les premiers mois, Michael Junior faisait des cauchemars.
Il appelait « maman ».
Parfois « papa ».
Une fois, il avait prononcé Saint Alden.
« Pourquoi ne pas avoir prévenu la police ? »
Nora regarda Loretta.
« Parce que Thomas avait peur de Vane. Et parce que moi aussi. »
« Ce n’est pas une excuse. »
« Non. »
Sa réponse désarma momentanément ma mère.
Au bout de deux ans, Michael Junior avait cessé de demander à rentrer chez lui. On lui répétait que ses parents étaient morts dans un accident et que ses souvenirs étaient confus à cause du traumatisme.
« Vous lui avez fait croire qu’on était morts », murmura Loretta.
Nora pleura enfin.
« Oui. »
Je demandai quand elle avait découvert la vérité.
« Quand Thomas a reçu la visite de Benedict. »
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Benedict resta immobile.
« J’avais vingt-neuf ans », dit-il.
« Pourquoi êtes-vous venu ? »
Il regarda Nora.
« Parce que Vane m’avait envoyé vérifier le garçon. »
Loretta eut un mouvement de recul.
« Tu as vu mon fils ? »
« Oui. »
« Quel âge avait-il ? »
« Quinze ans. »
Ma mère le gifla.
Cette fois, Benedict vacilla.
« Tu avais vu mon enfant vivant », dit-elle. « Tu as bu à ma table. Tu as dormi dans mon lit. Et pendant tout ce temps, tu savais. »
« Je ne savais pas où il était depuis. »
« Tu savais qu’il n’était pas mort ! »
Benedict baissa la tête.
« Oui. »
Je sentis moi aussi quelque chose céder.
J’avais passé des jours à accepter ses secrets un par un, convaincue qu’il pouvait peut-être encore nous aider.
Mais celui-ci était différent.
« Pourquoi n’avez-vous rien dit à mon père ? »
Il répondit lentement.
« Parce qu’à l’époque, j’étais encore du côté de Vane. »
La simplicité de la phrase rendit l’aveu plus violent.
Benedict avait participé au réseau.
Pas seulement en créant des sociétés.
Il avait aidé à maintenir la menace.
Il nous raconta qu’après avoir vu Michael Junior chez Nora, il avait compris ce que Vane faisait réellement : utiliser les familles comme garantie.
Un employé devenait dangereux ?
Vane identifiait un enfant.
Une épouse.
Un parent.
Il n’avait pas toujours besoin de les tuer.
Il lui suffisait de prouver qu’il pouvait les atteindre.
« Michael Junior était différent », dit Benedict. « Vane l’avait fait disparaître complètement. Il voulait que Michael pense qu’il pouvait encore être vivant, mais sans jamais lui donner assez d’information pour le retrouver. »
Loretta le fixait avec une haine calme.
« Et toi, tu as aidé. »
« Oui. »
« Combien d’années ? »
« Trop. »
Nora intervint.
« Benedict a fini par revenir seul. »
Je la regardai.
Elle expliqua qu’environ trois ans plus tard, il était revenu sans prévenir Vane.
Il voulait savoir si Michael Junior était toujours là.
Mais le garçon était parti.
À dix-sept ans, il avait découvert que Nora et Thomas n’étaient pas ses parents.
Thomas, ivre, avait parlé.
Il avait avoué qu’ils avaient été payés.
Michael Junior avait quitté la maison cette nuit-là.
« Où ? »
« Je ne savais pas. »
Loretta serra les lèvres.
« Vous l’avez cherché ? »
« Pendant des années. »
« Et vous ne nous avez jamais contactés. »
« Je ne connaissais pas votre adresse. »
« Vous connaissiez son vrai nom. »
Nora baissa les yeux.
« Oui. »
Ma mère détourna le regard.
Certaines fautes n’avaient pas besoin d’être discutées davantage.
Je demandai comment Michael Junior avait refait surface.
Nora nous expliqua que deux ans plus tôt, elle avait reçu une lettre.
Pas de nom d’expéditeur.
À l’intérieur, une photocopie d’une vieille photo de famille.
Michael, Loretta et leur fils.
Au dos, une phrase :
EST-CE QUE C’ÉTAIT VRAIMENT MA FAMILLE ?
Loretta éclata de nouveau en sanglots.
Nora lui tendit un mouchoir.
« J’ai répondu. »
« Comment ? »
« Il avait laissé une boîte postale. »
« Et ensuite ? »
Plusieurs lettres avaient suivi.
Michael Junior utilisait toujours le nom Marcus Vale.
Il avait appris qu’une partie de ses documents étaient faux.
Il essayait de comprendre.
Nora lui avait révélé que ses parents biologiques s’appelaient Michael et Loretta.
Elle n’avait pas osé donner davantage sans vérifier qu’il était réellement celui qu’il prétendait être.
« Pourquoi ne pas lui donner notre adresse ? »
Nora regarda Benedict.
« Parce qu’à ce moment-là, Victor m’a contactée. »
Encore Victor.
Le même homme disparu.
Le même nom autour de tous les secrets.
Victor avait demandé à Nora de ne pas rapprocher Marcus de Saint Alden tant que Charles Vane était encore libre.
Il affirmait que Vane avait recommencé à surveiller Loretta.
Je pensai immédiatement à la photographie déposée sous la porte.
« Victor savait donc où était mon frère. »
« Il savait comment le joindre. »
« Et Elaine ? »
Nora acquiesça.
« Elle aussi. »
Benedict s’avança.
« Où est-elle ? »
Nora le regarda durement.
« Pourquoi devrais-je vous le dire ? »
« Parce que Vane est déjà en mouvement. Il a attaqué Helen. Il sait que Claire a ouvert la consigne. »
Pour la première fois, Nora sembla réellement surprise.
« La consigne 317 ? »
Je hochai la tête.
« Quelqu’un avait déjà retiré une clé USB. »
Nora blanchit.
« Alors Victor avait raison. »
« À propos de quoi ? »
Elle se leva et alla chercher une petite boîte en métal dans un placard.
À l’intérieur se trouvait une carte mémoire.
« Elaine m’a donné ça il y a six mois. Elle m’a dit que si quelqu’un ouvrait la consigne, je devais la remettre à Claire. Pas à Loretta. Pas à Benedict. À Claire. »
Je pris la carte.
« Pourquoi moi ? »
« Parce que Michael avait laissé des instructions. »
Mon père.
Encore lui.
Même absent, il avait organisé des chemins qui finissaient tous par me ramener vers lui.
Nous trouvâmes un ordinateur portable dans le salon.
La carte mémoire contenait une seule vidéo.
Elaine apparut à l’écran.
Elle semblait fatiguée.
Derrière elle, un mur blanc.
Elle regardait directement la caméra.
« Claire, si tu vois ceci, cela signifie que ton père n’a pas réussi à empêcher le passé de remonter jusqu’à toi. »
Loretta se couvrit la bouche.
Elaine poursuivit.
Elle confirma que Michael était vivant au moment de l’enregistrement, six mois plus tôt.
Il ne vivait pas avec elle.
Il changeait régulièrement d’endroit.
Vane le cherchait.
« Michael possède une partie des preuves originales contre Charles Vane. Victor en possède une autre. Moi, j’ai conservé les dossiers reliant les enlèvements aux sociétés utilisées pour payer ceux qui les exécutaient. »
La vidéo coupa brièvement.
Puis Elaine apparut de nouveau.
« Si Benedict est avec vous, ne lui faites pas confiance aveuglément. Il a aidé Vane. Mais s’il vous a menées jusqu’ici, c’est probablement qu’il essaie enfin de réparer une partie de ce qu’il a fait. »
Benedict ferma les yeux.
Elaine donna ensuite une adresse.
Une ancienne clinique privée à quarante kilomètres de Saint Alden.
« Si vous devez me trouver, laissez une enveloppe dans la boîte numéro sept, près de l’entrée de service. Écrivez seulement : MICHAEL EST REVENU. »
Je fronçai les sourcils.
Michael n’était pas revenu.
Puis Elaine ajouta :
« Même si ce n’est pas encore vrai. Je comprendrai. »
La vidéo se termina.
Nous restâmes silencieux.
Nora reprit la carte.
« Vous savez maintenant comment la contacter. »
Je regardai ma mère.
Son visage avait changé.
Elle n’était plus seulement une femme cherchant son mari disparu.
Elle cherchait maintenant son fils.
Benedict se leva.
« Nous devons partir. »
« Pourquoi ? »
Il regardait par la fenêtre.
Au bout du chemin, un véhicule noir venait de ralentir.
Même modèle que celui garé devant la maison d’Helen la veille.
Nora murmura :
« Ils vous ont suivis. »
Benedict secoua la tête.
« Non. »
Il désigna une petite lumière rouge clignotant sous l’arrière de ma voiture.
« Ils n’avaient pas besoin de nous suivre. »
Quelqu’un avait placé un traceur sur notre véhicule.
Cliquez ici pour continuer la lecture : PARTIE 8 : Nous avons utilisé le traceur contre ceux qui nous poursuivaient, mais Elaine révéla que mon père n’était pas la véritable cible de Vane
Le nouvel homme dans la vie de ma mère connaissait mon père disparu, alors qu’elle jurait ne les avoir jamais présentés
Part 7 of 16
